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« Couple ou famille »

L’invention de soi passe-t-elle par le couple et la famille? par Jean-Claude Kaufmann

Un fil d’Ariane permet de comprendre les bouleversements de la vie privée qui nous entourent : l’individu. Non pas l’individu concret, réalité complexe aux frontières incertaines, mais la catégorie intellectuelle (être autonome, responsable de sa destinée), fondatrice de la modernité. La démocratie n’est pas seulement un régime politique. Ou plutôt, elle commence par un régime politique, avant de plonger, toujours plus profondément, dans l’ordinaire de la vie personnelle. Telle est la révolution que nous sommes en train de vivre, et qui n’en est sans doute qu’à ses débuts. Chacun désormais veut choisir. Choisir sa vérité, mettre en question tout ce qui était vécu sans y penser. Choisir sa morale ; « Chacun fait ce qu’il veut ! » a remplacé l’ancien code des bonnes manières. Choisir ses liens sociaux ; le réseau a recouvert le village. Choisir enfin son identité, autrefois conférée par la place sociale. Même le biologique n’est plus une contrainte indépassable, le corps aussi se travaille et devient l’instrument d’un projet de vie. Les rôles assignés sont devenus intolérables (surtout pour les femmes, qui n’occupaient pas les meilleures positions), l’individu étouffe dans les cadres qui lui sont imposés. Il lui faut de l’air, des espaces d’inventivité. Il ne veut pas rater son bonheur, être le seul à en décider.

Mais est-il possible d’être heureux sans les autres ? Non, assurément. A mesure que l’individu-roi impose sa nouvelle loi, monte la longue plainte du manque d’amour. L’envie d’aimer et d’être aimé n’a sans doute jamais été aussi forte. Il serait si beau, il serait si simple que l’amour emporte dans son envol comme on l’imaginait dans la tradition romantique. Hélas le couple est devenu aujourd’hui bien difficile à construire. Car l’injonction démocratique joue ici comme partout ailleurs. Même amoureux, l’individu-roi ne peut s’empêcher d’évaluer ce qui lui arrive, de tester son partenaire et d’être à l’écoute de ses propres sensations. De décider de rompre quand il considère que le bonheur n’est pas suffisamment au rendez-vous.

L’équation familiale a été renversée en moins d’un demi-siècle. Tout partait naguère du mariage, institution sociale qui intégrait en son sein, pour la vie, les deux partenaires. Tout part désormais de l’individu, seul face à son futur (qui a remplacé le destin) ; le couple, réalité seconde et incertaine, est subordonné à la réalisation de soi.

Ce modèle de la vie privée bute toutefois sur un problème insoluble : les enfants. Quelle place leur accorder dans la nouvelle famille fondée sur l’individu libre ? Ballottés de droite à gauche dans des séquences variées, qui les éprouvent ou les amusent, ils apprennent des façons neuves de dire papa ou maman. Ils apprennent d’ailleurs si vite qu’ils revendiquent à leur tour les prérogatives de l’individu-roi. Le bébé aussi est devenu une personne, dont le moindre soupir est ausculté comme une opinion. Il est même devenu l’individu le plus important pour la famille, le pivot réorganisateur qui prolonge le renversement de l’équation : l’institution se compose et se recompose désormais à partir de l’enfant.

Autour de lui, les adultes, en quête à la fois d’autonomie et de don d’amour parental, cherchent leur place. Ils rêvent de briser les cadres anciens, de prendre leur liberté vis-à-vis des rôles sexuels assignés par la société et la biologie. Les progrès techniques et l’assouplissement moral ouvrant de nouveaux horizons, tout ne semble-t-il pas en effet possible aujourd’hui ?

Non tout n’est pas possible. L’individu souverain, libre et parfaitement égalitaire, n’est qu’une catégorie de la représentation. La réalité anthropologique, enracinée dans une longue histoire, qui inscrit dans les profondeurs une mémoire à évolution très lente, développe de secrètes mais puissantes résistances. Hommes et femmes par exemple ne sont parfaitement égaux qu’en théorie, les rôles familiaux restent encore nettement contrastés.

Les sociétés modernes-démocratiques ont un double-langage. De façon ouverte, elles proclament leur volonté d’aller toujours plus avant vers l’auto-définition personnelle. Souterrainement par contre, elles construisent des normes implicites, qui remontent à la surface quand surgit un conflit d’intérêts. « Chacun fait ce qu’il veut » certes, il est néanmoins plus convenable de vivre dans un couple hétérosexuel stable avec enfants d’une même union. Celui qui s’écarte du modèle doit donner ses raisons.

Nous n’avançons pas moins vers cette nouvelle famille fondée sur l’individu, mais dans une tension permanente entre théorie générale et normes secrètes, tension qui ne rend pas la vie facile. L’inventivité est noyée dans l’angoisse et la fatigue mentale. C’est le prix à payer de la liberté.