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Devenir soi
extrait de "Amour, famille et trahisons" - Edition Marabout 2007
reproduction interdite

 

 

Le Moi : un être bien métissé.


« J’ai un peu de mal à me retrouver dans ce que je vis. Le matin, avec ma fille, c’est la tendresse qui m’habite, surtout quand elle est encore toute chaude de son sommeil. Et puis de suite après, c’est le stress qui me traverse, il faut faire vite pour la déposer à la crèche, penser à tout, je m’énerve, je crie… Plus tard, c’est le travail; là, il faut que je sois compétitive, un peu hypocrite sur les bords, un peu stratégique avec les collègues, ne plus se laisser dominer par l’affectif, c’est encore une autre personne en moi qui s’anime, et le soir, il faut se faire belle et tout sourire pour passer une heure en amoureux avec l’homme de sa vie ! C’est toujours moi qui passe d’un endroit à un autre et en même temps, je ne suis jamais la même. Je ne sais plus où je suis le plus Moi d’ailleurs ! »

Très bien, c’est que cela fonctionne, et vit bien.

Derrière le « Je », une multitude d’êtres se dissimulent. Une foule bigarrée nous habite, nous agite. Nous existons dans une mosaïque de vécus, dans une pluralité de temporalité, au carrefour de plusieurs lieux. En nous plusieurs temps se bousculent. Nous sommes la résultante de notre passé, notre présent peut sans cesse ouvrir sur un futur à inventer. Dans chacun de nos gestes, même les plus anodins, retentissent nos souvenirs. Oubliés ou non, ils sont les traces d’un passé qui demeure là alangui dans le creux de nos corps accueillants, et qui peuvent à chaque instant se re-présenter. Entre mémoires alourdies, et oublis salutaires, nous sommes de véritables machines à synthétiser le temps, à le compacter ou à le déployer, à le figer, à le trahir.
A chaque fraction de seconde, des désirs infinis nous traversent….des émotions irriguent nos champs intérieurs- témoins intimes et souvent indicibles de notre vie .A chaque fraction de seconde, rêves, images, musiques, odeurs animent la polyphonie de notre espace intérieur…
De chaque place où nous nous tenons, plusieurs identités campent en nous. Petite fille …fille…mère…. grand-mère…. épouse….. Sœur…cousine….pour ne citer qu’elles sur le plan familial. Amie…disciple….thérapeute….collaboratrice….collègue….membre de telle association ….. Autant de lieux d’appartenance, et bien d’autres encore qui nous constituent, et nous imprègnent. Sans compter nos filiations religieuses, culturelles, politique… . C’est beaucoup pour un seul homme, une seule femme, qui se trouve être le lieu de coordination, la tour de contrôle de tous ces niveaux d’êtres, qui interagissent entre eux, se conflictualisent, s’opposent, se correspondent, créent un équilibre toujours instable et à redéfinir pour l’individu, car dés qu’une chose bouge , elle fait bouger tout le reste.

A chaque instant, nous existons comme des êtres métissés, jouant en même temps plusieurs rôles, animant plusieurs fonctions, tenant plusieurs positions. Et partout où nous allons, en passant de la maison au bureau, du club de sport au meeting syndical, tout cela nous colle à la peau. Nous transportons avec nous, tous ces êtres qui nous composent. Alors, insaisissable le « moi » ? Bien sur et c’est très bien ainsi.

Les femmes savent particulièrement animer ce puzzle, qu’elles aient ou non une activité professionnelle. Entre un enfant malade, une maîtresse absente, un mari grincheux ou amoureux, un dossier qui n’avance pas, le coup de téléphone d’une belle mère avant une réunion, le yoga qui nous aurait fait tant de bien et qui s’annule, la machine à laver en panne.

Et puis ,comme par miracle, à la fin de la journée tout sera réglé , par le fait même d’avoir pu vivre sur plusieurs plans en même temps, d’avoir su jongler avec tous ces niveaux d’être simultanés, désordonnés, éclatés . Epuisant certes, mais véritable exercice d’assouplissement mental, qui entretient mobilité et créativité, et nous permet de réaliser les diverses facettes de notre être.

Et dans la paix retrouvée du soir, quand tout le monde sera couché, éreintée par ces folles journées, la plénitude surgit comme une fulgurance, dans la réconciliation avec soi-même, avec les autres, avec la vie, la joie se fait harmonie…. Jusqu’au lendemain…

Alors bien sur, toute cette mosaïque porte en soi inévitablement les stigmates de la trahison. Car selon les moments, nous sommes amenés à privilégier certains « moi », au détriment d’autres. Conflits de valeurs, certes ; conflits de loyauté, évidemment, mais c’est au prix de ces intimes trahisons que nous pouvons exister sur plusieurs plans en même temps. La trahison donne du jeu à nos différents « Je », elle permet la fluidité entre les différents niveaux qui nous constituent.

Inconfortable cette hétérogénéité, mais elle porte en germes, une multitude d’offres. A chaque instant, cette identité diffractée ouvre de multiples combinaisons possibles entre tous ces « soi ». De nombreuses facettes du « soi » restent en souffrance, qui ne demandent qu’à émerger. Nous ne sommes pas aussi limités qu’on veut bien le penser. Dans la prolixité de cette identité, existe une abondance d’articulations possibles que nous négligeons souvent par frilosité devant la nouveauté. On peut se réaliser à chaque instant davantage comme mère, femme, sportive, peintre…..Les circonstances s’imposent bien sur de l’extérieur, mais on peut aussi les infléchir en fonction des choix opérés Le déterminisme intérieur n’est quelque fois que le produit de la peur de découvrir en soi trop d’inconnu.

Pour cultiver les terres en friche qui nous constituent, il faut se risquer à se re-découvrir toujours différent, à traverser cet inconnu de soi-même.