L’injonction
de réussir son couple et l’évolution des relations
homme/femme: quelques réflexions à propos d’une
consultation par Agnès Walch
L’historienne n’est sans doute pas la mieux placée
pour réagir à une consultation de thérapie
conjugale. Elle est néanmoins très heureuse de se
prêter à l’exercice, car, même dans ce
domaine réservé à l’expertise médicale,
l’éclairage historique est susceptible d’apporter
des éléments d’explication intéressants.
Il s’agit de replacer dans le contexte actuel les problèmes
ressentis par le couple venu demander de l’aide, dans une
société contemporaine - les anglo-saxons parlent de
post-modernité - caractérisée par un bouleversement
des modes de vie familiale et conjugale sans précédent.
De nouveaux modes de relations aux autres, notamment au conjoint,
s’ouvrent à nous, alors que le couple a énormément
évolué ces quarante dernières années.
La séance de thérapie proposée à l’analyse
illustre à sa façon les évolutions récentes
du couple et des rapports hommes/femmes.
I/
La destruction des modèles conjugaux
Ce
jeune couple exprime d’emblée un malaise car aucun
des deux partenaires ne sait pourquoi il est avec l’autre.
Qu’est-ce que signifie être un couple ? Pourquoi faire
couple ? A quoi sert un couple ? Toutes ces questions restent pour
eux sans réponse, d’où un désarroi qui
est d’autant plus violent qu’ils sont dans l’âge
de l’engagement.
La
jeune femme a vingt-six ans, lui a cinq ans de plus qu’elle,
âges qui ont toujours été dans notre pays ceux
de l’entrée dans la vie matrimoniale. Contrairement
aux idées reçues, dans la France d’Ancien Régime,
le mariage était tardif. Seules les filles du milieu nobiliaire
se mariaient très jeunes, vers dix-huit ans et elles avaient
généralement un écart d’âge important
avec leur époux, ce qui n’était pas le cas du
reste de la population, qui a pratiqué un mariage tardif
et égalitaire du point de vue des âges, avec deux conséquences.
La première conséquence fut la possibilité
de créer une camaraderie dans le couple. Les épouses,
de la même génération que leurs maris, n’étaient
pas exclues de la prise de décision même si elle revenait
de droit aux hommes. Cette égalité d’âge
a été un facteur de promotion féminine. La
seconde conséquence de l’âge tardif au mariage
fut une maîtrise de la fécondité. C’est
l’arme contraceptive de ceux qui n’ont pas de contraception,
parce que l’entrée dans la vie sexuelle active coïncidait
alors avec le mariage. Ce phénomène du mariage tardif
et égalitaire a perduré jusqu’à nos jours.
Même si dans les années 1970, les jeunes gens se sont
engagés plus tôt, la prolongation des études
et l’habitude prise de ne pas quitter le domicile familial
avant d’avoir trouvé du travail a très vite
repoussé l’âge de la vie en couple indépendante.
Mais
dans le passé, on savait pourquoi on était en couple.
Dans une société rude, l’attribution des tâches
en fonction du sexe était une question de survie. Le couple
apportait un mieux être à des individus qui, isolés
étaient, voués à la misère. Il les insérait
dans un tissu de solidarités familiales actives, toutes choses
qui ne sont plus aussi importantes aujourd’hui, avec les transformations
économiques et la montée du salariat féminin.
Aussi, le nombre de célibataire s’est-il considérablement
accru puisqu’il représente actuellement un adulte sur
trois, phénomène qui ne s’était jamais
vu dans l’histoire. Le couple n’est donc plus indispensable
à la survie économique des individus.
Autrefois
encore, il était impensable de vivre en couple sans être
marié. A partir du XIXe siècle, le concubinage fut
souvent le mode conjugal du prolétariat, trop pauvre pour
se marier et n’ayant aucun bien à préserver.
Mais ce que la misère imposait est devenu, dans les années
1970, la recherche de la liberté sous la forme de «
l’union libre ». Revendiqué, le concubinage signifie
toujours le rejet de la société bourgeoise. En découlent
deux conséquences.
D’une
part, le mariage a cessé d’être le début
de l’activité sexuelle des jeunes gens. Le phénomène
a touché toutes les catégories sociales au cours du
XXe siècle et plus encore au moment de la diffusion et de
la pilule, autorisée par la loi Neuwirth en 1968. La pilule
a libéré les femmes de la crainte d’une grossesse
non souhaitée et leur a permis de vivre une sexualité
dégagée de cette angoisse. Mais du même coup
le couple n’a plus comme raison d’être l’enfant,
mais est fondé sur le seul exerce reconnu de la sexualité.
Certes le désir d’enfants est toujours présent.
Il a été réactualisé depuis ces dix
dernières années et tend à s’imposer
comme un diktat. Voyez l’exemple d’Angelina Joly et
de Brad Pitt avec leur marmaille. Mais la mise en couple n’est
plus synonyme de l’arrivée de l’enfant comme
il l’avait toujours été par le passé,
de sortes que le couple devait se structurer dès son origine
avec sa descendance et non pas vivre uniquement à deux un
temps plus ou moins long. Se pose alors la question de savoir ce
que les partenaires font durant ce temps sans enfant, qui revient
pour ainsi dire à prolonger indéfiniment le temps
des fiançailles. Bien sûr les fiançailles étaient
autrefois un temps d’attente sexuelle, ce qui n’est
plus le cas aujourd’hui, mais ce temps est toujours celui
des illusions, de l’espoir et de l’idéalisation
de l’autre. De fait, les fantasmes projetés par les
partenaires sur leur couple s’en trouvent exacerbés
et la déception surgit au moindre problème.
La
deuxième conséquence de la fin de la nécessité
du mariage consiste en son net déclin. Il y a d’abord
eu la séparation du mariage religieux et du mariage civil
sous la Révolution française, ce qui a désacralisé
le mariage, puis il y a eu l’intrusion du concubinage, et
enfin l’invention d’une autre forme d’union, en
1999, le Pacs qui totalise 140 000 demande en 2008. Il y a eu 400
000 mariages en 1970 contre 265 000 en 2008, mais le niveau le plus
bas a été atteint en 1995 avec 261 000 mariage. On
comptait 12 divorces pour 100 mariages en 1970, 42 pour 100 en 2006.
Le mariage est devenue une option possible de vie en couple, qui
fléchit, même s’il reste encore majoritaire,
puisque sur 13 millions de couples, 12 millions sont mariés.
Le mariage n’est donc plus indispensable, il semble même
qu’il deviendra minoritaire dans les années futures.
Institution,
le mariage est aussi un acte solennel, un engagement devant des
témoins, la famille et les amis, qui par leur présence
attestent de la formation du nouveau couple. Cette reconnaissance
sociale symbolique constitue un élément important
de la stabilité conjugale. Or, si la cérémonie
disparaît, le couple n’est plus soutenu de l’extérieur
et il doit trouver en lui-même sa raison d’être.
La difficulté pour les jeunes adultes à l’heure
actuelle, c’est que, précisément, ils ne sont
plus encadrés institutionnellement. Ils doivent donc trouver
par eux-mêmes un sens à leur vie commune.
II/
La montée de l’individualisme dans le couple
Le
couple, qui est ici en thérapie, craint de s’ennuyer.
Les partenaires n’ont pas d’activités communes.
Ils essaient d’échapper à la routine du quotidien,
mais ne paraissent jamais sortir ensemble, n’ont aucun ami
en commun. Ils ne sont prêts à accueillir ni les amis,
ni la famille dont ils ne parlent pas, ni les activités de
leur partenaire. Mais leur vie quotidienne est décalée.
Incapables de se retrouver sur quelques chose, ils se demandent
ce qui les fait rester ensemble. Sans doute est-ce l’amour,
le besoin psychique de se sentir aimer et d’aimer.
L’apparition
du mariage d’amour a résolu de nombreux problèmes
conjugaux, mais en a généré d’autres.
A partir des années 1880, le mariage d’amour est devenu
une valeur indiscutable et la décision de s’unir une
décision prise à deux. Le couple puise sa légitimité
dans le partage sentimental qui constitue sa raison d’être.
Symbole du repli sur l’intimité conjugale, le voyage
de noces s’impose alors. On ne fait plus les visites à
la famille mais on part à deux pour se construire loin des
regards une identité. Il est sûr qu’un couple
basé prioritairement sur l’amour est fragile, puisque
c’est l’affection qui doit venir renforcer et nourrir
l’attachement. Le besoin de savoir que l’autre est là
pour soi s’impose d’autant plus que le lien peut se
rompre à tout moment et que le sentiment est fluctuant. La
jeune femme de la thérapie a beaucoup de mal à vivre
ce besoin d’attachement qui la fragilise car il la rend vulnérable.
En
effet, le divorce a permis les ruptures d’unions, ce qui est
encore plus facile si la vie conjugale repose sur un accord tacite
non légalisé. Il y a là un retournement de
perspective notable. Au XVIIIe siècle, beaucoup voyaient
dans l’indissolubilité du mariage une contrainte majeure
qui bridait le sentiment. L’introduction du divorce sous la
Révolution française partait de l’idée
qu’il fallait pouvoir rompre les liens en cas de désamour.
La Révolution fait le pari qu’en changeant les conditions
sociales et politiques, on assurera enfin les mariages d’amour,
en libérant les individus du fardeau de leur naissance et
du poids parental. Mais la société qui naît
après 1789 est bourgeoise, crispée sur l’argent,
la dot et donc les mariages arrangés, En 1816, le divorce
est supprimé ; il n’est rétabli qu’en
1884 avec la loi Naquet, une loi dont l’un des effets est
d’avoir habitué les hommes à ne plus se sentir
propriétaires de leurs femmes, même si le nombre des
divorces reste limité durant la première moitié
du XXe siècle. Le concubinage ne pose pas les mêmes
difficultés en cas de rupture et le Pacs permet une rupture
unilatérale. Ces deux formes concurrentes du mariage créent
les conditions de fluidité des couples, ce qui est souvent
perçu inconsciemment comme une menace pour les individus.
Comme
parade à l’angoisse provoquée par l’instabilité,
il a été décrété que le couple
devait se fonder sur la qualité de la vie affective. Entre
les deux guerres, on parlait « d’égoïsme
à deux », d’amoureux vivant une lune de miel
indéfinie. L’injonction du mariage d’amour a
d’abord resserré le couple sur lui-même et ensuite
entraîné un mode d’existence fusionnel qui a
été présenté comme un idéal de
vie. Prolongeant le coup de foudre, l’amour fou n’aurait
aucune limite dans le temps. Le couple fusionnel est en réalité
le signe d’une immaturité affective, quand les conjoints
n’arrivent pas à trouver la place qui leur convient
dans le duo. En effet, comment concilier individualisme et nécessité
de vivre en couple ? Le message libertaire de mai 68 s’est
transformé en consumérisme et les lois du marché
ont envahi la sphère conjugale. Les mots d’ordre de
« jouissance sans entrave » et « du tout tout
de suite » sont contraires au temps nécessaire pour
que s’élabore une relation intime. Il y a eu dans la
génération des baby-boomer un regain d’individualisme,
tandis que la famille cessait de fonctionner sur un mode autoritaire.
Les rapports amoureux sont devenus une démocratie à
deux et le couple le lieu de l’affirmation de soi. Les difficultés
interviennent lorsque la relation apparaît disproportionnée
à l’un des conjoints qui croit trop donner par rapport
à l’autre. La solution proposée est alors le
dialogue censé parer à tous les problèmes et
enrichir la vie amoureuse, mais il entraîne aussi une redéfinition
permanente des places. Ainsi le problème est pour le jeune
couple en question de trouver la bonne distance. Lui veut de la
solitude, elle de la fusion. Or, le couple est censé lutter
contre le sentiment de solitude généré par
la monté de l’individualisme. Il leur faudrait des
activités communes et un partage sentimental, mais leur seule
activité est de regarder des séries télévisées
ensemble, qui leur donneront peut-être la clé du modèle
conjugal qu’il désespère de trouver. Car désormais,
ce sont les magazines et la télévision qui fournissent
les modèles à suivre.
III/
La réapparition des stéréotypes
Notre
époque a changé les rapports traditionnels dans le
couple sans fournir d’autre alternative, car c’est désormais
la pluralité qui l’emporte sur tout : il y a mille
manières de vivre sa relation conjugale. Malgré l’extraordinaire
« post-modernité » de ce couple, transparaît
chez eux un grand nombre de stéréotypes, induits peut-être
par leur éducation ou par leur désir de s’accrocher
à ces modèles transmis principalement par les médias.
N’oublions pas qu’ils semblent provenir d’un milieu
social comparable, ils ont le même métier, et donc
reproduisent le schéma toujours valable du couple homogame.
Sur
la violence, qui est leur quotidien, l’historienne peut simplement
affirmer que la famille et le couple ont toujours été
le lieu de la plus intime violence. La jeune femme n’arrive
pas à toucher son ami et ce que les mots ne peuvent faire,
la violence croit y parvenir. Pourtant, l’évolution
historique montre un recul de la violence. L’effort des moralistes,
des intellectuels, des hommes d’Eglise a été
à partir de la Renaissance de faire accepter le mariage aux
hommes réticents à se soumettre aux contraintes de
fidélité et de monogamie. Donc, il leur a fallu déployer
des trésors d’astuces pour les convaincre que vivre
avec une femme avait bien des avantages. Mais d’un autre côté,
il a fallu aussi convaincre les femmes que se marier et se mettre
sous la coupe d’un époux était une bonne chose,
car souvent elles percevaient la subordination qui leur était
imposée et se révoltaient. Pour créer les conditions
de la paix dans les ménages, on a donc demandé de
la douceur aux hommes, leur enjoignant de ne pas battre leurs femmes,
et aux femmes on a demandé de la soumission et de la tendresse.
La violence de l’homme en tant que chef de famille n’est
déjà plus toléré au XVIIe siècle.
Dans l’exemple qui nous est proposé, à côté
de la violence qui marque leur grande difficulté à
trouver leurs repères, les conjoints s’accrochent à
des rôles finalement traditionnels et stéréotypés.
Lui
est « très macho », incarnant la position du
dominant. Il campe sur ses positions, comme s’il avait peur
de perdre sa place d’homme. Donc, il impose son rythme à
sa partenaire. Mais il ne sait pas, au fond, ce qu’être
un homme dans un couple. Au prétexte que le féminisme
a bouleversé les rôles ancestraux, les hommes se plaignent
de la place qui leur est désormais faite et doivent s’adapter.
Le garçon prétend qu’il sait s’y prendre
avec les filles, il a l’âme sensible puisqu’il
pleure, il veut faire des « calins », il sort à
l’extérieur comme si à lui seul était
réservé la possibilité d’aller s’amuser
au dehors de la maison. Il l’accuse de « l’envahir
». Il est le « bon », elle est la « méchante
». Il accumule des strates de préjugés qui remontent
fort loin : déjà à la Renaissance, les hommes
pensaient être enfermés dans les filets du mariage,
mariés avec des sorcières, craignant de perdre leur
autorité, en lutte perpétuelle avec le deuxième
sexe pour commander. Le jeune homme reproduit donc ces préjugés
de sexe, transposés en d’autres lieux et d’autres
temps.
Elle
est l’archétype d’une certaine forme de féminité
et de soumission féminine qui correspond au désir
masculin. Elle joue les coquette en insistant sur le fait qu’elle
ne sait pas si elle restera ou si elle ne restera pas. Manipulatrice,
elle met l’avenir de leur relation en suspens, sans doute
pour le faire réagir et le faire changer d’attitude.
Elle l’attend le soir telle Pénélope attendant
le retour d’Ulysse ou la petite bourgeoise du XXe siècle
attendant que son mari rentre du bureau. Elle prépare les
repas comme une bonne ménagère. L’idéal
de la femme au foyer, bonne ménagère, est apparue
après la première guerre mondiale au moment où
le personnel était moins nombreux et où les pouvoirs
politiques ont voulu contrer la montée du salariat féminin.
Il a connu son apogée dans les années 1950. Elle est
son « objet sexuel », car elle se dit humiliée
par l’attitude désinvolte de son partenaire qui s’ingénie
à rentrer tard et espère lui imposer une relation
sexuelle alors qu’elle dort à moitié. Elle reste
dans le préjugé que les garçons veulent du
sexe et les filles du sentiment. Cela paraît curieux car les
couples modernes semblent dégagés de toute pudibonderie.
Il y a encore cinquante ans, un homme ne pouvait pas imposer à
sa femme des pratiques sexuelles originales réservée
aux prostituées. Mais la libération des mœurs
a libéré les épouses des tabous et l’entente
sexuelle est désormais survalorisée.
La
jeune femme prétend qu’elle est « cloîtrée
», s’enfermant elle-même dans l’attitude
dévolue à la femme depuis des siècles. Le cloître
était avec la maison les deux lieux de vie des femmes sous
l’Ancien Régime, en tant qu’épouse ou
religieuse. Aux femmes adultères était même
réservé, jusqu’à la Révolution,
le sort d’être enfermées dans un monastère
pour le restant de leur jour avec l’accord de leur maris,
ensuite la prison remplaça le couvent. Puis le mythe de la
femme au foyer a au XXe siècle enfermé les épouses
dans leur famille où elles étaient au service de leur
mari et de leurs enfants.
Conclusion
Les
rapports homme/femme perçus dans cette thérapie rejoignent
les interrogations contemporaines. Comment l’homme doit-il
s’y prendre pour être homme sans être «
macho » ? Comment la femme doit-elle s’y prendre pour
rester femme sans être une mégère ? Les modèles
connus, qu’ils soient familiaux ou médiatiques, sont
insuffisants pour rendre compte de la réalité, car
les relations conjugales sont devenues d’autant plus arbitraires
qu’elles sont personnelles et que la vie intime ne dépend
plus de l’accord de tous. Les modèles proposés
sont souvent contradictoires. Ainsi s’explique le renforcement
des préjugés ancestraux. Pourtant les vies conjugales
sont sous l’emprise de nouveaux diktats tels ceux-ci : il
faut vivre en couple, être performant sur le plan sexuel,
être beau, vivre un amour passion. C’est pourquoi l’ennui
et la routine sont devenus intolérables. L’injonction
de réussir son couple, alors que la vie conjugale est idéalisée
mais que sa signification reste floue, plonge dans le désarroi
bon nombre de jeunes adultes.
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