Présentation
du livre: interview de Nicole Prieur
Qu’est
ce qui vous a donné envie d’écrire un livre
sur les petits règlements de compte en famille ?
Tout simplement parce qu’ils existent ! Il suffit d’observer
un repas ou une fête de famille. Au quotidien, ils se manifestent
à travers des petites phrases qui ne sont pas si anodines
que cela. Quand un enfant demande « Je compte pour des prunes
ou quoi ? » ; quand un ado s’écrie « moi,
j’veux plus rien devoir à personne » ; quand
un frère, une sœur se plaint « c’est pas
juste ! » ; quand un homme, une femme estime que « c’est
toujours le même qui donne. » ce sont des tentatives
pour établir une balance des comptes plus justes. Les règlements
de compte ne sont pas nécessairement sanglants, il est important
de faire une différence entre les « petits »
règlements de compte qui sont un appel à plus de justice;
et les « grands » règlements de compte, plus
douloureux, plus radicaux, auxquels on arrive quand les «
petits » ne sont pas entendus.
Les
petits règlements de compte peuvent –ils améliorer
la vie de famille, la vie de couple ?
Oui ! bien, sur, ils peuvent introduire plus de justice dans les
relations, et une plus grande reconnaissance mutuelle. En effet,
qu’est ce qu’on demande à travers eux ? C’est
à sa juste valeur qu’on a envie d’être
reconnu dans sa famille et dans son couple. «Est-ce que je
compte pour toi ? » Ils expriment aussi le désir et
le besoin de chacun de vivre dans la confiance : « Est ce
que je peux compter sur toi ?», et dans le respect : «
j’aimerai que tu comptes avec moi ». Les règlements
de compte sont de véritables régulateurs du lien.
Ils permettent les « ajustements », « accordages
» réciproques, nécessaires pour que chacun se
sente en sécurité dans son couple ou sa famille.
Vous
mettez en évidence que contrairement à des idées
reçues, on compte dans les familles. A-t-on vraiment une
calculette inconsciente, et à partir de quel âge ?
En effet, contrairement aux idées reçues, quand on
aime, tout compte. Loin de s’opposer à l’amour,
les comptes y sont intimement liés. Plus les liens sont forts,
plus on tient compte du moindre regard, du moindre geste. Ils ne
sont pas forcément volontaires, ni tout à fait conscients,
ils restent même souvent incognitos, ils sont comme les passagers
clandestins des relations intimes. Quand notre cœur a mal,
le corps n’oublie ni les frustrations, ni les humiliations.
Les comptes restent lovés au plus profonds de nous, et bien
entendu ce qui nous a manqué, ce qui est perdu, ce qui vient
en négatif pèse très, très lourd dans
la balance.
En fait, dés son plus jeune âge l’enfant enregistre
dans sa calculette inconsciente ce qu’il reçoit et
encore plus ce qu’il ne reçoit pas, et à l’adolescence
s’ouvre, alors, la saison des règlements de compte
! Décoder comment cela fonctionne peut aider les familles
à traverser ces tempêtes.
Est-ce
qu’on compte de la même manière dans l’intimité
et dans le domaine économique ? En famille ou en couple l’argent
et l’amour font-ils bon ménage ?
Non, ce qui caractérise les comptes familiaux, c’est
qu’ils sont infaisables. On compte mais on ne peut rien vraiment
calculer. Ce qui circule dans une famille, c’est de l’amour,
de la tendresse, des attentions, ce n’est ni quantifiable
ni mesurable. Nous recevons bien plus de choses que nous ne l’imaginons,
nous ne rendons pas forcément à ceux qui nous ont
donné. Dettes et dons circulent massivement sans pouvoir
jamais s’équilibrer, nous ne serons vraiment jamais
quitte. Les règlements de compte peuvent être un moyen
pour accéder -néanmoins- à plus d’équité.
Dans le domaine économique, les échanges sont anonymes,
impersonnels, sans affects, ils sont limités au temps de
la transaction. Grâce à la circulation de la monnaie
qui objectivise la valeur des objets qui circulent, on peut n’avoir
aucune dette, et devenir rapidement quitte.
Dans une famille, l’argent qui circule est toujours plus ou
moins chargé affectivement. Les objets portent toujours plus
ou moins une partie de soi, les échanges économiques
se colorent inévitablement d’une dimension symbolique.
Alors comment penser qu’une dette morale, qu’une blessure
affective puisse être « compensée » par
une somme d’argent ?
Décoder les différents niveaux de comptes qui s’entremêlent
dans un couple, famille et fratrie, permet d’éviter
un certain nombre de confusions entravantes.
N’est
ce pas choquant de parler de dettes entre parents et enfants ?
Pourquoi serait-ce choquant ? Un enfant vient au monde parce qu’il
a reçu la vie, il ne peut grandir que parce que lui sont
transmis un certain nombre de choses. Et ces dons génèrent
des dettes. Tout sujet humain est en dette envers les parents, les
générations précédentes, le reconnaître
nous situe comme sujet historique, dans l’appartenance d’une
histoire. Nous ne venons pas de nulle part, le monde ne s’est
pas créé en même temps que nous. Il me semble
que c’est un devoir que de reconnaître tout ce que nous
devons aux générations précédentes.
On grandit, quand on arrive à se demander « De quoi
suis-je redevable ? » « Que faire de ces dettes ? »
« Que transmettre à mon tour ? » On devient adulte,
quand on quitte la position adolescente qui consiste à considérer
que tout nous est dû.
Analyser comment la question des comptes se pose différemment
à chaque âge de la vie, de la naissance à la
mort, à chaque grande étape de la vie familiale, arrivée
d’un enfant, départ, séparation … donne
des clefs pour mieux comprendre la structure profonde des liens
familiaux.
A-t-on toujours quelque chose à donner
et à transmettre ?
Bien sur, mais on ne peut jamais savoir au juste ce que l’on
transmet, qui va se saisir de ce que l’on donne, ni comment
ce qui fut donné sera transformé. On transmet aussi
bien de l’amour, de la tendresse, que nos angoisses, nos peurs,
notre vision du monde, on transmet du pire et du meilleur, c’est
avec cela que les enfants vont devoir grandir. Les transmissions
sont souvent inconscientes.
Les héritages sont-ils des cadeaux
ou des fardeaux ?
Sans doute un peu des deux! Car recevoir un héritage que
ce soit un simple objet ou des biens plus conséquents c’est
toujours recevoir une partie du parent défunt. L’aspect
symbolique prime souvent sur l’aspect purement financier de
l’héritage. Il peut être perçu comme une
confirmation de la place que l’on avait auprès des
parents. « Ce que l’on m’a attribué ne
correspond pas à ce que j’attendais. Mes parents ne
m’ont jamais compris» Un héritage même
égalitaire peut être considéré comme
« seulement »égalitaire. C’est autour des
messages qu’on a l’impression de recevoir post mortem
de la part des parents, que les querelles dans une fratrie risquent
de s’envenimer et de ronger les liens.
Cependant, hériter en se respectant, c’est tout à
fait possible…. Une fois qu’on a découvert qu’on
peut s’aimer, s’entendre même quand les comptes
ne sont pas réglés comme on voudrait qu’ils
le soient !
A quel moment l’argent et les comptes
peuvent ils être dévastateurs dans une famille ou dans
un couple ?
La question est intéressante, car de nos jours, même
si on ne le reconnaît pas toujours, la place de l’économique
dans une famille et dans un couple est de plus en plus prépondérante.
Les relations se tissent au croisement de liens de sang, des liens
de cœur, et des liens d’argent. Plutôt que de les
opposer, il me semble urgent de penser leur articulation. L’argent
peut être dévastateur quand on en fait un instrument
de vengeance, de pouvoir, voire d’emprise. Cette question
se pose au quotidien, entre les adolescents et leurs parents, au
sein d’un couple, c’est ici que les petits règlements
de comptes peuvent éviter les dérives, les abus, en
tant qu’ils sont un appel pour changer ce qui n’est
pas satisfaisant pour l’un ou l’autre.
Au moment des séparations, il est important pour ne pas s’embourber,
de ne pas se tromper de compte. Il est indispensable de ne pas confondre
la logique économique et la logique affective. Dans les relations
où l’amour a circulé, on ne peut pas être
quitte, la balance ne pourra jamais s’équilibrer entre
une femme qui a renoncé à une carrière professionnelle
et une indemnité financière aussi importante soit-elle.
Pour ne pas entraver l’avenir, à un moment donner,
il faut accepter que certaines dettes ne puissent être liquidées.
S’entêter dans les contentieux ne fait qu’accroître
la souffrance. |