Articles

Article paru dans Psychologies Magazine le 1er mai 2012.

« La garde alternée en cinq questions »

(cliquer sur l’image pour lire l’article)

Petits règlements de comptes en famillsOn a beau dire qu’« en amour on ne compte pas », les liens affectifs se tissent autour de dons, dettes, loyautés, difficiles à équilibrer entre ceux qui donnent beaucoup, ceux pour qui tout est dû, et ceux qui ne veulent rien devoir à personne. Comment cependant instituer plus de justice dans les relations ?

Si les comptes familiaux sont inéluctables, ils sont également impossibles car ce qui circule n’est pas quantifiable. Il s’agit d’affectif, de symbolique, de regards, d’attention, des données impalpables… et tout cela nourrit grassement les contentieux, les règlements de comptes interminables en cas de séparation ou succession.

Nicole Prieur décode le fonctionnement de notre calculette inconsciente et décrypte le livre de compte familial, selon les tranches d’âge et les étapes de la vie. Mais elle démontre surtout qu’il n’est pas nécessaire d’avoir réglé ses comptes familiaux pour pouvoir devenir soi et s’accomplir.

Édition Albin Michel, 2009

> En vente (entre autres) sur Fnac.com

Extrait d’« Encyclopédie de la vie de famille », sous la direction de M. Vaillant avec A. Morris – Ed. La Martinière, 2004, p. 333

Le divorce ou la séparation du couple parental constitue pour un enfant un véritable séisme. Toutefois, la plupart d’entre eux ont les ressources nécessaires pour traverser cette épreuve et rebondir.

Reconnaître la souffrance de l’enfant : un moyen de l’aider à la dépasser…

Quelque fois, les parents se sentent tellement culpabilisés ou se trouvent si encombrés de leur propre souffrance qu’ils risquent de dénier celle de leur fille ou fils. Prendre en compte la détresse de l’enfant leur est intolérable car cela constitue une atteinte à leur identité parentale. Et pourtant, c’est en assumant pleinement les conséquences de leurs actes que les pères et les mères permettent aux enfants de mobiliser au mieux leurs forces de rebond. En effet, cette prise de responsabilité constitue un point d’appui solide pour la reconstruction des repères de l’enfant. Une séparation peut même alors équilibrer les liens parent-enfant et permettre de réguler la distance d’un enfant avec chacun de ses deux parents. Elle peut être parfois l’occasion de se rapprocher d’un père qui aurait eu du mal à trouver sa place dans son ancien couple.

Cette souffrance peut se manifester à travers plusieurs signes : angoisses, tristesse, dépression, difficultés scolaires, troubles de la concentration, affections psychosomatiques, repli, agressivité notamment à l’adolescence….

En fait, elle est le reflet du travail de deuil que l’enfant opère. La rupture parentale constitue pour lui une épreuve de pertes à plusieurs niveaux. Affective : désormais il ne sera plus élevé par ses deux parents ensemble, reste donc un manque à combler.

Existentielle. L’avenir devient un grand inconnu, avec son lot de changements : de domicile, d’école, d’habitudes, de rythme de vie… Rien ne sera plus vraiment comme avant.

Mais aussi identitaire. Entre un sentiment de culpabilité : « Qu’est ce que j’ai bien pu faire pour qu’ils en arrivent là ? » et un sentiment d’impuissance : « Qu’est ce que je n’ai pas su faire pour qu’ils puissent rester ensemble ? » il y a effondrement de sa sécurité intérieure et de son assise narcissique. Ainsi donc, une reconstruction s’avère indispensable.

Facteurs fragilisants pour l’enfant

– L’impliquer dans le conflit parental

Ne pas protéger l’enfant des conflits qui opposent les adultes peut être très pénalisant pour lui. Le tenir informé des détails de la procédure judiciaire, des enjeux financiers, c’est lui donner un droit de regard, de contrôle sur les actions des adultes. De là, peuvent s’opérer des glissements qui risquent de l’amener à « faire alliance » avec un parent contre l’autre, dans la tentation de « jouer le justicier », par exemple. Ayant peur de perdre l’amour du parent avec qui désormais il vit, il va entrer dans ses désirs, voire anticiper ses demandes implicites, et quitter sa position de neutralité qui pourtant garantit son équilibre. Il peut même aller jusqu’à dire qu’il ne veut plus rendre visite à son père, s’il pressent que c’est ce que sa mère attend inconsciemment. En même temps, les parents peuvent régler à travers lui, à propos des droits de visites, de résidence, de pensions …des contentieux conjugaux non réglés, encore lourds et douloureux pour eux-mêmes. L’enfant devient l’enjeu de règlements de compte qui en fait le dépassent et ne le concernent pas vraiment. A travers lui, le père ou la mère cherche avant tout à atteindre l’autre parent ; il se trouve ainsi dénié en tant qu’individu et peut développer un sentiment d’insignifiance, de non-existence. Sa détresse peut même servir d’ « alibi » pour disqualifier l’autre parent, ce qui est une manière de ne pas l’aider à en sortir. L’enfant est instrumentalisé et ne sait plus à qui se fier.

– Entretenir la confusion des générations

Quand l’enfant prend une place qui n’est pas la sienne, cela contribue à rendre très flous les repérages et les frontières générationnelles. Laisser croire à l’enfant qu’il va combler la solitude d’un des adultes, voire « remplacer » l’absent, le laisser venir à la place du manque de l’adulte, ne fait que l’enfermer dans des situations fictives et l’amène vers une pseudo identité.

Dans certaines circonstances, l’enfant devient littéralement le parent de ses parents ; il se trouve chargé de protéger son père ou sa mère, de « porter » la fragilité de l’un ou de l’autre. C’est une mission impossible, qui ne peut que le fragiliser et entraver ses processus d’autonomisation et d’individuation.

– Les conflits de loyautés

Désormais élevé par des parents séparés, l’enfant n’en demeure pas moins le fils ou la fille de sa mère ET de son père. Quand il se sent tenu de « choisir » entre l’un ou l’autre, quand il a le sentiment qu’aimer l’un constitue une trahison à l’égard de l’autre, il se trouve littéralement tiraillé, déchiré, ne sachant plus à qui s’en remettre. Certains parents peuvent aller jusqu’à exiger le rejet de l’autre filiation. Cette demande met l’enfant au centre d’un conflit de loyauté, qui peut aller jusqu’au clivage et constituer pour lui une véritable amputation. On lui demande d’être ou bien le fils /la fille de la mère ou bien du père. Le clivage est intérieur ; les processus d’exclusion scindent la personne en deux.

– La disqualification réciproque

Entendre ses parents s’insulter, dire du mal l’un de l’autre est excessivement blessant car l’enfant s’identifie à ses parents ; les critiques ainsi énoncées, et souvent répétées, l’atteignent dans son identité propre.

Facteurs favorables à la mobilisation de ses ressources

– Nommer la rupture comme définitive

L’enfant reste longtemps dans l’attente illusoire d’une possible refondation du couple, d’autant plus qu’il pressent qu’un de ses parents espère inconsciemment le retour de l’autre. Prendre acte soi-même de cette réalité douloureuse, nommer la fin définitive du couple parental, la désigner comme telle, permettra de commencer le travail de deuil véritablement libérateur. Cependant, méfions nous des formes « dérivées » du lien ! Quelque fois, entretenir le conflit, cela peut être un moyen de ne pas rompre totalement avec l’EX ; et l’enfant est suffisamment ingénieux pour le comprendre et alimenter les occasions de disputes.

– Permettre à l’enfant de s’inscrire dans sa double filiation

Se reconnaître dans ses filiations paternelle et maternelle, c’est s’inscrire dans une temporalité élargie. Tout ne commence pas avec nous, tout ne finit pas avec nous .Le sujet n’est pas le centre, il ne s’auto-fonde pas. La filiation, c’est aussi le lien avec la famille élargie, les grands parents, les oncles, les cousins, les arrière-grands-parents, les ancêtres. Elle situe l’enfant au croisement d’infinis fragments de vie qui le traversent et l’enracinent.

Priver un enfant de sa double filiation, c’est le priver d’une partie de lui même, l’amputer d’une partie de son histoire, et in fine, c’est rendre, parfois, encore plus importante cette partie qui lui manque et qui le hante d’autant plus. Un parent trahit son enfant quand il entrave la relation avec l’autre parent. Ainsi, faire une place au père, à la famille paternelle constitue un élément essentiel au développement de l’enfant.

– L’acceptation de la différence parentale

Désormais, l’enfant élevé d’un côté par sa mère et de l’autre par son père, appartient à deux sphères qu’il a quelque fois besoin de rendre bien hermétiques l’une par rapport à l’autre. Un enfant peut parfaitement se repérer dans les règles et valeurs différentes, voire divergentes de ces deux parents, si toutefois elles ne sont pas dénigrées. En tant que parent, il y a aussi le deuil à faire d’une possible « entente éducative ». Bien souvent, elle n’a pas existé pendant la vie de couple, par quel miracle pourrait-elle se mettre en place après ? Les différences mêmes servent d’écrin à la construction de l’enfant et forgent sa singularité, tout en renforçant son sentiment d’appartenance. Les deux constellations familiales dans lesquelles désormais il évolue, lui offrent une pluralité de choix, de perspectives, de figures d’identifications, de modèles de vie. Les valeurs de l’une tempèrent celles de l’autre.

L’enfant saura en faire une synthèse tout à fait personnelle .Ce travail d’intégration structure sa subjectivité. Ce qui va surtout aider l’enfant, c’est la manière dont il va être conduit à accepter son père et sa mère pour ce qu’ils sont, sans les diaboliser, ni les idéaliser. La garde alternée est une perspective intéressante, elle garantit une équité, mais elle ne sera vraiment constructive qu’entre un père et une mère capables de ne plus conflictualiser leur relation.

– Le respect mutuel

« Le respect a la phobie de la proximité », disait le philosophe Jankélévitch. Le respect, c’est préserver l’espace de chacun. Alors, dans cette « juste distance », dans une non confusion identitaire et générationnelle, on peut rejoindre l’enfant là où il est ; entendre ce qu’il a à nous dire : son amour mais aussi ses colères, sans s’y perdre.
Mais le respect de l’autre, de son enfant, cela passe par le respect de soi-même. Rebondir soi-même, sortir de sa position de victime, s’inscrire dans sa dignité d’adulte, c’est le plus beau cadeau que l’on puisse faire à un enfant blessé. « Est violente toute action que nous subissons », nous dit E. Levinas. Se soumettre, s’enfermer dans une position de victime, sans mesurer sa part de responsabilité dans toute relation, c’est se priver de sa capacité d’agir , c’est s’enfermer dans une certaine indignité.

– Ouvrir le champ relationnel de l’enfant

L’enfant trouve naturellement, quel que soit son âge, un solide soutien auprès de ses amis ; ce qui a, en plus,l’avantage de le maintenir dans son univers d’enfant ou d’adolescent. Favoriser ses sphères relationnelles avec ses pairs peut s’avérer utile.

Sans aucun doute, dans certains cas, on peut « réussir » un divorce, alors même que la vie de couple fut un échec. Les séparations parentales s’avèrent destructrices, quand, malgré la non-cohabitation physique, les interactions père-mère-enfant se poursuivent sur le même modèle que lorsque le couple vivait ensemble. Mais elles peuvent tout aussi bien être structurantes, quand elles introduisent un changement tangible dans les relations familiales et permettent à l’enfant de trouver sa place dans sa double appartenance généalogique.