Le
divorce ou la séparation du couple parental constitue pour
un enfant un véritable séisme. Toutefois, la plupart
d’entre eux ont les ressources nécessaires pour traverser
cette épreuve et rebondir.
Reconnaître la souffrance de l’enfant
: un moyen de l’aider à la dépasser…
Quelque
fois, les parents se sentent tellement culpabilisés ou se
trouvent si encombrés de leur propre souffrance qu’ils
risquent de dénier celle de leur fille ou fils. Prendre en
compte la détresse de l’enfant leur est intolérable
car cela constitue une atteinte à leur identité parentale.
Et pourtant, c’est en assumant pleinement les conséquences
de leurs actes que les pères et les mères permettent
aux enfants de mobiliser au mieux leurs forces de rebond. En effet,
cette prise de responsabilité constitue un point d’appui
solide pour la reconstruction des repères de l’enfant.
Une séparation peut même alors équilibrer les
liens parent-enfant et permettre de réguler la distance d’un
enfant avec chacun de ses deux parents. Elle peut être parfois
l’occasion de se rapprocher d’un père qui aurait
eu du mal à trouver sa place dans son ancien couple.
Cette souffrance peut se manifester à travers plusieurs signes
: angoisses, tristesse, dépression, difficultés scolaires,
troubles de la concentration, affections psychosomatiques, repli,
agressivité notamment à l’adolescence….
En fait, elle est le reflet du travail de deuil que l’enfant
opère. La rupture parentale constitue pour lui une épreuve
de pertes à plusieurs niveaux. Affective : désormais
il ne sera plus élevé par ses deux parents ensemble,
reste donc un manque à combler.
Existentielle. L’avenir devient un grand inconnu, avec son
lot de changements : de domicile, d’école, d’habitudes,
de rythme de vie… Rien ne sera plus vraiment comme avant.
Mais aussi identitaire. Entre un sentiment de culpabilité
: « Qu’est ce que j’ai bien pu faire pour qu’ils
en arrivent là ? » et un sentiment d’impuissance
: « Qu’est ce que je n’ai pas su faire pour qu’ils
puissent rester ensemble ? » il y a effondrement de sa sécurité
intérieure et de son assise narcissique. Ainsi donc, une
reconstruction s’avère indispensable.
Facteurs fragilisants pour l’enfant
- L’impliquer dans le conflit parental
Ne pas protéger l’enfant des conflits qui opposent
les adultes peut être très pénalisant pour lui.
Le tenir informé des détails de la procédure
judiciaire, des enjeux financiers, c’est lui donner un droit
de regard, de contrôle sur les actions des adultes. De là,
peuvent s’opérer des glissements qui risquent de l’amener
à « faire alliance » avec un parent contre l’autre,
dans la tentation de « jouer le justicier », par exemple.
Ayant peur de perdre l’amour du parent avec qui désormais
il vit, il va entrer dans ses désirs, voire anticiper ses
demandes implicites, et quitter sa position de neutralité
qui pourtant garantit son équilibre. Il peut même aller
jusqu’à dire qu’il ne veut plus rendre visite
à son père, s’il pressent que c’est ce
que sa mère attend inconsciemment. En même temps, les
parents peuvent régler à travers lui, à propos
des droits de visites, de résidence, de pensions …des
contentieux conjugaux non réglés, encore lourds et
douloureux pour eux-mêmes. L’enfant devient l’enjeu
de règlements de compte qui en fait le dépassent et
ne le concernent pas vraiment. A travers lui, le père ou
la mère cherche avant tout à atteindre l’autre
parent ; il se trouve ainsi dénié en tant qu’individu
et peut développer un sentiment d’insignifiance, de
non-existence. Sa détresse peut même servir d’
« alibi » pour disqualifier l’autre parent, ce
qui est une manière de ne pas l’aider à en sortir.
L’enfant est instrumentalisé et ne sait plus à
qui se fier.
- Entretenir la confusion des générations
Quand l’enfant prend une place qui n’est pas la sienne,
cela contribue à rendre très flous les repérages
et les frontières générationnelles. Laisser
croire à l’enfant qu’il va combler la solitude
d’un des adultes, voire « remplacer » l’absent,
le laisser venir à la place du manque de l’adulte,
ne fait que l’enfermer dans des situations fictives et l’amène
vers une pseudo identité.
Dans certaines circonstances, l’enfant devient littéralement
le parent de ses parents ; il se trouve chargé de protéger
son père ou sa mère, de « porter » la
fragilité de l’un ou de l’autre. C’est
une mission impossible, qui ne peut que le fragiliser et entraver
ses processus d’autonomisation et d’individuation.
- Les conflits de loyautés
Désormais élevé par des parents séparés,
l’enfant n’en demeure pas moins le fils ou la fille
de sa mère ET de son père. Quand il se sent tenu de
« choisir » entre l’un ou l’autre, quand
il a le sentiment qu’aimer l’un constitue une trahison
à l’égard de l’autre, il se trouve littéralement
tiraillé, déchiré, ne sachant plus à
qui s’en remettre. Certains parents peuvent aller jusqu’à
exiger le rejet de l’autre filiation. Cette demande met l’enfant
au centre d’un conflit de loyauté, qui peut aller jusqu’au
clivage et constituer pour lui une véritable amputation.
On lui demande d’être ou bien le fils /la fille de la
mère ou bien du père. Le clivage est intérieur
; les processus d’exclusion scindent la personne en deux.
- La disqualification réciproque
Entendre ses parents s’insulter, dire du mal l’un de
l’autre est excessivement blessant car l’enfant s’identifie
à ses parents ; les critiques ainsi énoncées,
et souvent répétées, l’atteignent dans
son identité propre.
Facteurs favorables à la mobilisation de ses
ressources
- Nommer la rupture comme définitive
L’enfant reste longtemps dans l’attente illusoire d’une
possible refondation du couple, d’autant plus qu’il
pressent qu’un de ses parents espère inconsciemment
le retour de l’autre. Prendre acte soi-même de cette
réalité douloureuse, nommer la fin définitive
du couple parental, la désigner comme telle, permettra de
commencer le travail de deuil véritablement libérateur.
Cependant, méfions nous des formes « dérivées
» du lien ! Quelque fois, entretenir le conflit, cela peut
être un moyen de ne pas rompre totalement avec l’EX
; et l’enfant est suffisamment ingénieux pour le comprendre
et alimenter les occasions de disputes.
- Permettre à l’enfant de s’inscrire dans
sa double filiation
Se reconnaître dans ses filiations paternelle et maternelle,
c’est s’inscrire dans une temporalité élargie.
Tout ne commence pas avec nous, tout ne finit pas avec nous .Le
sujet n’est pas le centre, il ne s’auto-fonde pas. La
filiation, c’est aussi le lien avec la famille élargie,
les grands parents, les oncles, les cousins, les arrière-grands-parents,
les ancêtres. Elle situe l’enfant au croisement d’infinis
fragments de vie qui le traversent et l’enracinent.
Priver un enfant de sa double filiation, c’est le priver d’une
partie de lui même, l’amputer d’une partie de
son histoire, et in fine, c’est rendre, parfois, encore plus
importante cette partie qui lui manque et qui le hante d’autant
plus. Un parent trahit son enfant quand il entrave la relation avec
l’autre parent. Ainsi, faire une place au père, à
la famille paternelle constitue un élément essentiel
au développement de l’enfant.
- L’acceptation de la différence parentale
Désormais, l’enfant élevé d’un
côté par sa mère et de l’autre par son
père, appartient à deux sphères qu’il
a quelque fois besoin de rendre bien hermétiques l’une
par rapport à l’autre. Un enfant peut parfaitement
se repérer dans les règles et valeurs différentes,
voire divergentes de ces deux parents, si toutefois elles ne sont
pas dénigrées. En tant que parent, il y a aussi le
deuil à faire d’une possible « entente éducative
». Bien souvent, elle n’a pas existé pendant
la vie de couple, par quel miracle pourrait-elle se mettre en place
après ? Les différences mêmes servent d’écrin
à la construction de l’enfant et forgent sa singularité,
tout en renforçant son sentiment d’appartenance. Les
deux constellations familiales dans lesquelles désormais
il évolue, lui offrent une pluralité de choix, de
perspectives, de figures d’identifications, de modèles
de vie. Les valeurs de l’une tempèrent celles de l’autre.
L’enfant saura en faire une synthèse tout à
fait personnelle .Ce travail d’intégration structure
sa subjectivité. Ce qui va surtout aider l’enfant,
c’est la manière dont il va être conduit à
accepter son père et sa mère pour ce qu’ils
sont, sans les diaboliser, ni les idéaliser. La garde alternée
est une perspective intéressante, elle garantit une équité,
mais elle ne sera vraiment constructive qu’entre un père
et une mère capables de ne plus conflictualiser leur relation.
- Le respect mutuel
« Le respect a la phobie de la proximité », disait
le philosophe Jankélévitch. Le respect, c’est
préserver l’espace de chacun. Alors, dans cette «
juste distance », dans une non confusion identitaire et générationnelle,
on peut rejoindre l’enfant là où il est ; entendre
ce qu’il a à nous dire : son amour mais aussi ses colères,
sans s’y perdre.
Mais le respect de l’autre, de son enfant, cela passe par
le respect de soi-même. Rebondir soi-même, sortir de
sa position de victime, s’inscrire dans sa dignité
d’adulte, c’est le plus beau cadeau que l’on puisse
faire à un enfant blessé. « Est violente toute
action que nous subissons », nous dit E. Levinas. Se soumettre,
s’enfermer dans une position de victime, sans mesurer sa part
de responsabilité dans toute relation, c’est se priver
de sa capacité d’agir , c’est s’enfermer
dans une certaine indignité.
- Ouvrir le champ relationnel de l’enfant
L’enfant trouve naturellement, quel que soit son âge,
un solide soutien auprès de ses amis ; ce qui a, en plus,l’avantage
de le maintenir dans son univers d’enfant ou d’adolescent.
Favoriser ses sphères relationnelles avec ses pairs peut
s’avérer utile.
Sans aucun doute, dans certains cas, on peut « réussir
» un divorce, alors même que la vie de couple fut un
échec. Les séparations parentales s’avèrent
destructrices, quand, malgré la non-cohabitation physique,
les interactions père-mère-enfant se poursuivent sur
le même modèle que lorsque le couple vivait ensemble.
Mais elles peuvent tout aussi bien être structurantes, quand
elles introduisent un changement tangible dans les relations familiales
et permettent à l’enfant de trouver sa place dans sa
double appartenance généalogique.
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