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Pourquoi une double prise en charge?
De
nombreuses situations thérapeutiques nous mettent face aux limites
de nos approches respectives.
Par exemple, un thérapeute individuel estimera que le travail de
son patient -adulte ou enfant- devrait être complété,
ou poursuivi par une thérapie familiale ou de couple. De son côté,
un thérapeute familial peut être amené à envoyer
un membre de la famille en thérapie individuelle.
Plusieurs modèles de doubles prises en charges thérapeutiques
existent.
C’est
dans les années 90, que nous avons commencé à mettre
en place au Ceccof*, un premier modèle de double prise en charge
intégrée, concernant des jeunes enfants et leur famille-
thérapie familiale, et thérapie individuelle se déroulaient
en parallèle au Centre, selon un protocole bien défini.
Depuis nous avons évolué et diversifié notre modèle
de double prise en charge.
Trois modèles se sont imposés au fur et à mesure
que nous sommes devenus plus attentifs, vigilants à la singularité
des différentes situations que nous rencontrons dans notre pratique.
Cette évolution nous permet de prendre en compte davantage la complexité
des situations cliniques.
Sans doute aussi, avons-nous pris davantage de liberté, d’autonomie
par rapport à nos modèles théoriques et référents.
Nous hésitons moins à mettre en place des prises en charges
particulières et à priori hors des cadres classiques, qui
auraient tendance à séparer davantage les différentes
thérapies pour les différents membres d’une même
famille ou éventuellement à les intégrer au sein
d’une même thérapie familiale.
Qui intervient dans ces doubles prises en charge ?
Nicole est thérapeute individuel, elle reçoit des enfants,
des adolescents, et des adultes. Formée successivement aux différentes
écoles classiques, elle se situe aujourd’hui dans le courant
de l’hypnose. Elle revendique avant tout une formation philosophique
qui l’amène à considérer l’homme dans
sa globalité. Le sujet ne peut être réduit ni à
son intrapsychique, ni à ses interactions. Ce n’est pas seulement
un parent, un enfant de, ni seulement un citoyen, mais un individu vivant
sur tous ces plans en même temps, dans un corps qui l’individualise,
face à des choix incessants, générant des conflits
de loyauté.
Ce qui oriente son travail c’est l’autonomisation, l’individuation
du patient.
Bernard
est thérapeute systémique. Il vise davantage la place de
l’individu dans le système, sa fonction, ses appartenances.
En
fait, la définition de l’autonomie n’est pas la même
pour ces deux thérapeutes.
Pour elle, l’autonomie, c’est accéder à plus
de liberté en s’ouvrant aux choix réels, les moins
névrotiques possibles, désenclaver certaines auto-limites.
Pour lui, l’autonomie, c’est la gestion des dépendances
Quel jeu relationnel entre les thérapeutes ?
La
double prise en charge se distingue de la co-thérapie, en ce sens
que le thérapeute individuel reçoit seul l’enfant,
et ne participe qu’exceptionnellement aux séances familiales.
Le thérapeute familial mène seul ces dernières.
Selon les trois modèles le rythme et l’intensité des
régulations entre les thérapeutes a nettement diminué,
pour quasiment disparaître dans le dernier modèle.
Alors quelles relations se tissent dans ce contexte thérapeutique
? Sans doute aussi les modèles ont-ils évolué au
fur et à mesure que les thérapeutes ont eu besoin d’accéder
à plus d’autonomie respective.
Dans cette dialectique, autonomie et dépendance, il s’avère,
de manière très paradoxale, que l’autonomie des thérapeutes
est d’autant plus grande que les liens qui les unit sont patents
et forts.
Cette autonomie permettant de mettre encore plus en évidence leurs
différences conceptuelles, cliniques et théoriques.
1er modèle : Double prise en charge intégrée.
La
réflexion qui va suivre concerne des jeunes enfants et leurs familles
reçus au CECCOF dans le cadre de l’unité de thérapie
familiale
Quelles difficultés cherchions-nous à résoudre lorsque
nous avons mis en place « la double prise en charge intégrée
»?
Il s’agissait de consultations familiales à propos de garçons
et de filles de moins de sept ans. Après quelques premières
séances très actives, la participation de l’enfant
diminuait significativement.
Les thérapies s’arrêtaient relativement vite ou se
poursuivaient par une thérapie de couple ou une thérapie
familiale à travers celle des parents sans que le symptôme
de l’enfant ne s’améliore.
Notre pratique était vraisemblablement sous-tendue par l’idée
qu’en aidant les parents à mieux se positionner, à
prendre conscience de leurs ambiguïtés éducatives,
à mieux communiquer sur ce que cet enfant représentait pour
eux et dans leur couple, on allait régler le problème de
l’échec scolaire, d’une énurésie, d’une
agitation constante.
En
soi, une telle conception n’est pas fausse, mais le 1er constat
que l’on peut faire dans le cadre de ce travail est qu’elle
n’est pas suffisante.
Le
silence en séance de l’enfant en difficulté, est peut-être
le seul moyen qu’il a trouvé pour continuer à être
acteur dans son système familial. En se taisant, l’enfant
oblige ses parents à s’exprimer – ce qui est une excellente
chose – mais risque d’amener le thérapeute à
penser que le problème est avant tout celui des adultes.
Si les choses se passent ainsi, nous comprenons pourquoi l’enfant
a intérêt à garder son symptôme puisque d’acteur
principal, il passerait, dès les premières séances,
à un second rôle.
Regardons
de plus près les spécificités des situations sur
lesquelles nous avons envisagé la double prise en charge intégrée.
Il s’agissait d’enfants, en difficulté scolaire, envoyés
la plupart du temps par l’école. Les directeurs, psychologues
scolaires ou rééducateurs adressaient à notre centre,
non pas une famille, mais un enfant, éventuellement avec sa famille
: la désignation individuelle était évidente.
L’enfant ainsi désigné, par sa famille et/ou son contexte
scolaire, est tenu de jouer une certaine fonction, est prié –
implicitement – de se maintenir dans une position particulière
autour de laquelle le système famille s’organise, structure
ses jeux relationnels, et garde des « pseudo-solidarités
».
En même temps, cette désignation permet à l’enfant
d’exister, de jouer un rôle tant qu’il n’a pas
d’énergie pour s’affirmer de manière différenciée
et individuée. Le symptôme joue « parfaitement »
sa fonction de maintien de l’homéostasie familiale. Les résistances
au changement sont d’autant plus importantes que la plupart des
interactions familiales seraient à recomposer.
Nous
avons mis en place ces doubles prises en charge, en fait, lorsque se sont
présentés des enfants ayant vécu un réel traumatisme,
à la suite duquel ils manifestaient une forte inhibition et sur
lequel ils ne pouvaient s’exprimer directement.
D’une
manière générale, ces enfants furent donc victimes
de violence, directement ou indirectement, de rapt, d’abandon, d’abus
sexuel. Cela n’est pas forcément compatible avec la mise
en place d’une thérapie familiale, qui peut relativiser le
traumatisme de l’enfant, et gommer toute une part importante de
sa souffrance, de son vécu, d’autant qu’il n’est
pas en mesure de le verbaliser, ni d’envisager sur le plan conscient
la part de la famille actuelle dans ce qu’il a subi.
Mais rapidement, on s’aperçoit qu’à côté
ou en lien avec ce traumatisme, chacune de ces situations familiales a
une histoire particulièrement lourde, et/ou complexe.
Jérôme
est un garçon de 5 ans avec des troubles sérieux du comportement.
Il désorganise sa classe qui le rejette de toute évidence.
Il est issu d’un couple qui a peu vécu ensemble. La mère
est partie de la maison quand Jérôme avait 2 mois. Son ami
alcoolique pouvait la battre ou lui imposer, sous la menace, des relations
sexuelles.
Jérôme
est élevé par une mère très soumise à
sa propre mère. Il a des contacts réguliers ave un père
« inconsistant » qui a tendance à se mettre sur le
même plan que lui d’où une confusion des générations,
et l’absence de support identificatoire dans un système où
les processus de filiation sont momentanément bloqués.
En
fait, ces familles se considèrent comme non responsables de ce
qui leur est arrivé, donc comme victime d’un responsable
absent, ou qu’on s’est arrangé pour exclure.
Ainsi, il s’agit d’enfants fortement « patients désignés
», ayant subi un traumatisme, élevés par une famille
qui se perçoit aussi comme victime, face à des évènements
sur lesquels elle estime ne pas avoir eu prise ; famille qui pour autant
se pose comme le « sauveur » exclusif de l’enfant ;
le lieu où la « réparation » d’un lourd
destin est possible, ce qui justifie la démarche thérapeutique
et structure tout un ensemble de conduites.
Le
sentiment de la temporalité est donc tout à fait
particulier dans ces systèmes et comporte un paradoxe, une contradiction
interne qu’il importe de relever. Face à l’irréversibilité
des évènements traumatogènes, les familles manifestent
la volonté de « re-donner naissance » à l’enfant.
Pour eux, tout commence, ou presque, à partir du temps du traumatisme.
Notamment, c’est là que s’origine une relation nouvelle
à l’enfant, la prise de conscience de leur engagement à
son égard.
Alors même que, pour l’enfant, tout ou presque s’est
arrêté à l’instant du traumatisme, en tout cas,
pour le moins, la relation avec l’un des deux parents. Pour les
uns, le traumatisme est départ, pour l’enfant, il est cassure,
destruction. Le vécu de la temporalité comporte donc, au
cœur du système familial, un antagonisme. La famille est dans
une logique de reconstruction des liens, de responsabilisation.
L’enfant
doit faire le deuil de ce qu’il a perdu, de l’absence de responsabilité
de l’un des deux parents à son égard.
Primat du futur pour les uns, crispation sur un passé difficile
à métaboliser donc à dépasser psychiquement
pour l’enfant.
Ce paradoxe, une fois énoncé, nous semble en même
temps essentiel. C’est parce qu’il y a ces deux logiques qui
se confrontent que l’enfant va pouvoir se réinscrire dans
son histoire.
Ces deux logiques sont irréductibles et il ne nous semble ni judicieux,
ni possible de chercher à réduire l’un à l’autre.
Il nous a semblé important de les rendre plus souples, plus mobiles
de façon à rendre « supportable » pour tous,
leur confrontation, au cœur de laquelle peuvent émerger des
forces créatives du système.
C’est
ce qui nous a conduit à envisager une double prise en charge :
simultanée et intégrée au CECCOF :
*Une prise en charge individuelle, pour aider l’enfant dans tout
son travail d’élaboration psychique, menée par le
thérapeute individuel seul,à raison d’une séance
par semaine.
*Une prise en charge familiale, pour permettre aux liens de se recomposer
de manière la plus ouverte possible, menée par le thérapeute
familial. Les séances peuvent être relativement espacées,
et les participants peuvent changer au cours des consultations. Le thérapeute
individuel peut être amené à participer à ces
séances, mais très rarement.
Jusque
là, dans la mesure où l’identité du CECCOF
est avant tout celle d’un centre de thérapie familiale, nous
scindions les traitements en envoyant à l’extérieur
en thérapie individuelle, sans forcément garder ou entretenir
des liens particuliers avec le thérapeute de l’enfant, et
en se réservant la prise en charge familiale. Cela nous a amené
à plusieurs constats.
Rapidement, nous constations souvent l’abandon d’une des deux
prises en charges avec l’impossibilité de les faire coexister
dans le temps, et la difficulté pour les protagonistes d’investir
à la fois deux lieux thérapeutiques.
Est-ce d’ailleurs la difficulté des protagonistes familiaux
ou les thérapeutes dans leur contre-transfert réciproque
: le thérapeute individuel peut progressivement avoir à
la lumière de la prise en charge qu’il conduit une idée
des parents qui ne correspond pas à celle des thérapeutes
familiaux.
Il peut aussi voir l’intérêt d’une prise en charge
parentale mais la présence de l’enfant peut lui apparaître
comme néfaste pour l’évolution de ce dernier –
et le travail qu’il fait avec lui.
Dans un tel contexte, la double prise en charge scindée peut mettre
involontairement en concurrence la nature des prises en charge et peut
développer indirectement de la symétrie entre les thérapeutes,
avec l’idée que cette symétrie rappelle à l’enfant
des symétries implicites ou explicites qu’il a vécues
ou qu’il continue à vivre avec les adultes présents
ou absents, autour de lui – ce qui ne peut en aucun cas être
thérapeutique.
La
pratique montre que cette double prise en charge scindée, avec
des échanges entre les thérapeutes – tel que cela
fonctionne couramment en clinique ambulatoire ou en Institution –
ne permet pas facilement le maintien des contacts entre professionnels.
Rapidement, la préoccupation devient davantage celle de la séparation
des cadres thérapeutiques plutôt que l’imbrication
des niveaux individuels et familiaux qui permet de saisir la complexité
des symptômes présentés.
Pour ces raisons, nous sommes passés « d’une
double prise en charge scindée » à une « double
prise en charge intégrée » que nous définissons
ainsi : la prise en charge individuelle et la prise en charge familiale
sont conduites dans le même lieu – même Institution
ou même cabinet – par deux thérapeutes conjointement
engagés dans le processus thérapeutique.
Du côté de l’enfant et de la consultation
individuelle.
Le
thérapeute d’enfants avait été présenté
à la famille au cours de la séance familiale précédente
où la double prise en charge fut proposée.
La salle où l’enfant est reçu est celle où
se tient à la thérapie familiale. Elle est aménagée
alors spécifiquement : présence de jouets, matériel
de dessin.
Ce contexte ludique favorise et/ou est favorisé par un transfert
positif au thérapeute.
Comment faire en sorte que cette ré-création soit aussi
une re-création ?
Pour effectuer ce travail intrapsychique qui devrait permettre à
l’enfant – atteint dans son intégrité –
d’accéder à l’unité de son Moi, de dépasser
ses angoisses de morcellement, sa position de persécuté-persécuteur,
l’option des thérapeutes est de solliciter l’imaginaire
de ces enfants.
Parce qu’elle l’aide à se libérer de ses premières
images et l’ouvre sur une prodigalité de nouvelles images,
l’imagination permet à l’enfant de re-composer ses
représentations. Elle n’est pas une fuite du réel,
mais elle permet de le re-fonder.
Invité à produire, créer, inventer, l’enfant
se pose petit à petit en acteur, et peut désormais percevoir
de nouvelles perspectives et s’ouvrir vers un potentiel jusque-là
insoupçonné. En un mot, il peut s’inscrire de nouveau
dans la plasticité de son développement psycho-affectif
; remettre son histoire en mouvement. Par l’imagination, l’enfant
peut transformer ses angoisses en désir car il peut changer son
rapport au temps et à l’espace. De quelle manière
?
Au
cours de ces doubles prises en charge, l’enfant s’aperçoit
qu’un même lieu peut être investi, ressenti différemment
; qu’une même salle peut être le lieu d’échanges
différenciés.
Métaphoriquement, il expérimente le fait qu’une
chose peut être à la fois identique et à la fois différente.
Au-delà des changements, une permanence est possible, et ce qui
fait le lien entre tout cela, c’est lui, sollicité en tant
que sujet capable de cohérer ses expériences disparates.
L’enfant
va également expérimenter que ce qui différencie
les contextes, ce n’est pas tant l’espace lui-même mais
ce sont les règles, c’est-à-dire les limites symboliques.
L’accès à la symbolisation se fait donc « tranquillement
» comme allant de soi, au fur et à mesure qu’il découvre
que l’espace prend un sens particulier selon les règles implicites
qui s’y appliquent et il perçoit d’emblée que
seul avec Nicole, cela ne se passe pas de la même manière
qu’avec le thérapeute familial et toute la famille.
Son propre rapport à la loi peut s’en trouver modifié.
L’enfant
qui a souvent subi dans son corps la transgression des interdits peut
commencer à construire des défenses psychiques en internalisant
des bons objets.
Au début, l’enfant dans ses jeux met en scène un monde
mauvais et se perçoit lui-même comme mauvais.
Petit à petit, les méchants vont en prison – il s’érige
lui-même en loi et garant des règles. Il commence métaphoriquement
à structurer son histoire et à la cohérer tout en
se renarcissisant.
Ici,
plusieurs modes d’expression sont proposés. La parole
n’a pas la prévalence qu’elle a dans l’autre
contexte thérapeutique. Pour permettre à l’enfant
de recréer un rapport à lui-même, il ne suffit pas
qu’il pose la différence entre le dedans et le dehors, il
faut qu’il puisse aussi réinvestir de l’intérieur
de son corps à travers le jeu.
Plus
présent à lui-même, plus apte à se protéger,
l’enfant peut davantage être présent à l’autre.
Le corps propre de l’autre, sa proximité peuvent ne plus
être ressentis comme menaçants. Les liens ne sont plus synonymes
de risques.
La
thérapie de l’enfant se passe sous le sceau du « secret
». Les enfants, d’ailleurs, ne manquent pas, bien souvent,
de s’assurer que la porte est bien fermée, qu’on «
n’entend rien derrière », que les caméras ne
fonctionnent pas. (encore une différence qu’ils perçoivent
bien entre les deux contextes thérapeutiques).
L’espace « clos » ici, créant un univers régressif
et protecteur dont ces enfants ont besoin à un moment donné.
Le contrat « moral » est clairement exprimé dès
la première séance par le thérapeute : « tu
sais, ce que nous allons dire ici, ce que nous allons dessiner ensemble,
ça nous appartient à nous deux. Tu peux en parler à
tes parents, tu peux aussi ne pas en parler. Moi, je garderai le secret.
Si avant une séance avec ta famille, il me semble que quelque chose
d’important doit être évoqué, on en discutera
ensemble d’abord ».
Ce secret-là est donc construit à deux ; mais il
demeure ouvert. Thérapeute et enfant peuvent en parler,
le verbaliser, il est objectivable.
Le renforcement de la dyade qui s’opère alors permet surtout
à l’enfant de « prendre le risque » de dire ou
de taire. Fort de cet étayage, il est seul face à sa responsabilité
vis-à-vis de ses parents. Il fait l’apprentissage
du choix. C’est en ce sens que le secret – en tant
que processus – peut s’avérer structurant pour l’enfant.
Il expérimente qu’il peut penser et choisir de garder pour
lui ses pensées, ses secrets. Il est légitimé
même dans cette possibilité d’avoir des pensées
intimes, à lui. Ce qui compte, c’est moins le contenu
de ce qu’il garde, que la possibilité même de faire
un tri adapté, utile pour lui, entre ce qu’il est bon de
dire et ce qu’il est bon de taire.
Détenir un secret avec le thérapeute, par exemple constitue
alors un acte de séparation, donc de maîtrise. Cela instaure
un nouveau mode d’être pour ces enfants qui furent victimes.
Pour être structurante, et non pathogène, cette maîtrise
précisément doit être validée. Il
faut que la détention du secret soit reconnue par l’autre
et qu’il y ait possibilité d’en parler.
D’un côté, conserver ce type de secret aide l’enfant
à garantir son intimité propre, d’un autre, cela l’aide
à être capable de le partager, assurer le lien et la socialisation.
Ces deux fonctions du secret, pour autant qu’elles sont antagonistes,
sont complémentaires. Le flux entre les deux pôles est donc
incessant, entre fabrication et extériorisation, entre intégrité
et altérité.
Il y a des choses à taire, à un moment donné, qui
peuvent être dites à un autre moment. De la même manière,
il y a des choses à dire à certaines personnes, par à
d’autres. Cette mobilité de perception peut aider l’enfant
à se libérer du poids du secret du traumatisme. Sans être
culpabilisé de s’être tu, il peut être amené
à choisir de dire ce qui l’encombre, au moment où
il se sent prêt à le dire. Il se retrouve donc légitimé
à la fois dans son besoin de se taire et dans son besoin de parler.
Tous ces rappels sont surtout évoqués pour faire émerger
les questions que cette double prise en charge intégrée
pose. Comment ne pas « trahir » l’enfant au cours des
séances familiales ? Comment travailler avec la famille sans livrer
de secrets que l’enfant n’est pas prêt à partager
avec sa famille ? Comment passer d’une préoccupation intrapsychique
à une préoccupation interrelationnelle ?
L’enfant, sollicité dans son imagination doit au cours des
séances familiales être confronté à la réalité
des jeux et enjeux relationnels. Si ce mode d’approche peut ouvrir
sur un apprentissage de la complexité, de quelle manière
est-ce possible ?
Du
côté de la thérapie familiale.
Sur
le plan conscient, ces secrets ou non-dits sont souvent présentés
comme un moyen de protéger l’enfant victime ou les autres
enfants de la fratrie recomposée. « On ne parle pas pour
ne pas leur faire mal ».
Mais ce qui se révèle en réalité être
une difficulté à prendre en compte la souffrance, à
l’entendre, à la dire, en un mot à l’affronter,
risque non seulement de constituer un déni, une dénégation
du mal subi, mais risque aussi d’être une protection illusoire,
fictive.
En effet, les processus de transmission, les chaînes associatives,
sont interrompus ou pervertis à l’intérieur de la
famille. Restant secret pour une partie du groupe, le traumatisme peut
constituer une sorte d’objet fétiche de la vie familiale
qui verrouille les échanges et perturbe la transmission, voire
les processus de filiation.
Il peut y avoir alors construction d’un mythe, c’est-à-dire,
en lieu et place d’une réalité trop douloureuse à
affronter, le mythe enseigne, suggère, induit comment la réalité
doit être lue à l’intérieur de la famille. Le
mythe codifie « réglemente » le rapport à la
réalité. Mais, là aussi, il conduit – ou renforce
– une illusion.
Parce que le mythe permet à la famille d’élaborer
ensemble un nouveau mode d’appréhension du réel, il
crée l’illusion d’une cohésion. « On pense
tous de la même manière », mais cette cohésion
demeure fictive, elle s’établit sur « l’exclusion
» de ceux qui ne partagent pas le secret. Le mythe est là
pour faire « comme si nous étions tous semblables »,
or certains savent, d’autres non.
Les thérapeutes familiaux cherchent précisément à
permettre à l’ensemble des membres d’affronter la souffrance,
c’est-à-dire reconnaître la sienne propre, et celle
des autres, pas seulement celle de l’enfant désigné.
En favorisant la méta-communication, les séances familiales
permettent aux familles de rendre mobiles de nouveau les chaînes
associatives. Cela a des conséquences intéressantes au niveau
de la fratrie. Seules, les séances familiales permettent de regarder
de plus près et de faire évoluer les positions des autres
frères et sœurs qui ont pu développer, pour sauvegarder
leur existence, des attitudes particulières.
Les mouvements fraternels sont importants, ils échappent en grande
partie au thérapeute individuel quand il n’a que l’enfant
en charge. Quand nous appréhendons donc directement les relations
fraternelles, nous pouvons aussi autoriser une sœur plus âgée
à exprimer sa tristesse, sa dépression et alléger
alors le poids qui pèse sur le patient désigné. Nous
pouvons aussi être amenés à changer de désignation.
Du
côté des thérapeutes.
La
problématique posée au départ était paradoxale.
Comment permettre à ces familles de recomposer des liens, alors
même que l’enfant désigné avait vécu
des expériences qui le situaient dans un modèle d’attachement
inaccessible ?
Comment rendre possible ce qui avait été rendu impossible
?
Le fait que cette thérapie se déroule dans un lieu unique
oblige davantage chaque thérapeute à s’affirmer dans
sa différence, voire de renforcer ses antagonistes, sans pour autant
« télescoper ».
La proximité, permettant une large métacommunication, offre
la possibilité à chaque thérapeute de prendre appui
sur le travail de l’autre.
Ces « enchaînements », ces « courtes échelles
» respectives, offrent à la fois un étayage solide
et une mobilité. Des réajustements permanents sont effectués
entre les séances, sans pour autant qu’aucun des thérapeutes
ne renonce à ses référents conceptuels, ni à
ses positions de base.
En même temps, aucun modèle conceptuel ne se présente
comme prévalent ; chaque thérapeute reconnaît, accepte
la démarche de l’autre, la respecte à part entière.
Parce que les différences se conjuguent, se respectent,
ne cherchent pas à se dissoudre, il y a affrontement de la complexité
et en même temps mise en œuvre de l’altérité.
Les thérapeutes « ouverts » à la perception
de l’autre, ne renoncent pas à la leur, jouant avec les paradoxes,
pour faire émerger de cette confrontation – et leur capacité
de comprendre, d’intervenir – et les ressources des enfants
et des familles.
Il
se peut, par exemple, que l’un des intervenants ne soit pas d’accord
avec l’autre thérapeute. En séance familiale, ce désaccord
est posé clairement. Le thérapeute familial peut dire :
« j’ai discuté avec la thérapeute individuelle,
visiblement, nous ne sommes pas d’accord ». A nos yeux, ce
désaccord ainsi exprimé est un vrai respect des différentes
alternatives possibles pour les patients.
Même dans l’expression d’un désaccord, les paroles
des thérapeutes se renforcent mutuellement. Comme deux parents
qui ne sont pas d’accord mais qui pour autant ne détruisent
pas leur cohérence de couple. Cette possibilité d’exprimer
des positions différentes, en tant que thérapeute, dans
un respect mutuel, sans exquisse de disqualification, nous semble d’autant
plus importante que nous sommes souvent en face de familles dont les désaccords
ont conduit à la rupture.
Peut-être, en envoyant aux patients le message que les thérapeutes
ne sont pas d’accord, mais que pour autant ils continuent à
travailler ensemble, l’enfant fera l’apprentissage de nouvelles
situations qui l’aideront à dépasser son traumatisme.
A contrario, les thérapeutes peuvent être d’accord
tout en conservant chacun leur spécificité.
Au fond, comment être d’accord sans se fondre
avec l’autre ?
A
la différence du double lien scindé où on est d’accord
le plus souvent pour ne pas être d’accord, en fait il s’agirait
d’avantage d’être en accord plutôt que d’accord.
Le fait d’être concerné par la prise en charge d’une
même situation engage très fortement chaque thérapeute.
Cette double prise en charge intégrée interroge l’engagement
des thérapeutes, donc leurs responsabilités singulières.
« S’engager, c’est accepter de s’exposer au pouvoir
de l’autre. Aucun être n’est interchangeable, ce que
je fais, personne ne peut le faire à ma place. Le nœud de
la singularité, c’est la responsabilité que je porte
et que j’agis. L’engagement, c’est l’altérité
» (E. Lévinas). Cette mobilité des thérapeutes,
cette possibilité de réajustement, qui ne sont pas vécues
comme menaçantes, comment les familles le vivent-elles ? Cela lève-t-il
leur résistance aux changements ? Cela les renforce-t-il ?
Dans ces thérapies, autour des enfants victimes, le plus souvent
cela a permis de réintroduire de la souplesse dans les représentations
respectives des membres de la famille.
Il y a ici prise en compte de la complexité de la situation, les
approches individuelles et systémiques s’interpellent, la
dimension intrapsychique, et la dimension interrelationnelle dialoguent
entre elles, voire s’entrechoquent. Plus on favorise le processus
d’intégration, plus on se place au cœur de la complexité
des phénomènes. Moins on clive, plus on est dans
le respect.
Dans
ce que nous appelons « le 1er modèle », nous avons
voulu, à propos de problématiques précises, permettre
aux niveaux individuel et familial de s’exprimer et de s’élaborer
à travers un dispositif technique intégrant au maximum les
interventions du thérapeute individuel et celles de l’équipe
de thérapie familiale – favorisant l’interdépendance
des approches et une relative interdépendance des thérapeutes.
2ème
Modèle : double prise en charge « couplée »
Peu à peu, nous avons « exporté » ce modèle
au sein de notre activité libérale. Naturellement, les doubles
prises en charge se sont mises en place différemment :
-
Au cours, ou à la fin d’une thérapie de couple
ou de famille, les problèmes d’un enfant sont évoqués
et semblent justifier d’un suivi individuel.
Anna est une jeune adulte de 23 ans. C’est suite à
une thérapie individuelle qui aurait fait émerger des
allégations incestueuses ou incestuelles qu’Anna vient
avec sa famille en thérapie familiale « pour mettre à
plat ce problème dira-t-elle ». Après plusieurs
séances s’écoulant sur un an avec les parents
et la fratrie, et notamment après une séance au cours
de laquelle elle eut des réactions émotionnelles et
corporelles fortes, ses symptômes de saut d’humeur persistant,
Bernard suggère à Anna de reprendre un travail individuel.
Devant son refus de retourner voir sa précédente thérapeute
Bernard propose deux noms de cliniciens ayant une approche plus centrée
sur le corps. C’est peut-être ce qui amena Anna à
s’engager avec un nouveau thérapeute individuel.
La thérapie individuelle mise en place, la thérapie
familiale s’arrête.
- Au
cours d’une thérapie individuelle d’enfants, quand
le travail piétine.
Le
travail individuel avec un enfant nous met toujours en interface avec
la famille. Les frontières entre thérapie d’enfant
et thérapie familiale ne sont pas faciles à définir
clairement, elles sont plutôt poreuses, et se redessinent constamment.
Quand on travaille avec un enfant, on connaît physiquement la famille.
Non seulement lors de la 1° séance, où la rencontre
est formelle : l’enfant est reçu avec ses deux parents, -
mais aussi chaque début et fin de séance donnent l’occasion
de croiser soit la mère, le père, le petit frère,
la grande soeur, la nounou, quelques fois les grands parents, quelque
fois même le petit chien….
Ces échanges informels sont loin d’être anodins quand
on les prend en compte. Entre la famille et le thérapeute de l’enfant,
il s’y déroule un certain nombre d’interactions directes,
quelques fois décisives pour l’évolution de l’enfant.
Bien des choses du fonctionnement familial s’exposent, se donnent
à voir à entendre, de manière dense et rapide.
On pourrait presque dire qu’une part réelle du travail thérapeutique
« se négocie » dans ces interfaces, dans cet «
entre deux ».
Peuvent s’y déployer aussi bien les résistances familiales
qu’une alliance thérapeutique.
Un enfant peut entendre que les changements nécessaires pour lui
ne sont pas menaçants pour la famille. Au fur et à mesure,
la thérapeute peut être amenée à ratifier ces
changements à travers des paroles apparemment banales. Ou au contraire
le « contrôle » parental peut être omni présent,
pour que rien ne change. L’enfant est ainsi placé dans une
position totalement paradoxale : à la fois il est le patient désigné
: « il faut le soigner » et à la fois, on demande que
rien ne change, et surtout pas sa place dans la famille. Son symptôme
ayant une fonction centrale dans l’homéostasie de la famille.
Le plus souvent ces rencontres informelles, suffisent pour transformer
la fonction de l’enfant dans sa famille, mais quelque fois quand
les structures sont trop rigides, rien ne bouge. Dans ces cas là,
la thérapie individuelle suggère soit une thérapie
de couple, soit familiale. Le fait même que la famille soit aidée,
ou l’un de ces membres libère l’enfant-patient désigné
d’être le thérapeute de sa famille ou d’un parent
et ré-activera le travail individuel, en lui redonnant un espace
plus ouvert.
Tom est un petit garçon vif et intelligent, mais récalcitrant
à l’égard de toute autorité notamment celle
émanant d’une femme, sa mère ou sa maîtresse.
Visiblement, il reprend à son compte les positions paternelles,
dans un jeu d’identifications sclérosantes pour lui. Après
avoir rencontré plusieurs fois les parents, il est clair qu’il
y a du côté de la mère et du père des souffrances
non élaborées. L’enfant est instrumentalisé
par le couple, mais pour rester la thérapeute d’enfant, c’est-à-dire
au service de son individuation, la thérapie individuelle ne peut
pas travailler davantage avec les parents. Ils entendent cela et acceptent
l’idée de voir un thérapeute de couple.
Deux noms de thérapeutes de couple sont donnés
La thérapie de couple ne se mettra pas en place tout de suite.
La thérapie de Tom continuera peu de temps pendant celle de ses
parents.
Dans la plupart des cas traités au cours du « modèle
2 », il est toujours question de prise en charge d’enfant,
d’adolescent et de leur famille, une étape de la vie où
l’autonomie des jeunes sujets est en construction.
Que pouvons-nous dire à propos de ces doubles prises
en charge couplées ?
Contrairement
à la première étape, nous ne recadrons pas de suite
la demande initiale des patients. Nous laissons les différents
niveaux – familiaux et individuels s’exprimer au fur et à
mesure du travail.
C’est-à-dire que nous laissons plus d’autonomie
aux patients.
Ainsi, la double prise en charge n’est plus instituée d’emblée
et simultanément ; elle est décidée de manière
bilatérale, elle se mettra en place en deux temps.
En laissant le choix du thérapeute, on propose soit une nouvelle
prise en charge qui prendra le relais de la précédente dans
un autre lieu et avec les relations conventionnelles connues des thérapeutes
soit, une nouvelle prise en charge qui va se réaliser dans le même
lieu avec un thérapeute du même nom, ce qui bien évidemment
distille une charge métaphorique et symbolique ayant toute son
importance thérapeutique dans les cas traités. L’expérience
montre que c’est presque toujours la dernière proposition
qui est retenue.
Il ne s’agit pas d’une prise en charge intégrée,
ni d’une prise en charge parallèle, encore moins d’une
co-thérapie. Nous avons pensé à une prise
en charge couplée.
Quelles hypothèses pouvons nous proposer ?
C’est quasiment toujours le thérapeute qui a le plus de liens
avec le prescripteur qui est choisi, sans doute est-ce là l’effet
de la confiance que le(s) patient(s) ont à l’égard
de la première prise en charge mais aussi l’idée que
la 2ème prise en charge ne sera pas trop différente de la
première ce qui menace peut-être moins le ou la patiente.
Ainsi,
contrairement à ce qu’on aurait pu penser : les liens entre
les thérapeutes, quels qu’ils soient, ne gênent pas
la mise en place de la nouvelle prise en charge.
Est-ce seulement l’effet de la confiance ?
Le même lieu, la même adresse, la même salle d’attente,
le même nom, un couple dans la vie, deux numéros de téléphone,
deux interphones, deux approches différentes…le cadre même
de la thérapie couplée constitue un contenant psychique,
un véritable espace transitionnel offrant une possibilité
de déploiement des différences.
Tout
cela illustre qu’autonomie et liens ne sont pas antimoniques, et
au contraire, celle-ci se met en place dans la reconnaissance et la gestion
des dépendance.
Autonomie des approches, liens évidents des thérapeutes.
Ainsi,
en donnant plus d’autonomie aux patients, cela a permis aussi aux
thérapeutes d’être plus créatifs, et de penser
à des approches inédites et plus diversifiées.
Ce modèle continue à fonctionner.
3ème modèle. Double prise en charge d’adultes
Ce modèle ne concerne pas des enfants et leurs familles mais des
hommes, des femmes et leurs couples dont la principale question concerne
la continuation de la vie commune avec des souffrances particulières
à chaque situation ou la décision d’une séparation
est difficile à prendre.
-
Evelyne et Jean sont en thérapie de couple chez Bernard
Prieur depuis 2 ans. Auparavant, le couple s’était séparé
au bout de 6/7 années de vie commune ; après un laps
de temps de plusieurs mois, ils décident de se revoir. Les
contacts sont difficiles à reprendre. Evelyne est au départ
autorisée à aller chez Jean uniquement un week-end par
mois. Ces « droits de visite » sont élargis progressivement
grâce à la thérapie mais les différences
de valeurs des 2 protagonistes s’affirment : valeurs culturelles,
valeurs religieuses, valeurs familiales. La thérapie de couple
permet alors de faire évoluer sensiblement les valeurs de chacun.
Evelyne décide d’aller consulter individuellement pour
faire le point sur ce qu’elle veut décider : rester ou
pas avec Jean.
Comme à chaque fois, deux noms lui sont donnés : elle
choisit … Nicole Prieur.
Bernard Prieur l’entrevoit aussi certaines fois dans la salle
d’attente. La thérapie de couple ne se poursuivra que
quelques mois ; Evelyne ayant le sentiment que le thérapeute
de couple « n’est pas de son côté »,
elle claque la porte de la salle de thérapie de couple, très
mécontente du thérapeute.
Plus tard, au cours d’une séance individuelle, elle exprimera
sa gratitude à son égard, auprès de sa thérapeute
individuelle, car cette séance tumultueuse lui aura permis
d’activer sa décision de séparation. Elle téléphonera
quelques jours après au thérapeute de couple pour le
remercier « en direct ».
-
Matéo et Jeannine ont 2 garçons de 6 et 8 ans. Ils
sont mariés depuis une vingtaine d’années. Mateo
a un mal de vivre, insatisfait de la vie quotidienne.
Ce qui lui reste comme famille, mère et sœur, vivent en
Italie du Sud.
Jeannine est française par son père, italienne par la
branche maternelle.
Elle ne sait plus quoi faire pour aider Matéo à qui
elle est très attachée. La thérapie de couple
va durer 2 ans.
Elle aura contribué à diminuer le mal être des
2 protagonistes et débouchera sur une suggestion de thérapie
individuelle à Matéo – avec 2 noms de thérapeutes.
Ce n’est qu’un an et demi plus tard que Matéo prend
contact avec Nicole Prieur. C’est au cours d’une discussion
informelle que Bernard apprendra cela, et sera informé du fait
que Matéo reste très attaché à Jeannine
mais que des expériences homosexuelles de jeunesse reviennent
à la conscience et troublent fortement ses choix affectifs
du moment.
Les choses se compliquent quand il y a 2 mois, Evelyne appelle Bernard
Prieur pour le rencontrer et envisager une thérapie individuelle
avec lui. La situation devenant de plus en plus dure pour elle, devant
faire des choix professionnels mais aussi devant agir face à
l’immobilisme de Matéo.
Désarroi, longue réflexion de la part de Bernard convaincu
qu’en la gardant, la métaphore du couple de thérapeutes
pourrait être un contenant psychique important pour Evelyne
et un atout thérapeutique non négligeable. Mais en même
temps, la tâche sera loin d’être facile «
dans ce chassé croisé thérapeutique.
Avant le 2ème rendez-vous, Jeannine apprend à Bernard
par téléphone que le couple ayant l’opportunité
d’un studio familial, a décidé de vivre séparément
géographiquement à partir de juin.
Ce projet précis de séparation est concomitant au démarrage
de la thérapie de Jeannine dans le même cabinet que celui
de son mari, mais avec un autre thérapeute.
Qu’est ce que ce 3° modèle nous apprend ?
Les liens réels et métaphoriques qui existent entre les
deux thérapeutes, l’unité du lieu thérapeutique
ne sont pas une entrave au travail de séparation du couple, au
contraire il semble que cela puisse servir paradoxalement de « garant
» à la mise en place d’une « bonne séparation
».
Est-ce la force de la différence qui existe entre les thérapeutes,
est-ce le réel de leur indépendance théorique, est-ce
le respect mutuel de chacun, la non confusion des divers niveaux travaillés,
qui permet, facilite la différenciation de chaque patient et l’acceptation
de ses propres limites.
Evelyne, par exemple, a fini par accepter l’idée que compte-tenu
de ce qu’elle est, de ce à quoi elle ne peut pas renoncer,
compte-tenu de ce que Jean est, et de ce à quoi il ne peut pas
renoncer, la vie en couple demeure impossible.
Pour ne pas se trahir elle-même, la rupture s’impose à
un respect de sa propre différence qu’elle ne peut plus laisser
« se perdre » dans un idéal de couple qui se révèle
irréalisable avec Jean.
En
Conclusion
L’existence de liens forts entre les thérapeutes, non seulement
n’entrave pas mais au contraire peut permettre d’autant plus
l’expression de leurs différences.
Les
point suivants sont toutefois importants pour retenir notre attention
:
- Les
liens ne viennent pas entraver l’indépendance des thérapeutes.
Finalement, c’est de ces cas dont on parle le moins
ensemble, même informellement. On ne sait pratiquement rien
de ce qui se passe dans la salle d’à côté.
Il y a une véritable pacte de non intrusion, de non contrôle
respectif.
Et cette règle là, nous la respectons, mais il est important
que les patients la respectent sinon le cadre thérapeutique
éclate.
C’est une des limites de ces prises en charge couplées.
Alain est venu en thérapie individuelle, après que
Bernard ait proposé aux deux membres du couple de faire chacun
de leur côté un travail individuel. Mais il s’est
engagé dans un travail personnel avant tout pour tenter de
contrôler, critiquer le travail « d’à côté
», essayant de transformer la thérapeute individuel en
messagère, médiatrice auprès du thérapeute
de couple dans le but de faire entendre ce qu’il ne parvenait
pas à faire entendre en séance de couple…. et
bien sur, il espérait, dans une parfaite symétrie dont
il ne parvenait pas à se défaire, il espérait
qu’ayant entamé une thérapie individuelle, sa
femme le suivrait, car selon lui, c’était elle avant
tout qui en avait besoin....
Ayant compris qu’il ne pouvait parvenir à cela dans le
cadre de sa thérapie individuelle, il a repris le travail de
couple.
-
Les différences se complémentarisent naturellement.
Nicole, sensibilisée à la systémie,
au transgénérationnel, et Bernard l’est à
l’Hypnose. L’articulation entre les différents
niveaux que nous travaillons respectivement se fait simplement, pour
plusieurs raisons. Il y a une régulation implicite.
Sans doute parce que nos approches sont moins antagonistes que certaines.
On pourrait évoquer aussi le fait que le Ceccof depuis tant
d’années n’a de cesse de s’ouvrir lors des
journées cliniques aux autres approches thérapeutiques,
on finit par faire tomber les murs des chapelles ;
Sans doute aussi parce que nous avons une véritable complicité
intellectuelle, et connaissance réciproque. Mais ce qui me
semble premier, c’est le fait que nous ayons un socle commun
de ce qu’on pourrait appeler - des valeurs éthiques.
- Partage
d’une même éthique, qui se traduit par
une position thérapeutique relativement proche même si
nous ne travaillons pas les mêmes niveaux.
Il s’agit à la fois d’un engagement plein et entier,
d’une implication réelle via une présence active
auprès du patient, du couple ou de la famille, mais en même
temps, on ne veut rien pour eux.
Comme l’explique clairement F. Roustang: « la guérison,
c’est l’affaire du patient »
Le partage d’une éthique commune semble être la
pierre angulaire de ce travail de double prise en charge. La référence
à une conception partagée de l’homme sert d’écrin
à l’expression des différences.
Tout ceci fait que cette pratique réintroduit du jeu c'est-à-dire
de la souplesse, de la créativité en un mot de la liberté
dans le système thérapeutique
***
*Bernard PRIEUR, Psychanalyste, Thérapeute familial, Directeur
fondateur du CECCOF. Auteur de « L’argent dans le couple »,
Ed. Albin Michel, juin 2007
*CECCOF : Centre d’Etudes Cliniques des Communications Familiales,
Paris
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