Propos
recueillis par Martine Laronche
En
amour, on ne compte pas. Vraiment ? Nicole Prieur, psychothérapeute
de formation philosophique, pense, au contraire, dans un livre qui
vient de paraître, Petits règlements de comptes
en famille, que les différends sont inévitables
à l'intérieur de la famille, du couple, de la fratrie.
Quand l'affectif et l'argent s'emmêlent, les contentieux surgissent.
Pourquoi vous êtes-vous intéressée à
la problématique des règlements de comptes familiaux
?
D'abord, parce qu'elle est très présente dans ma pratique
clinique. Mes patients souffrent de contentieux familiaux qui n'ont
pas été réglés. Ils peuvent éprouver
pendant des années un fort sentiment d'injustice et, dans
le même temps, se sentir coupables d'en vouloir à leurs
parents, à leur fratrie. Ils restent figés dans une
position d'enfant. Tout mon travail consiste à faire en sorte
que ces personnes puissent accepter que cette reconnaissance qu'ils
estiment ne pas avoir eue n'adviendra pas. C'est ce que j'appelle
solder les comptes.
Ensuite,
parce que la question de l'argent dans la famille et dans le couple
reste taboue. Je reçois des patients pour qui il est plus
difficile de parler de la manière dont l'argent est géré
dans le couple que de leur sexualité. On est encore soumis
à l'idéologie selon laquelle "en amour, on ne
compte pas". Or plus on pose comme antagonistes argent et amour,
moins on se donne les moyens de penser l'articulation entre sentiments
moraux et intérêts financiers. On mélange tout.
Que
risque le couple à ne pas parler d'argent ?
Il risque de s'installer dans un malentendu. La manière dont
on pense l'argent dans le couple est très liée à
sa famille d'origine. Il faut savoir s'en rendre compte pour s'en
affranchir. J'ai reçu une jeune mariée. Elle se disait
malheureuse car elle considérait son mari comme mesquin.
A bien y regarder, cet homme apparaissait juste attentif aux dépenses.
Mais cette jeune femme n'avait pas remis en cause les valeurs transmises
par sa famille d'origine.
En
cas de séparation, les couples risquent de mélanger
logique marchande et règlements de comptes affectifs : "Il
ne m'a jamais comprise, il va le payer." L'argent ne peut pas
réparer la souffrance de la séparation. On ne peut
pas s'en sortir de cette façon.
En
quoi les fêtes de famille sont-elles propices au réveil
des contentieux familiaux ?
Les fêtes de famille réveillent en nous les différentes
facettes de nos identités : on est à la fois enfant,
petite-fille, femme, mère... Toutes ces dimensions sont sollicitées,
ce qui crée en nous des conflits de loyauté. Il est
très difficile d'harmoniser toutes ces facettes. On ressent
une espèce de tumulte, de brouhaha.
Quelle
attitude adopter ?
Ce n'est pas tant en parlant avec son père ou sa mère
qu'on réglera ses comptes, mais en acceptant l'idée
que la reconnaissance n'est pas là où on aurait souhaité
qu'elle vienne. Il faut redonner du sens aux manques ressentis,
sinon on risque de les subir toute notre vie, reconnaître
ce que nos parents nous ont effectivement donné. On se reconstitue
ainsi une espèce de filiation psychique positive. On ne se
construit pas contre quelqu'un.
Dans
cette arithmétique familiale, qu'est-ce qui fonde les liens
de la fratrie ?
Les
liens fraternels sont très éloignés de l'idéologie
de la fraternité. Ils se construisent dans la durée.
Il ne suffit pas d'être frères pour être dans
le partage. Le frère qui naît, c'est d'abord un gêneur
qui nous fait perdre l'exclusivité du regard parental. Cela
peut susciter chez l'enfant une angoisse existentielle très
forte. Cette peur s'accompagne de désir de destruction d'autant
plus difficile à dépasser qu'il génère
une lourde culpabilité. Il incombe aux parents d'établir
un lien éthique dans la fratrie en posant les limites de
ce qui est à l'un et à l'autre. On ne doit pas imposer
aux enfants de s'aimer, mais de se respecter.
L'héritage,
moment de faire les comptes dans la fratrie, aboutit parfois à
des brouilles durables. Que se passe-t-il ?
Les choses dont on hérite ont une autre valeur que leur valeur
marchande. Elles sont perçues comme un ultime message post-mortem
des parents à chacun de leurs enfants. L'égalité
n'a rien à voir là-dedans. Un enfant peut hériter
d'un bien de même valeur marchande que celui de son frère
et s'estimer lésé. "Tu as hérité
de la maison de campagne. Moi de l'appartement à Paris. Cela
signifie que tu étais le préféré."
Les
fantasmes destructeurs à l'égard du frère vont
resurgir. On va présenter, en quelque sorte, à ses
frères et soeurs la facture des dettes qu'on n'a jamais pu
solder avec ses parents. L'héritage est ce moment ultime
où l'on peut décider d'en finir avec les règlements
de comptes, ou, au contraire, choisir de s'enferrer dans ce qu'ils
ont de plus sordide, de plus inutile, de plus néfaste.
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