Introduction
au Colloque par Bernard Prieur
Bonjour, je suis très heureux que vous ayez répondu
aussi nombreux à notre invitation. Pour ceux qui n’ont
pas pu s’inscrire à Paris, je vous rappelle que sur
le même thème mais avec des approches différentes,
2 colloques ont lieu, l’un à Dijon l’autre à
Limoges aux même dates.
Il
y a une certaine logique à faire coïncider ce thème
et le 30ème anniversaire du CECCOF : en 30 ans nous avons
connu des bouleversements profonds et irréversibles qui nous
touchent aussi bien en tant qu’individu, dans nos couples
et nos familles, mais aussi dans notre pratique.
Nous
avons vu se dérouler sous nos yeux, une véritable
révolution anthropologique.
Depuis quelques décennies, qu’observons-nous ?
o La transformation des représentations des places des femmes,
des hommes, des enfants dans la société, la modification
de leurs statuts, la valorisation de l’enfant. La revendication
identitaire et la revendication d’accomplissement individuel.
o La modification juridique de la parenté ; en 1970, abolition
de la puissance paternelle l’autorité parentale exercée
à égalité, et devant être assumée
même après divorce. L’état en est le garant.
o Les progrès scientifiques et l’évolution des
mentalités qui touche l’avortement : première
grande dissociation : la sexualité et la procréation
peuvent désormais être disjoints. « Un enfant
quand je veux…, avec qui je veux. Un homme, une femme, une
mère porteuse… »
o Les nouvelles techniques : Aide médicale à la procréation,
IAD, dons de gamète, d’ovocyte, mères porteuses,
ont introduit une révolution anthropologique radicale.
La
sexualité n’est plus le socle fondateur de la parenté.
Il
faut 3 corps pour faire un enfant.
L’augmentation
des filiations adoptives. L’adoption crée une descendance
sans engendrement. Les conséquences: Le fondement
biologique de la parenté s’effrite, et sa dimension
sociale s’affirme de plus en plus. Il y a un éclatement
des dimensions constitutives de la parenté, éclatement
plutôt que perte et cette fragmentation pose forcément
la question de l’articulation des différents facteurs.
«
La crise de la famille ne tient ni à l’apparition des
familles monoparentales, ni à l’augmentation des divorces,
ni à la revendication de mariages homosexuels, mais plutôt
à l’éclatement et à la dispersion des
fonctions que, traditionnellement, elle réunissait ».
* entretien avec M. Gauchet. A propos du livre de M. Godelier sur
les métamorphoses de la parenté. In Enjeux- janvier
2005.
Par
ailleurs, il y a un véritable trouble dans la filiation.
Les
enfants n’ont plus la même origine que leurs parents,
ni que leurs frères et sœurs.
On peut se poser la question : qui est là mère : celle
qui porte l’enfant, celle qui a donné l’ovocyte,
celle qui adopte ; celle qui l’élève, avec une
référence encore forte qui nous amène à
nous demander « qui est la vraie mère », dans
une idéologie de « la concurrence.
Avant
il pouvait y avoir un doute sur la paternité, maintenant,
il peut y en avoir sur la maternité.
Dans
ce contexte, l’homoparentalité a surgi. Cette revendication
des homosexuels est-elle aussi une toute première dans l’histoire
de l’humanité. Elle ne surgit pas par hasard ; mais
elle est la conséquence de tous ces changements de fond ;
elle est devenue possible grâce à toutes ces lames
de fond, et elle pose, à vif, les questions sous jacentes
que l’on ne veut pas toujours aborder.
Mais
très paradoxalement « ce serait au sein des familles
homoparentales que la parenté se réaliserait pleinement
en devenant une réalité purement sociale et affective.
L’homoparentalité
met à nu les questions de fond qui se posent à tout
un chacun et bien au-delà de la seule dimension morale. Qu’est
ce qui fondent désormais les liens de parenté. Qu’est
ce qui structure la dimension éthique des relations entre
individus à l’intérieur d’une famille
et à l’extérieur, puisque le mot d’ordre
c’est le désir
Désir
de quoi ? Désir autocentré : se faire plaisir ? Désir
de partage, de transmettre, de construire, de fonder un lignage,
de créer du temps et de l’histoire ? N’y a-t-il
qu’une dimension de désir derrière tout cela,
ou quelque chose de plus fort encore ?
Dans
une société de l’éphémère
où zapper est devenu un mode de vie, l’enfant représente
sans doute un garant de la durée, de la continuité.
Il vient apaiser, un tant soit peu, notre angoisse existentielle,
en « prolongeant » quelque chose de nous. Avoir un enfant,
c’est s’engager à l’aimer toute notre vie,
c’est en tous les cas, être certains d’avoir toujours
peur pour lui, quelque soit son âge ! Face à la précarité
des liens sociaux, amoureux, professionnels, il nous introduit dans
une expérience de permanence.
Longtemps
dans nos sociétés judéo-chrétiennes
et occidentales. La parenté se définissant comme un
ensemble de liens généalogiques à la fois biologiques
et sociaux. Elles s’articulent autour du concept de filiation
qui se définissant par un certain nombre d’éléments.
o
D’abord : Liens de sang. Une primauté
de la dimension biologique. Selon le principe biblique, enfant :
chair de ma chair, symbolisant l’idée de l’union
de l’homme et de la femme. Un et une : un-un homme+une femme
= un enfant. Prévalait alors cette sacrée sainte unité
symbolique. Cette dimension inscrivait l’enfant dans sa filiation
claire, évidente, non susceptible d’être remise
en cause. Parents et enfants avaient la même origine.
o Ensuite : Liens éthiques. Articulé
autour des systèmes d’alliances, dons, loyautés,
dettes, devoir, droits, interdits, qui structuraient les relations
entre les générations et à l’intérieur
même des générations.
o En 3ème : des éléments incluant la dimension
et la transmission : du nom ; du patrimoine ; du savoir, d’un
métier…permettant d’assurer la permanence et
la continuité de la lignée. Les règles et codes
étaient précis comme par exemple la place de l’aîné
o Enfin la dimension sociale, passait par le fait de donner à
l’enfant sa place et son rang dans la société
; mais aussi le devoir de « donner un enfant »
à la patrie, au groupe culturel ethnique, religieux auquel
on appartenait, de manière aussi à le renforcer et
en assurer la pérennité. Cela intégrait la
dimension éducative. On élevait les enfants, on les
éduquait ou on ne les éduquait pas en fonction de
la place de l’enfant dans le système social.
Tout cela contribuait à définir des fonctions, paternelles
; maternelles ; et filiales. Mais aussi des identités. Il
y avait un continuum entre parenté et parentalité.
Dans
les sociétés traditionnelles, la place, la fonction
de chacun étaient assignées par le groupe. Les valeurs,
la vision du monde étaient transmises. Les rituels permettaient
à chacun d’intérioriser les attentes du groupe
à son égard. Chacun était ce qu’il était,
et ne pouvait même pas s’imaginer autrement, ni ailleurs.
L’identité était octroyée et subordonnée
souvent par la naissance, le nom, le lignage. Bref, elle ne relevait
pas d’un processus autonome. Donnée par le groupe,
transmise par les générations des ancêtres l’identité
était forte et structurée. Elle était quelque
fois entièrement contenue dans le nom, nom du lignage.
L’identité
était en parfaite adéquation avec les attentes du
groupe puisque construite uniquement par lui, ce qui en garantissait
la permanence. Le prix de cette cohérence, de cette unité,
c’était la répétition. Rien ne changeait
à l’image du cosmos rythmé par la circularité
du temps, des saisons.
Aujourd’hui,
l’identité est devenue incertaine, elle perd sa cohérence,
son unité. Les repères existentiels, se dissolvent,
le sens ne vient plus d’en haut, ni du groupe. Nous voici
donc sommés de nous inventer nous-mêmes, de devenir
SOI, de donner un sens à notre vie. L’identité
devient une affaire individuelle. Sa construction devient un travail
à part entière. Mais « s’inventer soi-même
ne s’invente pas… » JP K. cela nécessite
un coût psychique non négligeable. « L’invention
de soi, perspective irrépressible et fascinante de responsabilité
et de liberté, ouvre parallèlement sur l’horizon
de désarroi, d’implosions individuelles et d’explosions
collectives, car il n’existe rien de plus difficile à
canaliser que l’énergie mentale d’affirmation
de soi, pourtant de plus en plus indispensable » .
Pour
se réaliser, l’individu est tiraillé entre ses
appartenances et sa revendication d’autonomie, entre sa famille
d’origine, son couple, son temps personnel, son espace perso…
Plus
cette réalité devenait complexe, plus il nous semblait
important de diversifier nos approches.
Et
je vois la naissance de la thérapie familiale systémique.
Dans
ce contexte : 1 approche de la complexité. Ensuite de nous
ouvrir à l’interdisciplinarité.
Ce
dernier point n’a pas été facile à atteindre,
de nous ouvrir à l’interdisciplinarité, et nous
avons eu le plaisir de voir aussi une évolution positive
par rapport à cela.
Au
démarrage, les approches se rejetaient mutuellement, chacune
se voulant être la panacée de la clinique, de la compréhension.
Assistions-nous
à des guerres d’écoles ou à des guerres
de territoires. Et nous avons tous plus ou moins participé
à ces guerres. Je me souviens avoir été invité
par Soulé.
Faire
topo dans le cadre de ces journaux scientifique en 1982.
Le
thème était « les bons enfants ». Après
de multiples interventions très brillantes, je terminais
à 5 ou 6 heures par un topo pour la connotation positive
en thérapie familiale. Peut-être n’étais-je
pas clair mais je pouvais comprendre selon les réactions
de l’auditoire qu’il y avait quelques choses de décalé.
Michel
Soulé, qui était un homme très ouvert m’a
demandé mon texte pour la publication. Je crois aussi que
la synthèse des approches – désir que beaucoup
de nos stagiaires exprimaient quand ils démarraient une formation
alors qu’ils avaient déjà un parcours analytique
– n’était pas pour calmerles guerres, les divergences
de point de vue.
Mais
heureusement, nous avons eu le plaisir de voir des évolutions
positives par rapport à cela. Au fur et à mesure des
années, les approches se respectent, dialoguent.
J’en
ai pour preuve ; ces colloques qui ont accueilli des thérapies
familiales analytiques, des analystes, des thérapies systémiques
et qui les font intervenir sur un même thème. Je reste
persuadé que ceci nous aide à décloisonner
notre regard. Cette année nous avons décidé
d’aller plus loin. Il y a une journée clinique réunissant
des thérapies familiales et systémiques de différentes
écoles.
Le
CECCOF a toujours eu à cœur de ne pas seulement «
parler » de la clinique, mais aussi de la montrer, de présenter
le travail, en organisant des séances en directs, ou enregistrées,
qui confrontent et notre colloque annuel plus théorique qui
regroupe des points de vue conceptuels différents.
Cette
année nous avons à la fois :
o voulu imbriquer théorie et clinique dans les plénières.
o Demander à des Psychiatres, des Thérapeutes familiaux,
des anthropologues, des sociologues de s’exprimer sur des
séances faites par des systémiciens.
o Je crois que c’est le moment. J’ai entièrement
confiance dans les personnes qui ont accepté un tel principe.
Peut être, ne se rendent-elles pas compte d’un tel enjeu.
Tant mieux, elles auraient refusé mes invitations.
Les
intervenants de cette année sont plutôt des habitués
du CECCOF, ils ont déjà accepté de venir c’est
ce qui m’a autorisé à être audacieux dans
ma demande.
Peut-on
avancer sans audace ?
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