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Accepter son enfant tel qu’il est
article paru dans l'Encyclopédie de la vie de famille
sous la direction de M. Vaillant avec A. Morris. - Ed. La Martinière. 2004. pp. 353

 


De l’enfant rêvé à l’enfant réel

Nicole Prieur


Dés sa naissance, l’enfant affirme sa singularité. Il ne dort pas quand on voudrait qu’il dorme, il ne mange pas comme on le souhaite. Plus il grandit, plus l’enfant réel s’impose et vient s’interposer entre l’enfant rêvé et fantasmé de la mère et du père. Pas facile d’accepter ses défauts physiques qui blessent notre narcissisme parental. Pas évident de passer outre ce caractère qui lui vient d’une grand-mère avec laquelle on est en froid, et qui fut toujours menaçante pour soi-même. Impossible de lui pardonner son manque de dynamisme alors qu’on vient de quitter son père pour une raison identique. Et sa timidité qui rappelle tant la notre, comme elle nous est intolérable ! On est inquiet pour lui, est-il suffisamment fort pour affronter la vie ? On aimerait tant lui épargner les souffrances que l’on a soi-même vécues. On culpabilise de ne pas l’avoir mieux préparé, de ne pas savoir mieux le protéger. Dans un phénomène d’écho, ce qui nous apparaît comme de la fragilité chez notre enfant active et alimente notre propre vulnérabilité ce qui ne facilite pas les processus d’individuation, ni la confiance en soi.


Lui donner confiance en lui

Même si vous n’exprimez pas explicitement ce que vous n’aimez pas chez votre enfant, il le pressent plus ou moins confusément. Il ne se sent pas à la hauteur et doute de lui. Bien souvent, le manque de confiance en soi s’enracine dans le sentiment de ne pas avoir répondu aux attentes des parents, et l’enfant devenu adulte reste longtemps dans la quête d’une reconnaissance quelque fois improbable.

On sait bien que plus on perçoit notre fils ou fille comme faible, plus on l’affaiblit. Au contraire, percevoir la force et les ressources qu’il a, permet de les faire advenir. En tant que parent, il est important d’aider l’enfant à actualiser ce qui n’est encore qu’en germe, de faire naître ce qui est à peine soupçonnable. Etre à l’écoute du « bon » de l’enfant, plutôt que du « mauvais » qui occulte le reste, voilà qui peut être utile. Ainsi mettre en évidence ses qualités, ses aptitudes lui permet de les développer. Le jeune enfant se construit dans le regard de sa mère. Il se découvre dans son visage à elle et dans l’image qu’elle lui renvoie de lui. Si celle-ci ne lui renvoie que ses propres préoccupations, que ses craintes et déceptions, l’enfant risque de se forger une mauvaise ou fausse image de lui-même, ou bien avoir le sentiment de ne pas exister comme tel. Au contraire, se sentir réel, être accueilli pour ce qu’on est, cela permet à l’enfant de trouver les moyens d’exister soi-même, cela forge la sécurité intérieure, aussi bien que l’autonomie.

Accepter son enfant, c’est, en fait, l’embrasser d’un regard très large, très mobile et profond, c’est prendre tout de lui, accueillir ses limites comme son potentiel, ses failles comme ses ressources, ce qui nous plait et ce qui ne nous plait pas. Ainsi, l’enfant peut s’ouvrir non seulement à ce qu’il est, à ce qu’il n’est pas, accepter ce qu’il ne sera jamais, mais surtout être en contact avec l’immensité de ce qu’il n’est pas encore et qu’il peut devenir, c’est le placer véritablement sur le chemin de sa liberté.


Redécouvrir sans cesse son enfant

Pour regarder autrement notre enfant et ne pas restreindre son champ de développement, peut-être faut-il commencer par oublier ce qu’on croit savoir de lui ! Car prétendre le connaître, quelle illusion dangereuse! Ne reste-t-il pas finalement toujours un inconnu, une énigme. Et ce lieu qui nous échappe en tant que parent, n’est rien moins que l’espace de sa créativité. Le redécouvrir tous les jours comme si on le voyait pour la première fois lui laisse la possibilité de nous surprendre et de s’étonner lui-même, en faisant advenir de nouveaux aspects de lui.
Il y a toujours à défaire l’image qui s’impose, dans un effacement qui évite ainsi tout risque d’enfermement ontologique. Ne pas être tenté de l’emprisonner dans un regard qui peut figer, tuer sa singularité, c’est peut-être cela aimer son enfant. Comme si dans le consentement à cette part méconnue pouvait naître un véritable respect.

Vous l’avez compris, cela demande que l’on rabatte nos exigences. Le repos que l’on s’accorde et qu’on lui accorde est alors véritablement réparateur. Dans cette pause, on peut être à l’écoute de cette force émergente qui est en lui. Il peut d’autant plus aisément la faire advenir qu’il n’a plus besoin de la mobiliser, pour se défendre de la menace psychique que notre insatisfaction fait peser sur lui.


L’ouvrir aux rencontres

Si le regard que nous portons en tant que parents sur nos enfants est essentiel, il n’est pas exclusif. Notre regard demeurera toujours partiel, partial, parcellaire, notre point de vue n’englobe pas, loin s’en faut, toute la réalité de notre fils ou fille. Plus il grandit, plus l’enfant se construit au croisement de multiples influences, qui constituent pour lui un foisonnement de possibles, une source quasi inépuisable de supports d’identification structurants. Ce qui nous est insupportable chez lui peut être apprécié par quelqu’un d’autre et se révéler positif dans d’autres contextes. Si nous n’apprécions pas l’esprit bagarreur qu’il a envers sa sœur, cela peut lui être utile pourtant dans la cour de récréation.

Chaque rencontre crée l’enfant, parce qu’il y révèle une nouvelle facette de lui. Pour entendre des compliments sur lui, rien de tel que de l’envoyer chez des copains ! En le récupérant, on vous dira qu’il a été très poli, obéissant, vraiment charmant… Il faudra presque vous pincer pour croire qu’on parle bien de votre enfant, si colérique à la maison. En effet, dans chaque rencontre, dans chaque contexte différent, se joue une étonnante articulation entre le visible et l’invisible. Tout être humain est en partie invisible à lui-même ; par exemple, on ne peut voir notre propre dos, notre visage si ce n’est dans le reflet d’un miroir ou dans le regard de l’autre. « L’homme est
miroir pour l’homme… c’est l’autre qui me donne mon visage », nous dit Merleau-Ponty, dans L’œil et l’esprit (Gallimard).

C’est autrui qui atteste que cette part lui est visible. Par son regard, il me la restitue, de manière impalpable, mais tangible. Chaque relation nous révèle une part de cet invisible que l’on porte et nous permet de l’intégrer, donnant ainsi de l’épaisseur et de la consistance à notre être, développant notre sentiment d’exister.


L’accepter ? L’aider à s’accepter ? Ou travailler à s’accepter soi-même ?

Mais ne nous trompons pas d’objectif, le but, ce n’est pas seulement d’accepter notre enfant tel qu’il est, c’est aussi et surtout qu’il s’accepte tel qu’il est.

Cela suppose peut-être que nous nous fassions à l’idée qu’à un moment donné, nous ne pouvons plus rien pour lui. Selon F. Roustang : « Pour changer quelqu’un, il faut déjà commencer par ne pas vouloir le changer. » Arrive un temps où l’évolution de notre enfant, c’est aussi son affaire propre. Nous ne pourrons rien transformer en lui, s’il n’y consent. Ne plus faire pour lui, ne nous dispense pas, au contraire, de faire pour nous. Plus l’enfant grandit, plus il est indispensable de grandir nous aussi.

Il s’agirait alors de nous accepter nous même. Non pas seulement en développant la nécessaire estime de soi, mais encore plus en parvenant à nous libérer du souci de soi. Ne plus accorder d’importance à ce que nous sommes, à ce que nous pourrions être. Prendre tout de soi, voilà un changement difficile à effectuer, et pourtant véritablement libérateur. Car se soucier de soi, cela prend une telle énergie qu’on finit par passer à côté de bien des choses essentielles. En effet, tant que l’on reste dans une attitude proche de l’auto-analyse, à visée d’auto-satisfaction, on s’essouffle dans une quête finalement sclérosante, et on peut avoir tendance au repli. Au contraire, le soi, affranchi de tout jugement, délesté de la tyrannie de l’idéal, se plaçant en dehors de la litanie de la plainte ( « je ne suis pas assez ceci, ou je suis trop cela ») peut s’ouvrir à la richesse du monde extérieur, au potentiel de la vie, et se trouve, sans avoir même à y penser, réconcilié avec lui-même. Congédier tout intérêt pour le soi, voilà qui nous allégera vraiment et pacifiera la relation à nos enfants.