Le
Moi : un être bien métissé.
« J’ai un peu de mal à me retrouver dans
ce que je vis. Le matin, avec ma fille, c’est la tendresse
qui m’habite, surtout quand elle est encore toute chaude
de son sommeil. Et puis de suite après, c’est le
stress qui me traverse, il faut faire vite pour la déposer
à la crèche, penser à tout, je m’énerve,
je crie… Plus tard, c’est le travail; là,
il faut que je sois compétitive, un peu hypocrite sur
les bords, un peu stratégique avec les collègues,
ne plus se laisser dominer par l’affectif, c’est
encore une autre personne en moi qui s’anime, et le soir,
il faut se faire belle et tout sourire pour passer une heure
en amoureux avec l’homme de sa vie ! C’est toujours
moi qui passe d’un endroit à un autre et en même
temps, je ne suis jamais la même. Je ne sais plus où
je suis le plus Moi d’ailleurs ! »
Très
bien, c’est que cela fonctionne, et vit bien.
Derrière le « Je », une multitude d’êtres
se dissimulent. Une foule bigarrée nous habite, nous agite.
Nous existons dans une mosaïque de vécus, dans une pluralité
de temporalité, au carrefour de plusieurs lieux. En nous
plusieurs temps se bousculent. Nous sommes la résultante
de notre passé, notre présent peut sans cesse ouvrir
sur un futur à inventer. Dans chacun de nos gestes, même
les plus anodins, retentissent nos souvenirs. Oubliés ou
non, ils sont les traces d’un passé qui demeure là
alangui dans le creux de nos corps accueillants, et qui peuvent
à chaque instant se re-présenter. Entre mémoires
alourdies, et oublis salutaires, nous sommes de véritables
machines à synthétiser le temps, à le compacter
ou à le déployer, à le figer, à le trahir.
A chaque fraction de seconde, des désirs infinis nous traversent….des
émotions irriguent nos champs intérieurs- témoins
intimes et souvent indicibles de notre vie .A chaque fraction de
seconde, rêves, images, musiques, odeurs animent la polyphonie
de notre espace intérieur…
De chaque place où nous nous tenons, plusieurs identités
campent en nous. Petite fille …fille…mère….
grand-mère…. épouse….. Sœur…cousine….pour
ne citer qu’elles sur le plan familial. Amie…disciple….thérapeute….collaboratrice….collègue….membre
de telle association ….. Autant de lieux d’appartenance,
et bien d’autres encore qui nous constituent, et nous imprègnent.
Sans compter nos filiations religieuses, culturelles, politique…
. C’est beaucoup pour un seul homme, une seule femme, qui
se trouve être le lieu de coordination, la tour de contrôle
de tous ces niveaux d’êtres, qui interagissent entre
eux, se conflictualisent, s’opposent, se correspondent, créent
un équilibre toujours instable et à redéfinir
pour l’individu, car dés qu’une chose bouge ,
elle fait bouger tout le reste.
A chaque instant, nous existons comme des êtres métissés,
jouant en même temps plusieurs rôles, animant plusieurs
fonctions, tenant plusieurs positions. Et partout où nous
allons, en passant de la maison au bureau, du club de sport au meeting
syndical, tout cela nous colle à la peau. Nous transportons
avec nous, tous ces êtres qui nous composent. Alors, insaisissable
le « moi » ? Bien sur et c’est très bien
ainsi.
Les femmes savent particulièrement animer ce puzzle, qu’elles
aient ou non une activité professionnelle. Entre un enfant
malade, une maîtresse absente, un mari grincheux ou amoureux,
un dossier qui n’avance pas, le coup de téléphone
d’une belle mère avant une réunion, le yoga
qui nous aurait fait tant de bien et qui s’annule, la machine
à laver en panne.
Et puis ,comme par miracle, à la fin de la journée
tout sera réglé , par le fait même d’avoir
pu vivre sur plusieurs plans en même temps, d’avoir
su jongler avec tous ces niveaux d’être simultanés,
désordonnés, éclatés . Epuisant certes,
mais véritable exercice d’assouplissement mental, qui
entretient mobilité et créativité, et nous
permet de réaliser les diverses facettes de notre être.
Et dans la paix retrouvée du soir, quand tout le monde sera
couché, éreintée par ces folles journées,
la plénitude surgit comme une fulgurance, dans la réconciliation
avec soi-même, avec les autres, avec la vie, la joie se fait
harmonie…. Jusqu’au lendemain…
Alors bien sur, toute cette mosaïque porte en soi inévitablement
les stigmates de la trahison. Car selon les moments, nous sommes
amenés à privilégier certains « moi »,
au détriment d’autres. Conflits de valeurs, certes
; conflits de loyauté, évidemment, mais c’est
au prix de ces intimes trahisons que nous pouvons exister sur plusieurs
plans en même temps. La trahison donne du jeu à nos
différents « Je », elle permet la fluidité
entre les différents niveaux qui nous constituent.
Inconfortable cette hétérogénéité,
mais elle porte en germes, une multitude d’offres. A chaque
instant, cette identité diffractée ouvre de multiples
combinaisons possibles entre tous ces « soi ». De nombreuses
facettes du « soi » restent en souffrance, qui ne demandent
qu’à émerger. Nous ne sommes pas aussi limités
qu’on veut bien le penser. Dans la prolixité de cette
identité, existe une abondance d’articulations possibles
que nous négligeons souvent par frilosité devant la
nouveauté. On peut se réaliser à chaque instant
davantage comme mère, femme, sportive, peintre…..Les
circonstances s’imposent bien sur de l’extérieur,
mais on peut aussi les infléchir en fonction des choix opérés
Le déterminisme intérieur n’est quelque fois
que le produit de la peur de découvrir en soi trop d’inconnu.
Pour cultiver les terres en friche qui nous constituent, il faut
se risquer à se re-découvrir toujours différent,
à traverser cet inconnu de soi-même. |