De l’enfant rêvé à l’enfant réel
Nicole Prieur
Dés sa naissance, l’enfant affirme sa singularité.
Il ne dort pas quand on voudrait qu’il dorme, il ne mange
pas comme on le souhaite. Plus il grandit, plus l’enfant réel
s’impose et vient s’interposer entre l’enfant
rêvé et fantasmé de la mère et du père.
Pas facile d’accepter ses défauts physiques qui blessent
notre narcissisme parental. Pas évident de passer outre ce
caractère qui lui vient d’une grand-mère avec
laquelle on est en froid, et qui fut toujours menaçante pour
soi-même. Impossible de lui pardonner son manque de dynamisme
alors qu’on vient de quitter son père pour une raison
identique. Et sa timidité qui rappelle tant la notre, comme
elle nous est intolérable ! On est inquiet pour lui, est-il
suffisamment fort pour affronter la vie ? On aimerait tant lui épargner
les souffrances que l’on a soi-même vécues. On
culpabilise de ne pas l’avoir mieux préparé,
de ne pas savoir mieux le protéger. Dans un phénomène
d’écho, ce qui nous apparaît comme de la fragilité
chez notre enfant active et alimente notre propre vulnérabilité
ce qui ne facilite pas les processus d’individuation, ni la
confiance en soi.
Lui donner confiance en lui
Même si vous n’exprimez pas explicitement ce que vous
n’aimez pas chez votre enfant, il le pressent plus ou moins
confusément. Il ne se sent pas à la hauteur et doute
de lui. Bien souvent, le manque de confiance en soi s’enracine
dans le sentiment de ne pas avoir répondu aux attentes des
parents, et l’enfant devenu adulte reste longtemps dans la
quête d’une reconnaissance quelque fois improbable.
On sait bien que plus on perçoit notre fils ou fille comme
faible, plus on l’affaiblit. Au contraire, percevoir la force
et les ressources qu’il a, permet de les faire advenir. En
tant que parent, il est important d’aider l’enfant à
actualiser ce qui n’est encore qu’en germe, de faire
naître ce qui est à peine soupçonnable. Etre
à l’écoute du « bon » de l’enfant,
plutôt que du « mauvais » qui occulte le reste,
voilà qui peut être utile. Ainsi mettre en évidence
ses qualités, ses aptitudes lui permet de les développer.
Le jeune enfant se construit dans le regard de sa mère. Il
se découvre dans son visage à elle et dans l’image
qu’elle lui renvoie de lui. Si celle-ci ne lui renvoie que
ses propres préoccupations, que ses craintes et déceptions,
l’enfant risque de se forger une mauvaise ou fausse image
de lui-même, ou bien avoir le sentiment de ne pas exister
comme tel. Au contraire, se sentir réel, être accueilli
pour ce qu’on est, cela permet à l’enfant de
trouver les moyens d’exister soi-même, cela forge la
sécurité intérieure, aussi bien que l’autonomie.
Accepter son enfant, c’est, en fait, l’embrasser d’un
regard très large, très mobile et profond, c’est
prendre tout de lui, accueillir ses limites comme son potentiel,
ses failles comme ses ressources, ce qui nous plait et ce qui ne
nous plait pas. Ainsi, l’enfant peut s’ouvrir non seulement
à ce qu’il est, à ce qu’il n’est
pas, accepter ce qu’il ne sera jamais, mais surtout être
en contact avec l’immensité de ce qu’il n’est
pas encore et qu’il peut devenir, c’est le placer véritablement
sur le chemin de sa liberté.
Redécouvrir sans cesse son enfant
Pour regarder autrement notre enfant et ne pas restreindre son champ
de développement, peut-être faut-il commencer par oublier
ce qu’on croit savoir de lui ! Car prétendre le connaître,
quelle illusion dangereuse! Ne reste-t-il pas finalement toujours
un inconnu, une énigme. Et ce lieu qui nous échappe
en tant que parent, n’est rien moins que l’espace de
sa créativité. Le redécouvrir tous les jours
comme si on le voyait pour la première fois lui laisse la
possibilité de nous surprendre et de s’étonner
lui-même, en faisant advenir de nouveaux aspects de lui.
Il y a toujours à défaire l’image qui s’impose,
dans un effacement qui évite ainsi tout risque d’enfermement
ontologique. Ne pas être tenté de l’emprisonner
dans un regard qui peut figer, tuer sa singularité, c’est
peut-être cela aimer son enfant. Comme si dans le consentement
à cette part méconnue pouvait naître un véritable
respect.
Vous l’avez compris, cela demande que l’on rabatte nos
exigences. Le repos que l’on s’accorde et qu’on
lui accorde est alors véritablement réparateur. Dans
cette pause, on peut être à l’écoute de
cette force émergente qui est en lui. Il peut d’autant
plus aisément la faire advenir qu’il n’a plus
besoin de la mobiliser, pour se défendre de la menace psychique
que notre insatisfaction fait peser sur lui.
L’ouvrir aux rencontres
Si le regard que nous portons en tant que parents sur nos enfants
est essentiel, il n’est pas exclusif. Notre regard demeurera
toujours partiel, partial, parcellaire, notre point de vue n’englobe
pas, loin s’en faut, toute la réalité de notre
fils ou fille. Plus il grandit, plus l’enfant se construit
au croisement de multiples influences, qui constituent pour lui
un foisonnement de possibles, une source quasi inépuisable
de supports d’identification structurants. Ce qui nous est
insupportable chez lui peut être apprécié par
quelqu’un d’autre et se révéler positif
dans d’autres contextes. Si nous n’apprécions
pas l’esprit bagarreur qu’il a envers sa sœur,
cela peut lui être utile pourtant dans la cour de récréation.
Chaque rencontre crée l’enfant, parce qu’il y
révèle une nouvelle facette de lui. Pour entendre
des compliments sur lui, rien de tel que de l’envoyer chez
des copains ! En le récupérant, on vous dira qu’il
a été très poli, obéissant, vraiment
charmant… Il faudra presque vous pincer pour croire qu’on
parle bien de votre enfant, si colérique à la maison.
En effet, dans chaque rencontre, dans chaque contexte différent,
se joue une étonnante articulation entre le visible et l’invisible.
Tout être humain est en partie invisible à lui-même
; par exemple, on ne peut voir notre propre dos, notre visage si
ce n’est dans le reflet d’un miroir ou dans le regard
de l’autre. « L’homme est
miroir pour l’homme… c’est l’autre qui me
donne mon visage », nous dit Merleau-Ponty, dans L’œil
et l’esprit (Gallimard).
C’est autrui qui atteste que cette part lui est visible. Par
son regard, il me la restitue, de manière impalpable, mais
tangible. Chaque relation nous révèle une part de
cet invisible que l’on porte et nous permet de l’intégrer,
donnant ainsi de l’épaisseur et de la consistance à
notre être, développant notre sentiment d’exister.
L’accepter ? L’aider à s’accepter
? Ou travailler à s’accepter soi-même ?
Mais ne nous trompons pas d’objectif, le but, ce n’est
pas seulement d’accepter notre enfant tel qu’il est,
c’est aussi et surtout qu’il s’accepte tel qu’il
est.
Cela suppose peut-être que nous nous fassions à l’idée
qu’à un moment donné, nous ne pouvons plus rien
pour lui. Selon F. Roustang : « Pour changer quelqu’un,
il faut déjà commencer par ne pas vouloir le changer.
» Arrive un temps où l’évolution de notre
enfant, c’est aussi son affaire propre. Nous ne pourrons rien
transformer en lui, s’il n’y consent. Ne plus faire
pour lui, ne nous dispense pas, au contraire, de faire pour nous.
Plus l’enfant grandit, plus il est indispensable de grandir
nous aussi.
Il s’agirait alors de nous accepter nous même. Non pas
seulement en développant la nécessaire estime de soi,
mais encore plus en parvenant à nous libérer du souci
de soi. Ne plus accorder d’importance à ce que nous
sommes, à ce que nous pourrions être. Prendre tout
de soi, voilà un changement difficile à effectuer,
et pourtant véritablement libérateur. Car se soucier
de soi, cela prend une telle énergie qu’on finit par
passer à côté de bien des choses essentielles.
En effet, tant que l’on reste dans une attitude proche de
l’auto-analyse, à visée d’auto-satisfaction,
on s’essouffle dans une quête finalement sclérosante,
et on peut avoir tendance au repli. Au contraire, le soi, affranchi
de tout jugement, délesté de la tyrannie de l’idéal,
se plaçant en dehors de la litanie de la plainte ( «
je ne suis pas assez ceci, ou je suis trop cela ») peut s’ouvrir
à la richesse du monde extérieur, au potentiel de
la vie, et se trouve, sans avoir même à y penser, réconcilié
avec lui-même. Congédier tout intérêt
pour le soi, voilà qui nous allégera vraiment et pacifiera
la relation à nos enfants. |