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Trouver la bonne distance entre les générations

Article paru dans La Croix du 7 novembre 2012

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Les nouvelles formes de filiation

Introduction au colloque 2009 du Ceccof, par Nicole Prieur

Il y a une certaine logique à faire coïncider ce thème et le trentième anniversaire du Ceccof : en 30 ans nous avons connu des bouleversements profonds et irréversibles qui nous touchent aussi bien en tant qu’individu, dans nos couples et nos familles, mais aussi dans notre pratique.

Nous avons vu se dérouler sous nos yeux, une véritable révolution anthropologique.

Depuis quelques décennies, qu’observons nous ?

  • Transformation des représentations des places des femmes – des hommes – des enfants dans la société : modification de leurs statuts. Valorisation de l’enfant. Revendication identitaire, d’accomplissement individuel.
  • Modification juridique de la parenté ; En 1970, abolition de la puissance paternelle. Autorité parentale exercée à égalité, et devant être assumée même après divorce. L’état en est le garant.
  • Progrès scientifique et évolution des mentalités : contraception, avortement : première grande dissociation : la sexualité et la procréation sont désormais disjoints. « Un enfant quand je veux… avec qui je veux. Un homme, une femme, une mère porteuse… »
  • Nouvelles techniques : Aide médicale à la procréation, IAD – qui vont introduire une révolution anthropologique radicale.
  • augmentation des filiations adoptives.  L’adoption crée une descendance sans engendrement.

La sexualité n’est plus le socle fondateur de la parenté ; fiv : fécondation hors rapport sexuel, don de gamète, d’ovocyte, mère porteuse, … Il faut trois corps pour faire un enfant.

Conséquences : le fondement biologique de la parenté s’effrite, et sa dimension sociale s’affirme de plus en plus.

affiche colloque Ceccof 2009

Il y a un éclatement des dimensions constitutives de la parenté. Eclatement plutôt que perte. Fragmentation qui pose la question de l’articulation des différents acteurs.

« La crise de la famille ne tient ni à l’apparition des familles monoparentales, ni à  l’augmentation des divorces, ni à la revendication de mariages homosexuels, mais plutôt à l’éclatement et à la dispersion des fonctions que, traditionnellement, elle réunissait » (entretien avec M. Gauchet. A propos du livre de M. Godelier sur les métamorphoses de la parenté. In Enjeux, janvier 2005)

D’autre part, il y a un véritable trouble dans la filiation. Les enfants n’ont plus la même origine que leurs parents, ni que leurs frères et soeurs.

La question : qui est la mère ? celle qui porte l’enfant ? celle qui a donné l’ovocyte ?  celle qui adopte ? celle qui l’élève ? avec une référence encore forte qui nous amène à nous demander « qui est la vraie mère » ? dans une idéologie de « la concurrence ».

Avant il pouvait y avoir un doute sur la paternité, maintenant, il peut y en avoir sur la maternité.

Dans ce contexte, l’homoparentalité a surgi. Cette revendication des homosexuels est elle aussi une toute première dans l’histoire de l’humanité. Elle ne surgit pas par hasard ; mais elle est la conséquence de tous ces changements de fond ; elle est devenue possible grâce à toutes ces lames de fond, et elle pose, à vif, les questions sous-jacentes que l’on ne veut pas toujours aborder.

Mais très paradoxalement « ce serait au sein des famille homoparentales que la parenté se réaliserait pleinement en devenant une réalité purement sociale et affective »

L’homoparentalité met à nu les questions de fond qui se posent à tout un chacun et bien au-delà de la seule dimension morale. Qu’est ce qui fondent désormais les liens de parenté ? Qu’est ce qui structure la dimension éthique des relations entre individus à l’intérieur d’une famille et à l’extérieur, puisque le mot d’ordre c’est le désir ?

Désir de quoi ? Désir auto-centré : se faire plaisir ? Désir de partage, de transmettre, de construire, de fonder un lignage, de créer du temps et de l’histoire ? N’y a-t-il qu’une dimension de désir derrière tout cela, ou quelque chose de plus fort encore ?

Dans une société de l’éphémère où zapper est devenu un mode de vie, l’enfant représente sans doute un garant de la durée, de la continuité. Il vient apaiser, un tant soit peu,  notre angoisse existentielle, en « prolongeant » quelque chose de nous. Avoir un enfant, c’est s’engager à l’aimer toute notre vie, c’est en tous les cas, être certain d’avoir toujours peur pour lui, quelque soit son âge ! Face à la précarité des liens sociaux, amoureux, professionnels, il  nous introduit dans une expérience de permanence.

Longtemps dans nos sociétés judéo-chrétiennes, et occidentales, la parenté  se définissait comme un ensemble de liens généalogiques à la fois biologiques et sociaux. Elle s’articulait autour du concept de filiation qui se définissait par un certain nombre d’éléments.

  • Liens de sang : une primauté de la dimension biologique. selon le principe biblique, enfant : chair de ma chair – symbolisant l’idée de l’union de l’homme et de la femme. Un et une : un – un homme + une femme : un enfant. Prévalait alors cette sacrée sainte unité symbolique. Cette dimension inscrivait l’enfant dans sa filiation claire, évidente, non susceptible d’être remise en cause. Parents et enfants avaient la même origine.
  • Liens éthiques. Articulés autour des systèmes d’alliances,  dons, loyautés, dettes, devoirs, droits,  interdits, qui structuraient les relations entre les générations et à l’intérieur même des générations.
  • Incluant la dimension de transmission : du nom ; du patrimoine ; du savoir, d’un métier… permettant d’assurer la permanence et la continuité de la lignée. Les règles et codes étaient précis comme par ex la place de l’aîné… ;
  • La dimension sociale, passait par le fait de donner à l’enfant sa place et son rang dans la société ; mais aussi le devoir de «  donner un enfant » à la patrie, au groupe culturel ethnique, religieux auquel on appartenait, de manière aussi à le renforcer et en assurer la pérennité. Cela intégrait la dimension éducative. On élevait les enfants, on les éduquait ou on ne les éduquait pas en fonction de la place de l’enfant dans le système social.

Tout cela contribuait à définir des fonctions – paternelles ; pater familias ; maternelles, dévouement ; et filiales ; devoir de secours des ascendants. Mais aussi des identités. Il y avait un continuum entre parenté et parentalité.

Dans les sociétés traditionnelles,  la place, la fonction de chacun étaient assignées par le groupe. Les valeurs, la vision du monde étaient transmises. Les  rituels permettaient à chacun d’intérioriser  les attentes du groupe à son égard. Chacun était ce qu’il était, et ne pouvait même pas s’imaginer autrement, ni ailleurs. L’identité était octroyée et subordonnée souvent par la naissance, le nom, le lignage. Bref, elle ne relevait pas d’un processus autonome. Donnée par le groupe, transmise par les générations des ancêtres l’identité était forte et structurée. Elle était quelque fois entièrement contenue dans le nom, nom du lignage.

L’identité était en parfaite adéquation avec les attentes du groupe puisque construite uniquement par lui, ce qui en garantissait la permanence.

Le prix de cette cohérence, de cette unité, c’était la répétition. Rien ne changeait à l’image du cosmos rythmé par la circularité du temps, des saisons.

Aujourd’hui, l’identité est devenue incertaine, elle perd sa cohérence, son unité. Les repères existentiels, se dissolvent, le sens ne vient plus d’en haut, ni du groupe. Nous voici donc sommés de nous inventer nous-mêmes, de devenir SOI, de donner un sens à notre vie. L’identité devient une affaire individuelle. Sa construction devient un travail à part entière. « S’inventer soi-même ne s’invente pas…. » JP K. cela nécessite un coût psychique non négligeable. « L’invention de soi, perspective irrépressible et fascinante de responsabilité et de liberté, ouvre parallèlement sur l’horizon de désarroi, d’implosions individuelles et d’explosions collectives, car il n’existe rien de plus difficile à canaliser que l’énergie mentale d’affirmation de soi, pourtant de plus en plus indispensable. »

Pour se réaliser, l’individu est tiraillé entre ses appartenances et sa revendication d’autonomie, entre sa famille d’origine, son couple, son temps personnel, son espace perso…..

Plus cette réalité devenait complexe, plus il nous semblait important de diversifier nos approches, de nous ouvrir à l’interdisciplinarité, et nous avons eu le plaisir de voir aussi une évolution positive par rapport à cela.

Des approches qui au démarrage se rejetaient mutuellement, chacune se voulant être la panacée de la clinique, de la compréhension… se sont au fur et à mesure des années, respectées, ont pu dialoguer, nous aider à décloisonner nos regards.

Nos approches tant conceptuelles, et cliniques n’ont cessé d’évoluer.

Dans une direction très intéressante, à la fois elles se sont différenciées, on recense de nombreuses formes de thérapies, de corpus conceptuels, et à  la fois, elles parviennent davantage, à au moins coexister, en se respectant, et au mieux dialoguer, comme on a toujours tenté de le faire au cours de nos journées cliniques.

Le Ceccof a toujours eu à cœur de ne pas seulement « parler » de la clinique, mais aussi  de la montrer, de présenter le travail, en organisant des séances en direct, ou enregistrées.

La transmission de l’origine dans les nouvelles formes de filiation

Article paru dans Cahiers critiques de thérapie familiale N° 38 (2007)

Résumé

Notre pratique nous met face à de nouvelles formes de filiation et de parenté. Le concept d’origine peut être un outil thérapeutique judicieux, à partir du moment où on pose l’originaire comme un processus mobile, sans cesse à recréer.

Un récit des origines de plus en plus difficile à transmettre

Transmettre à un enfant ses origines : une fonction essentielle de la famille

« D’où venons nous ? Où allons nous ? Qui sommes nous ? » En tant que clinicien, nous connaissons la place centrale de la question des origines dans la structuration de l’individuation et du sentiment d’appartenance.

Le rôle de la famille est primordial. Non seulement elle est le lieu originel mais encore elle sera le lieu des premières paroles que l’enfant pourra entendre sur ses origines. Car sa naissance, lui-même ne peut rien en dire. Il ne peut entendre le récit de ses origines que de la parole d’un autre. L’origine institue d’office l’altérité. L’existence de l’enfant prend corps dans des paroles extérieures à la sienne.

Transmettre à un enfant ses origines est donc une fonction essentielle de la famille.

Très bien, mais que constatons nous ? Le récit des origines est de plus en plus problématique et les failles dans leur transmission de plus en plus nombreuses.

Des origines inédites

Durant des siècles, définir son origine revenait à nommer sa filiation : je suis le fils, la fille de… inscrit dans une généalogie repérable, il y avait aussi de fortes chances de vivre dans le même lieu que ses parents, voire d’exercer le même métier. Existait alors pour beaucoup unité de lieu, de temps, de filiation. En tous les cas une certaine évidence dans la continuité générationnelle.

Aujourd’hui, les systèmes de filiation sont moins lisibles. De moins en moins d’enfants ont la même origine que leurs parents. Du fait des grands mouvements migratoires, on ne vit plus là où on est né, ni là où on a été élevé, encore moins sur la terre natale des ancêtres.

Les fratries peuvent réunir dans les familles recomposées ou adoptives des frères et sœurs d’origines différentes. Pour les enfants adoptés, le secret des origines est un problème douloureux qui continue à se poser. Si la législation permet l’accès à certaines informations, le parcours demeure difficile, les carences de données restent importantes.

Les nouvelles configurations familiales et les stérilités des couples font que de plus en plus d’enfants sont élevés par une mère ou un père « non biologique ». Le développement de techniques d’aide médicale à la procréation, que ce soit les FIV (Fécondation In Vitro) ou les IAD (Insémination Avec Donneur), introduisent des situations et des origines inédites. Ainsi pour les bébés nés grâce à une FIV, l’origine est-ce le « tube » froid et inhumain du laboratoire ? Quelles représentations les pères et les mères non biologiques ont-ils de l’origine de leur enfant ? Que leur transmettent-ils alors de manière implicite, inconsciente ?

Nous sommes bel et bien cœur d’une révolution anthropologique

L’enfant n’est plus nécessairement issu de la sexualité de ses parents. Le socle sexuel n’est plus l’unique lieu originel. Une mère n’est plus forcément celle qui porte l’enfant, le géniteur n’est pas le père qui élève l’enfant, on n’a plus besoin d’être deux pour faire, adopter ou élever un enfant, le couple parental n’est plus seulement constitué d’un homme et d’une femme.

Qui est mère ? Qui est père ? L’homme ou la femme qui a donné son sperme ou son ovocyte, la femme qui porte l’enfant, l’homme qui a sollicité la mère porteuse, celle ou celui qui l’élève, qui donne son nom, qui a abandonné, qui a adopté ? Il y a comme une abondance, une prolifération de mères et de pères autour de certains enfants, alors que d’autres restent dans des schémas encore traditionnels.

Cette révolution anthropologique, selon M. Gauchet (1) « se caractérise au final par une société qui dissocie ce qui relève de la sexualité (libre), de la famille (un vouloir vivre ensemble, dans la  durée ou non, de deux êtres quel que soit leur sexe), de l’engendrement (un désir d’enfant privé) et de filiation (non indexée sur la vérité biologique). Ces différentes fonctions, autrefois rassemblées dans l’unité de la famille sont aujourd’hui dispersées dans des espaces qui se veulent distincts. La crise de la famille ne tient ni à l’augmentation des divorces, ni à la revendication de mariages homosexuels, mais plutôt à l’éclatement et à la dispersion des fonctions que, traditionnellement, elle réunissait »

Filiation adoptive : un lien paradoxal à l’origine

Une mémoire impossible à élaborer

Il est assez fréquent de rencontrer chez les enfants adoptés des problèmes de mémoire pouvant les mettre en difficulté dans leurs apprentissages scolaires. Un travail de mémoire est constamment à l’œuvre chez un individu. Il tisse sa conscience d’exister, son sentiment de permanence. De quoi un enfant adopté a-t-il envie de se souvenir ? Qu’est-ce qu’il a besoin d’oublier ? Qu’est ce ses parents l’autorisent à retenir ou non ?

Dans sa genèse, deux moments prédominent : celui de sa naissance et celui de son arrivée dans sa famille adoptive. L’un signe son origine biologique, l’autre son origine familiale. Entre ces deux instants, il aura vécu un certain nombre d’événements.

A sa naissance il a été accueilli par des bras qu’il ne reverra plus, il a été bercé par des chansons qu’il n’écoutera peut-être plus, il a entendu une langue qu’il n’aura sans doute pas eu le temps d’apprendre. Mais qui peut témoigner de ses temps primordiaux ? Qui peut les lui restituer, lui en faire le récit ? Et ce n’est pas ce qu’il trouvera dans son dossier administratif qui lui permettra d’accéder à l’épaisseur de ce vécu !

Les parents présents aujourd’hui n’étaient pas là hier, les adultes présents hier se sont absentés. La naissance de l’enfant, la genèse de son histoire restent des événements étrangers, difficilement intégrables pour lui et pour ses parents. Or ici, quelque soit la bonne volonté de la famille, toute une partie des origines de l’enfant demeure inconnaissable, parce que fondamentalement inaccessible. Son corps a emmagasiné tout un ensemble de sensations, d’émotions mais personne ne peut l’aider à y mettre des mots.

Ce vécu l’habite comme une petite musique de fond. Mais cette mémoire est de l’ordre du sensible. Elle échappe à l’intelligible et ne peut se constituer en souvenirs. Elle risque de hanter l’enfant, ballotté entre oubli impossible et mémoire improbable.

La petite fille, le petit garçon peuvent en vouloir à leurs parents de ne pas les aider à se représenter leurs temps primordiaux, ce qui leur permettrait d’y mettre de l’ordre, de les organiser, de les dater. Il n’en faut pas davantage pour que la culpabilité galopante des parents s’anime et vienne répondre,  dans un écho amplificateur, à cette déception infantile.

Une représentation de l’origine pour le moins ambiguë

Bien des questions flottent dans la fantasmatique familiale. « Qui est la mère biologique ? Et son père ? Quelle est leur histoire ? Vivent-ils encore – où ? comment ? – Qu’est ce l’enfant porte en lui de cette histoire ? Quelles conséquences cela peut-il avoir sur son développement ? » Mais qui peut prétendre apporter des réponses ? Ce n’est pas tant ce « vide de savoir » qui est problématique, mais la manière dont chacun va le supporter, le combler, s’en défendre. L’inconscient familial va se gorger de toutes ces zones obscures. Autour de ce faisceau d’énigmes va s’organiser – de manière implicite – une bonne part des relations intrafamiliales.

Cette origine absente est pour le moins chargée d’ambivalence pour les parents. C’est tour à tour le lieu magique de la naissance de leur enfant et le spectre d’un héritage menaçant. C’est par un abandon que cet enfant est devenu leur fils ou leur fille, mais le même acte les empêche de se sentir père et mère à part entière. Tantôt, ils aimeraient purement et simplement éliminer cette origine extérieure à eux, par exemple en tuant psychiquement la mère biologique. Elle est bien dérangeante cette femme qui a « su » faire un bébé. Tantôt, devant les difficultés de l’enfant, il est bien commode de recourir au « c’est la faute à son origine ». Elle constitue une causalité explicative si facile !

Dans le même temps, les parents peuvent se référer à l’origine de l’enfant et la dénier.

Plus que de l’ambivalence, les parents risquent, quelquefois, d’envoyer à l’enfant un message sous forme de double lien, en les plaçant devant deux injonctions paradoxales: « Ton passé mérite qu’on s’en souvienne, mais surtout oublie tout de ce qui a existé avant nous. » Alors, il est plus facile à l’enfant de refouler tout en bloc. Et le passé, et le présent, et l’avenir.

Quelle place faire à l’origine ethnique, culturelle, biologique de l’enfant ?

Selon R. Neuburger (2) : « Un respect excessif liées à l’origine ethnique de l’enfant peut empêcher la prise de la « greffe mythique », ce processus imaginaire qui fait entrer un enfant dans son appartenance familiale, qui le situe dans une filiation, et une affiliation. » Si le lien fantasmatique de l’enfant à ses origines est important, les parents adoptifs ont trop souvent tendance à l’amplifier au point de le rendre envahissant. Il peut alors faire écran, et entraver les processus d’intégration familiale et psychique. A force de trop se préoccuper du pays d’origine, de la culture d’origine, on peut négliger la construction des liens d’appartenance dont l’enfant a besoin prioritairement. Croyant bien faire, les parents sont très soucieux de préserver la « vérité biologique ». Ils surinforment l’enfant, ce qui ne facilite pas  le processus d’affiliation. B. Cyrulnik (3) le confirme. « On a suivi des parents adoptants d’enfants étrangers qui ont rencontré les familles et leur ont donné des lettres et des photos pour qu’ils aient des nouvelles du petit. D’autres, au contraire ont refusé de rencontrer les parents biologiques. On a remarqué que c’est dans le groupe des enfants ignorants leur origine que l’attachement s’est le mieux établi. »

Une famille humaine est avant tout une famille symbolique

Ce ne sont pas les liens de sang, ni la couleur de la peau qui structurent le processus d’affiliation, d’appartenance, qui sont d’ordre de l’imaginaire, du symbolique. Ce sont les modèles partagés ou imposés, la manière dont on régit les liens dans le couple, dans la fratrie, entre générations. Ce sont les règles, les valeurs, la confiance que lui transmet au gré des jours la famille, c’est sa place dans l’ordre social dans lequel il évolue qui l’instituent comme sujet, et citoyen en lui offrant en partage une vision de l’univers, un imaginaire politico-religieux.

L’enfant des PMA, d’où vient-il ?

Bien que la filiation biologique des enfants nés grâce à une FIV soit claire, bon nombre de parents se demandent que dire à l’enfant de ses origines.

La transmission de la souffrance

Dans un tel contexte, ce qui peut poser problème, ce n’est pas la FIV en tant que telle, mais c’est la transmission d’une souffrance mal élaborée. L’enfant peut confusément sentir qu’il est chargé de réparer des blessures, qu’il est censé combler des manques, des renoncements. La moindre imperfection de l’enfant peut réactiver le sentiment de défaillance. Quand les blessures de la PMA n’ont pas pu être pansées, ni pensées, qu’il est difficile alors de renoncer au bébé rêvé et fantasmé ! « Avec tout ce que j’ai galéré….» me disait récemment une maman « …c’est vrai, j’ai du mal à accepter que mon fils ne soit pas comme je l’imaginais, peut-être pas parfait… mais… au moins plus facile, plus gentil avec moi »

Si l’arrivée du bébé comble un désir, elle n’élimine pas les affects « d’avant ».

L’enfant censé symboliser l’entente du couple, a souvent fragilisé celui-ci pendant le parcours du combattant qu’a été la PMA. Quelle place, quelle fonction aura-t-il dans le couple ? Avant de se demander quoi dire à l’enfant de ses origines, le couple n’a-t-il pas d’abord à Se dire ce qu’a représenté pour chacun l’arrivée de ce bébé ?

Un système de loyautés inversées

Les PMA jettent un trouble dans le système de loyautés. Traditionnellement, une femme qui ne peut engendrer se trouve en dette vis-à-vis de sa propre mère. Elle a reçu la vie. Et ce don la place devant une obligation morale, celle d’engendrer à son tour, d’assurer la permanence de la lignée. Le corps de la femme « doit » un enfant à sa famille, et à travers elle, à la société toute entière. Comment assumer sa dette de vie quand on se trouve stérile ?

Longtemps, dans les systèmes traditionnels, l’arrivée de bébé était  censée ramener le « compteur à zéro » entre les générations. Ici, la jeune mère a eu tellement de mal à avoir son bébé, qu’elle a plutôt l’impression que ce sont les autres qui restent en dette envers elle. Elle leur en veut inévitablement.

Afin de ne pas faire porter à l’enfant des règlements de compte qui ne le concerne pas, les parents ont à penser leur place dans le transgénérationnel, mais aussi dans leur fratrie.

L’IAD, ou l’origine de l’enfant comme corps étranger

L’IAD, une transmission de deux secrets ?

L’ IAD s’organise autour de deux secrets. Celui de l’anonymat du donneur, totalement encadré par la loi. Le 2° secret, organisé bien souvent par les parents autour de la stérilité du père. Quelle est douloureuse cette stérilité masculine et tellement taboue !

Entre l’homme et l’enfant, entre le père et la mère plane toujours plus ou moins la présence de ce « corps » étranger, que représente le sperme du donneur. Etrangeté qui peut être fantasmée comme la gestation d’un enfant adultérin. Impossible d’éviter des relents de jalousie, de rivalité envers le donneur, présent, d’une certaine manière dans le corps de la femme aimée et de l’enfant qui va naître.

En fait, tout ceci crée au sein du couple de profonds décalages. La femme vit une maternité quasi normale, alors que le père ne sait plus où il en est de lui-même. C’est l’homme qui est stérile, c’est la femme qui subit dans son corps les traitements. Décalages qui pourraient être renforcés par les fantasmes parthénogénétiques des femmes, se croyant dans une position de toute-puissance, puisqu’elles ont éliminé le père et le donneur. Ces fantasmes inconscients pourraient booster encore davantage l’angoisse de castration des hommes.

Dans un tel contexte que risque-t-on de transmettre à son enfant de ses origines ?

Le couple parental devenu inutile ?

Par rapport à l’adoption, ici on va plus loin dans la déconstruction des modèles. C’est un peu le concept de couple parental qui est remis en cause. Inutile en effet que les deux parents soient « logés à la même enseigne ». Un parent peut être biologique, l’autre social.

La question du père est centrale dans l’IAD. Elle en constitue la pierre angulaire. Il n’y a pas ou le donneur, ou le père social, il y a et le donneur, et le père social, dans une logique non concurrente et additionnelle. La parenté n’est plus une entité entière, une et indivisible, mais constituée d’acteurs intervenants à des moments successifs et interdépendants.

Constater l’enchaînement des besoins qui se complémentarisent et s’additionnent est important: un homme –anonyme- a eu besoin de donner quelque chose de lui, ce don a permis à un couple d’avoir un enfant, cet enfant reconnaîtra l’homme qui l’élève comme son père. Le donneur a besoin de receveur. Le père a besoin du donneur. La mère a besoin du consentement actif du père. L’enfant a besoin de la convergence de tous ces désirs pour exister.

Les origines se révèlent dans toute leur complexité. Bien que celle-ci soit difficile à penser, elle constitue l’essence même de la pensée des origines. Pour P.C Racamier (4) : « La pensée des origines est un processus. Elle constitue un soutien, un tissu sur lequel pourront se dessiner des origines différenciées. Elle garantit l’identité et la continuité ». C’est dans la capacité de trouver une unité, une cohérence, une permanence au cœur de ces différents fils, trames, écheveaux que le sujet structure son identité.

L’homoparentalité en questions

L’origine diffère selon les situations

Les familles homoparentales se constituent à partir de 5 situations possibles.

1- un des parents hétérosexuels devient homosexuel – ce sont les situations les plus nombreuses.

2- l’adoption par un célibataire, majoritairement des femmes.

3- la coparentalité : un homme s’entend avec une femme. Après une insémination « artisanale » faite maison, la mère donnera naissance à un enfant reconnu par son père biologique. Chaque parent biologique vit séparément, mais l’enfant peut être élevé par ses deux papas, et ses deux mamans.

4- IAD. Une femme seule ou en couple se rend dans pays qui l’autorise pour recevoir un don de sperme.

5- une mère porteuse. C’est la façon pour un homme d’avoir un enfant.

Les filiations sont donc diverses et ne posent pas toutes les mêmes difficultés.

Dans le cas de coparentalité, une pluri parentalité se met souvent en place, il peut y avoir – il est important qu’il y ait- une assez rapide visibilité des origines de l’enfant. L’enfant peut y trouver ses repères identitaires et affectifs. La question est alors une question de rythme de passages d’un foyer à une autre, de répartition du temps entre les moments passés chez les mamans, et ceux passés chez les papas.

Quant aux enfants issus de précédentes unions hétérosexuelles, leurs origines sont repérables, mais ils traversent des zones de turbulences patentes, liées aux souffrances parentales et à leur propre système de représentation. La nouvelle orientation sexuelle du parent homo constitue un véritable séisme pour l’autre membre du couple, profondément bouleversé dans son image de soi et dans son identité sexuée. Comment ai-je pu vivre avec quelqu’un qui n’était pas celui ou celle que je croyais connaître. Qui donc ai-je aimé ? Avec qui ai-je fait l’amour ? Le « qui est-il » renvoie au « mais qui suis-je ? » Le parent homosexuel, de son côté, est terriblement tiraillé. Bien souvent, il peut continuer à éprouver de l’affection pour son ex, il ne le/ la quitte pas parce qu’il ne l’aime plus, mais parce qu’il a envie de réaliser quelque chose longtemps réfrénée. Le choix s’impose désormais, mais toute une partie de soi, de sa vie reste attachée à l’histoire du couple.

L’enfant est plus ou moins pris par tous ces affects souvent massifs. Il doit vivre le deuil du couple parental, tout en restant dans des non dits quant à la raison de la séparation. L’homosexualité du parent a tellement du mal à être révélée. Ce non-dit arrange pour un temps tout le monde. L’enfant pressent quelque chose qu’il n’est pas pressé d’entendre explicitement.

La filiation homoparentale la plus délicate, c’est celle constituée par IAD ou par une procréation pour autrui (mère porteuse). Le risque, c’est d’éliminer ou d’occulter la part de l’ « autre ». Deux mamans peuvent exclure toute référence au donneur, remisé à une place d’étalon. Ou deux papas peuvent rendre le ventre de la mère porteuse tout à fait opératoire. Il est essentiel de réintroduire la part du don. Souvent ces attitudes sont d’autant plus gênantes et dommageables qu’elles sont l’expression de « règlements de compte avec l’autre sexe ».

Si le tiers « nécessaire » à la conception est exclu, ni nommé, ni identifié au moins verbalement, si une place ne lui est pas faite au moins psychiquement, il manque à l’enfant un élément du puzzle constituant son origine. Pour qu’un enfant puisse construire son identité sexuée, il faut qu’il puisse reconnaître sa double filiation, qu’il puisse reconnaître la part des différents acteurs lui ayant permis de naître.

Les questions des enfants

Quelque soit son origine biologique, les enfants de manière plus ou moins métaphorique posent un certain nombre de questions communes.

« De quel couple, suis-je né(e) ? » Le fait d’appartenir à une famille homoparentale ne rend pas hermétique au modèle biologique. Les enfants savent qu’il faut un papa et une maman pour faire un enfant, que les couples de mamans, ne peuvent pas à elles seules avoir un bébé. Ils ont donc besoin d’entendre d’où ils viennent.

La deuxième question pourrait s’intituler : « Quelle est la sexualité de mes parents ? Si mes parents ne sont pas ensemble pour faire des enfants, alors que font-ils/elles ? »

Ce que fantasment les enfants à propos de la sexualité des parents les aident à élaborer la leur.

En effet, pour G. Delaisi de Parseval : « l’identité de l’enfant se forme dans le creuset de la vie psychique, relationnelle et sexuelle des parents qui sont responsables de lui et l’élèvent. Si ses parents ont peu ou pas de relations sexuelles, cas de certains couples hétérosexuels, (ou monoparentales) il aura du mal à  construire son identité sexuée. »

Ce que les enfants découvrent dans les familles homoparentales, c’est la dissociation entre sexualité et engendrement. Ils sont élevés dans cette évidence là.

La 3° question tourne autour du symbolique. « A quelle histoire j’appartiens ? Qu’est ce que je partage en commun avec ma mère, ma sœur, ma tante, même si nous n’avons pas la même origine biologique ? D’où vient cette famille bien singulière dans laquelle j’évolue ? Elle ne vient pas du néant, c’est sur. En un mot quel est notre socle symbolique commun ? » Quand on lui transmet peu d’éléments, je constate souvent que l’enfant, comme un arbre qui va chercher l’eau en profondeur quand elle fait défaut en surface, va puiser dans l’histoire mythique les racines symboliques dont il a besoin pour grandir. Il trouve dans la vaste mémoire de l’humanité des repères qui vont l’aider à construire le roman de ses origines.

Une quatrième question se pose aux enfants : « et moi, quelle petite fille je suis, quelle femme je serai ? Quand je serai grande, je veux me marier avec un chéri et avoir des enfants. »

L’interrogation sur sa propre identité sexuée est là, peut-être avec plus d’acuité que dans des familles hétérosexuelles. Elle sera revisitée à l’adolescence, mais elle pointe précocement.

Contrairement aux stéréotypes, l’enfant élevé dans une famille homoparentale est d’emblée placé dans la différence. Il voit devant lui de multiples modèles : celui du couple parental, mais aussi celui des grands parents, des oncles, tantes, des copains ou copines de l’école, de la TV. Toutes ces multiples représentations du féminin et du masculin sont autant d’offres identificatoires différentes. Le choix s’étale devant les yeux curieux de l’enfant, et se fait de moins de moins en référence avec l’univers, les normes, règles ou lois intra-familiales.

Dépoussiérer le concept d’origine

Les origines s’imposent donc de plus en plus dans leur métissage. Comment aider les familles à dérouler une parole structurante sur cet originaire complexe ?

Dénoncer le risque idéologique de toute sacralisation des origines

Dans un tel environnement, la référence aux origines s’avère plus nécessaire que jamais ; en témoigne l’engouement du grand public pour le généalogique. Mais, attention, soyons très vigilants, cette quête des origines n’est pas sans risque de dérives. Toute sacralisation ou crispation sur les origines est un danger potentiel et constitue un véritable obstacle au travail de subjectivation. La métaphore évoquée par N. Mafhous (5) est éloquente : « Je n’aime pas le mot « racines » et l’image encore moins. Les racines s’enfouissent dans le sol, se contorsionnent dans la boue, s’épanouissent dans les ténèbres. Elles retiennent l’arbre captif dés la naissance et le nourrissent au prix d’un chantage : « tu te libéres, tu meurs. »

Les origines singularisent un individu à partir du moment où il les reconnaît, les ignorent, les renient, les transmet, les oublient. Il faut s’autoriser à les trahir, pour mieux les respecter.

Les origines ne sont pas une réalité immuable, inaltérable qui parlerait s’une pureté perdue qui serait à préserver et à sauver. Ce genre de dérive mène l’humanité aux pires crimes. Le passé ne peut pas être une justification du présent ou une légitimation. La recherche des origines peut à un moment devenir une quête sans fin et peut-être même sans objet, dans une logique nostalgique, tournée vers le passé, régressive.

Il n’existe pas de « moi pur originel » qui serait à rechercher, à retrouver en remontant le temps. Rien ne perdure à l’identique à travers le temps. Les lieux, temps originaires sont toujours perdus, qu’on les ait connus, ou non. Accepter cette perte nous projette dans le futur, dans une dynamique féconde. « La recherche d’origine tel un ciel bleu n’est qu’un leurre. Les commencements sont bas. Le matin éclairé du monde n’existe pas, ce qui permet parfois à l’homme, à la femme d’éclairer le monde. » M. Foucault (6) rappelait que l’acte philosophique consiste à créer « l’irréversible de la séparation d’avec l’origine. »

Remonter le temps pour expliquer l’histoire : fiction ! imaginer l’origine comme quelque chose de méta historique, anhistorique qui renfermerait les significations du présent, rien de tel pour s’aliéner et s’enfermer dans un système de causalité. Prendre acte que la séparation d’avec les temps originaires, les lieux originaires a bien eu lieu, et de manière irréversible. Cela permet de recréer en soi les ressorts de cette énergie vitale, primordiale.

Ne plus chercher l’origine dans le passé, permet d’être sans cesse dans un processus de créativité. « A force de vouloir rechercher les origines, on devient écrevisse. » Nietzsche, dans « le crépuscule des idoles »

Donner de l’amplitude à ce concept : L’origine, ça commence où ?

Contrairement à certains stéréotypes qui voudraient la figer, l’origine ne se laisse pas réduire à un point clos, fixe ou définitif de notre histoire. Elle ne se résume pas, loin s’en faut à une date ou lieu de naissance, ni même à une famille.

Car l’origine ça commence où ? Il y a toujours une origine à une origine. Avant moi, il y a avait mes parents, avant eux, il y avait les ancêtres, avant eux il y eut le déluge, et avant avant … Après une origine, on trouve encore une autre origine, ou alors nous butons et trébuchons sur l’éternité -et comme disait W. Allen : « L’éternité, c’est bien, mais c’est un peu long, surtout vers la fin.» ou bien nous nous heurtons à l’immortalité, et ce n’est pas mieux, selon F. Nietzsche (7)« On peut mourir d’être immortel. »

Les temps des commencements nous conduisent aux confins de l’intelligible. L’origine est fondamentalement irreprésentable, inconcevable, impensable et bien entendu, nous avons un besoin irrémissible de la penser, de la représenter, la concevoir.

N’est ce pas la recherche de cet indéterminable qui est à l’origine précisément de notre volonté de savoir, de notre capacité d’abstraction, notre ouverture à la spiritualité.

Parce que l’origine est insituable, parce qu’elle n’est qu’un territoire incertain, qu’elle appartient à un temps immémorial, elle nous entraîne dans un mouvement incessant. C’est un processus toujours à l’œuvre qui nous inscrit dans la plus grande mobilité. Elle inscrit l’être humain dans une fluidité étourdissante.

Indélébile, elle reste pourtant toujours à recréer. L’origine, c’est davantage l’horizon du devenir que le lieu du souvenir. Ne l’enfermons pas dans les replis de la nostalgie, elle tient sa magie de son énigme irréductible.

D’ailleurs c’est bien cette amplitude des origines que la clinique des enfants révèle. Ils y sont tout à fait spontanément.

L’origine, au-delà du transgénérationnel

Les origines de la vie

La question de l’origine s’impose d’abord sur un mode très philosophique aux enfants, et sur le registre de l’existentiel. Dés qu’ils accèdent à la conscience du temps, les enfants en comprennent la loi inéluctable. La mort est contenue dans tout ce qui a un début. L’origine inclut la finitude. Penser l’origine, c’est affronter la certitude de la fin. Pas facile, cependant ils y parviennent plus ou moins.

Mais une autre angoisse gronde en eux, plus sourde, plus archaïque. Vertigineuse, elle vient de très loin, d’avant les mots, elle les place face au néant, et devant une totale solitude. « J’étais où quand j’étais pas né ? J’étais rien ? C’est comment quand on n’est pas encore dans le ventre de la maman? On attend où ? »

Ce n’est plus tant la pensée de l’origine qui trouble, c’est l’inconcevable du « avant d’avant moi. » Comment concevoir qu’avant de naître, on n’existait pas ? Terrifiante angoisse d’anéantissement, dans laquelle se manifeste la crainte d’être englouti par ce monde, par son immensité, dévoré, ou rejeté. Pour ne pas y sombrer, il leur faut dater le temps, ponctuer l’histoire, construire des limites à cet inconcevable pour le rendre représentable.

Imaginer qu’on a été personne, faut-il en passer par là pour devenir quelqu’un ?

Trouver sa place dans la filière de l’humanité

D’autres questions surgissent qui permettront aux enfants de se situer dans l’immensité du temps et de l’espace : « tu les as connu, toi les dinosaures ? » « Avant le Big-bang, y’avait quoi? » « Et le ciel, i’tient comment ? » « et le 1° canard, la 1° fleur, i’sont venus comment »

Les enfants ont une passion toute particulière pour les dinosaures. Ils servent de support à la représentation des temps primordiaux. C’est par l’imaginaire que l’enfant peut avoir accès à ces temps originaires.

Percevoir qu’on est la résultante de toute cette magnifique histoire, savoir que l’on fait partie de cette espèce de « fil- filière » de l’évolution a quelque chose de rassurant et permet de lutter contre les angoisses. H. Reeves (8) explique que nous sommes tous « poussières d’étoiles », et c’est bien ainsi que les enfants pressentent l’unité du vivant. Se sentir relié à une filiation cosmique inscrit l’enfant dans la grande aventure de l’humain. Ouf ! Il était temps, lui qui se sentait un peu seul, perdu.

L’enfant se trouve en se situant au cœur de ses multiples liens et appartenances, qui sont loin de se limiter à son contexte familial. L’appartenance à la famille d’aujourd’hui, aussi aimante soit-elle, ne suffit pas à inscrire l’enfant dans son histoire. En élargissant ses perspectives de filiations, l’enfant tisse son humanité. Humain parmi les humains, il construit son rapport aux autres. Ainsi quelque soit son mode de procréation, son origine biologique, l’enfant se perçoit d’abord comme enfant de l’univers.

La filiation en question, ou le roman familial.

Mes vrais parents ?… Chut, c’est un secret.

En grandissant, l’enfant va commencer à se centrer davantage sur son univers familial. Inévitablement, la question des origines interrogera les processus de filiation. Là aussi, quelque soit la structure de la famille, le sentiment d’appartenance se construit en se déconstruisant à un moment donné. Pour l’enfant, la filiation n’est pas une donnée intangible, immuable. Elle ne s’impose pas comme une évidence durable, ni comme une chose sacrée à laquelle il serait interdit de toucher. Au contraire, pour les enfants  la filiation, l’appartenance sont des objets à questionner. Dans un mouvement très spontané et très naturel, ils n’hésitent pas à  la mettre en doute. Du haut de leurs cinq ou six ans, ils la contestent, la rejettent pour, en général, mieux y adhérer ensuite. En parodiant S. De Beauvoir, on pourrait dire : « On ne naît pas fils ou fille de ses parents, on le devient. »

La filiation, un travail sans cesse à l’œuvre ?

Se sentir profondément – j’allais dire viscéralement – enfant de ses parents nécessite un cheminement bien particulier, et sans doute jamais réellement fini. La filiation, ce n’est peut-être que la résultante d’un processus complexe d’affiliation, impliquant tout à la fois le biologique, l’affectif, le symbolique, le juridique, et bien d’autres choses encore.

A un moment de son histoire, l’enfant se forge, en y croyant dur comme fer, une nouvelle constellation familiale. Ce n’est pas par simple goût du mensonge qu’il en vient au roman familial. Il s’agit d’un processus constituant de son sentiment d’appartenance. L’enfant, mais peut-être tout individu a besoin de refuser ce qui existe – bon ou mauvais – pour le recréer, et pouvoir s’y inscrire autrement. Les enfants auraient-ils lu Nietzsche ? Ainsi en effet parlait Zarathoustra à ses disciples : « A présent, je vous ordonne de me perdre et de vous trouver vous-mêmes ; et ce n’est que lorsque vous m’aurez tous renié que je reviendrais parmi vous… je vous aimerai d’un autre amour… vous serez de nouveau les enfants d’une seule espérance. »

A la sortie du roman familial, la famille à laquelle il s’affilie n’est pas, aux yeux de l’enfant la même famille que celle d’avant. Dans cette expérience de la dépossession, de la désappartenance, l’amour perd sa dangerosité. Tout se passe comme si l’enfant devait perdre « symboliquement » sa famille d’origine pour y revenir autrement, dans une nouvelle position, plus actrice, plus motrice et plus investie. Pour P-C Racamier « On n’investit que ce qu’on invente, et l’on invente que ce qui existe déjà »

La famille, quelque soit sa structure devient bel et bien pour l’enfant une réalité « créée -trouvée ». Processus que Winnicott (9) considère comme structurant le rapport de l’enfant à son contexte. Cette réalité apparaît souveraine, parce que remaniée par le monde interne de l’enfant. Elle parait ainsi plus supportable, mieux ajustée à ses désirs, à ses besoins.

Ce détour lui permet non seulement de changer de représentation, mais aussi de position par rapport à la famille et par rapport à la vie. Il accède d’une manière essentielle à une position de sujet, de sujet de son histoire malgré tous les déterminismes de son origine.

Le roman familial est un acte tout à fait personnel qui rend l’enfant auteur, co-auteur de son existence. Il le place dans une dynamique vivante par rapport à la question des origines.

J’ai pas d’mandé à naître !

L’adolescence ouvre sur de nouvelles interrogations. Les questions des origines culturelles, ethniques, religieuses vont être plus cruciales. « Que puis-je faire de mes origines ? » « Compte-tenu de là d’où je viens, qui puis-je devenir ? » « Ma couleur de peau, mon nom à consonance étrangère comment faire pour qu’ils ne m’entravent pas ? »

Les origines conditionnent elles totalement un individu ? Peut-on s’en libérer, au prix de quoi ? L’adolescence est un puissant révélateur des contraintes qui pèsent sur un individu. A cet âge, on mesure tout le poids de son histoire. On cherche à s’en dégager, autant qu’on craint de s’en libérer. L’ adolescent se trouve ainsi plongé dans une tension extrême entre déterminisme et liberté, entre fidélité et trahison. A quoi être fidèle ? Qui faudra-t-il trahir pour devenir soi-même ?

Dans un maillage quelque peu inextricable, la question « qu’est-ce que je peux faire de mes origines » se heurte à « qu’est ce que je vais faire des origines de mes parents ? »

Toute la question est de savoir quelle distance prendre alors par rapport aux origines des parents. L’adolescent va réécrire encore autrement son récit des origines en intégrant ou en rejetant celles de son histoire familiale.

Conclusion : L’origine, un conte inachevé…

Ainsi le récit de l’origine est sans cesse à faire et à défaire. Il était une fois l’origine… l’origine n’est donc qu’un conte, mais le fait qu’elle soit un conte, ce n’est pas rien. C’est un récit qui sépare et relie à la fois. A aucun âge de la vie nous n’avons la même représentation de nos origines, des origines de nos enfants, de nos parents, ni la même position. S’il appartient aux parents de donner aux enfants des éléments permettant cette élaboration, le récit de ses origines est un acte qui reste libre et singulier.

Dans cet inextricable maillage de la vie et de la mort lié à l’origine, peut-être s’agit-il avant tout de transmettre à l’enfant notre confiance en la vie. On pourrait évoquer P. Ricoeur (10) Pour lui, le don suprême c’est « le report sur les autres de mon désir de vivre dans ce qu’il a d’invulnérable, de plus fort que la mort »

Références :

1. M. Gauchet. Entretien M. Gauchet. In Enjeux – janvier 2005. A propos du livre de M. Godelier « Les métamorphoses de la parenté. » Fayard. 2004.

2. R. Neuburger. In « L’adoption, une aventure familiale. » Sous la direction de B. Prieur. ESF. 1995.

3. B. Cyrulnik. « Les nourritures affectives. » O. Jacob. 1994.

4. P.C.Racamier. « La pensée des origines ». Payot. 1992.

5. N. Mafhous. « Origines » Grasset. 2004.

6. M. Foucault. In « Magazine littéraire ». Oct. 2004. Article de A. Farge.

7. F. Nietzsche. « Ainsi parlait Zarathoustra ». Gallimard. 1947.

8. H. Reeves. Collectif. « La plus belle histoire du monde : les secrets de nos origines » ED. Le Seuil. 1996.

9. D.W.Winnicott. « Jeu et réalité ». Ed Gallimard.1971.

10. P.Ricoeur. « Vivant jusqu’à la mort ». Le Seuil. 2007.

Les trahisons familiales : une chance pour l’évolution des couples et des familles

co-écrit avec Bernard Prieur in Cahiers critiques de thérapie familiale N°38. De génération en génération, quelle transmission ?, 2007.

Cela fait plusieurs années* que ce thème nous interroge. Présentes dans de nombreuses thérapies, les trahisons n’épargnent aucun lien. On se trahit entre amis, en famille, en couple, on se trahit soi-même.

Résumé

L’histoire de l’humanité est jalonnée de trahisons. Ces fractures symboliques furent cependant fondatrices de nouvelles civilisations. Peut-on échapper à la trahison ? La trahison constitue un des fondements de nos êtres. Il s’agit moins de débusquer le traître mais plutôt de parvenir à vivre entre infidèles.

La trahison nous amène aux confins du concevable et de l’intelligible. Elle entraîne une fixité du temps, une sidération des émotions, c’est pour cela qu’elle est insupportable,et le sentiment de trahison s’alimente souvent dans la compulsion à vouloir comprendre.

Nous montrerons en quoi les trahisons peuvent être considérées comme un processus interactionnel à part entière, sur lesquels les thérapeutes peuvent prendre appui pour permettre aux systèmes bloqués d’évoluer.

* 1998 – Colloque du Ceccof – Les trahisons familiales
1999 – Les héritages familiaux, sous la direction de Bernard Prieur (ESF)
2004Nous nous sommes tant trahis, Nicole Prieur (Denoël).

1-La trahison, la plus fidèle compagne de l’homme

Depuis la nuit des temps, l’histoire de l’humanité est jalonnée de félonies et d’hérésies qui ouvrent  sur de nouvelles civilisations, et  inaugurent de nouvelles légitimités. Les actes de perfidie, au-delà de leur violence apparaissent comme  des facteurs nécessaires d’évolution de nos sociétés et de nos civilisations.

A y regarder de plus prés, on peut se demander s’il est possible de ne pas trahir.

Finalement, peut-on ne pas trahir ?

En fait, vouloir éliminer le processus de trahison semble un combat vain, car c’est un combat contre l’humain. La trahison n’est pas, comme on voudrait nous le faire croire, l’apanage des immoraux, des malades ; elle n’est pas un accident de la relation. Elle fait partie intégrante de la relation. La trahison constitue un processus inéluctable et spécifique de notre condition humaine.

Cela amène chaque individu à se considérer lui-même comme un traître en puissance.

Soi-même comme un traître, ou le chemin de l’éthique

Il s’agit peut-être alors de se demander comment vivre entre parias potentiels qui, à force de se savoir dangereux pour les autres, pourraient  mesurer davantage les conséquences de leurs actes. Paradoxalement un nouveau regard sur les trahisons peut ouvrir sur une  éthique de l’altérité, c’est à dire sur un mieux vivre avec l’Autre.

L’éthique serait cette conscience toujours renouvelée qui permet de mesurer que le traître est d’abord en soi, au cœur de notre pensée, de notre parole, de notre connaissance. Rester vigilant à cet affleurement de la trahison peut la rendre moins tragique à force de la savoir imminente. Peut être devenons-nous sujet quand nous mesurons précisément qu’elle est toujours virtuellement présente dans toute relation interpersonnelle, et qu’elle fait inexorablement partie de nous.  Considérer le traître comme l’étranger, l’Autre, irrémédiablement mauvais, contre lequel le groupe doit se défendre, qui sert de surface de projection à tout ce que l’on ne veut pas voir à l’intérieur, renforce la pensée manichéenne, les clivages.

La trahison : une réalité insaisissable

En fait, nous nous sommes d’autant plus intéressés à ce sujet, que les trahisons dans la famille sont quasiment vierges conceptuellement. Très peu de choses ont été écrites en sciences humaines. Quand on a  voulu approfondir ce concept, on s’est  aperçu très vite qu’il  nous  débordait de toutes parts.  Royaume des  apparences trompeuses et   rebelles, la  trahison parait insaisissable. Elle  revêt des figures protéiformes, contradictoires, subtiles  qui ne se livrent pas d’emblée. Elle glisse sans cesse entre les mots. Elle  échappe et déborde les définitions les plus rigoureuses. Elle peut avoir l’air d’une   infidélité, comme d’une trop grande fidélité. Elle peut être aussi bien mensonge  que révélation d’un secret, donc vérité. Toutes les figures de trahisons n’épuiseront  jamais  sa complexité.

Pour autant, ce n’est pas  une notion « fourre-tout ».

Ce que l’on retiendra ici, c’est surtout l’aspect kaléidoscope de la trahison, les jeux de miroirs qui la traversent et la constituent.

Elle met en œuvre  plusieurs niveaux

1° niveau ; l’acte, qui  d’ailleurs peut  exister ou ne pas avoir lieu. On peut se sentir trahi, sans qu’il y ait eu un acte objectivable. Il suffit quelquefois d’un geste, d’un mot.

2° niveau : le vécu. Vécu bien sur opposé selon  la place d’ où l’on se tient- victime, traître, tiers- le traître n’a pas forcément le sentiment de trahir, la victime n’est pas toujours aussi  passive qu’elle le pense….

3° niveau : Le récit. Socialement, le récit de la trahison a une fonction très importante, il  se doit d’être  édifiant. Accuser quelqu’un de trahison, puis le juger, c’est contribuer à l’établissement d’une nouvelle légitimé, et édicter une pratique nouvelle de la morale. En fait, c’est tout un système social, idéologique qui se raconte dans sa manière de délimiter les formes de trahison, de la désigner. Les mystifications forgées alors, voire les propagandes de tous bords vont constituer un outil de  contrôle puissant pour les autorités en place.

Mais dans une famille qui désigne la trahison ? Qui la juge ? Qui en fait le récit ?

Ce qui nous semble intéressant, c’est que le processus de trahison révèle de manière paroxystique et la puissance créative de la relation et sa capacité mortifère. La trahison met en évidence ce moment particulier où le sens se perd, mais aussi où il peut se refonder autrement. Et souvent en tant que clinicien, nous intervenons dans le creux de la vague, au moment où  les chaînes associatives familiales sont perdues, où les liens ne font plus sens.

Comment  aider les individus  et les familles à passer du versant  mortifère au versant  créatif des trahisons  et de la relation?

Peut-être justement en acceptant la part d’ambiguïté fondatrice.  La trahison nous amène aux confins du concevable, d e l’intelligible, c’est pour cela qu’elle est insupportable.

Notre position de clinicien ne nous invite elle pas à la considérer comme telle.

2- Amour, Famille et Trahison

Ceci revient à se demander, comment, au-delà de la souffrance, les trahisons familiales peuvent  constituer  des ressources pour les individus et leurs familles. Pour cela, il nous semble  indispensable  d’ouvrir le champ sémantique de ce concept.

Nous pouvons toujours tenter de commencer par une définition, quitte à la dépasser rapidement.

De quelle définition pouvons nous partir? Les trahisons sont  des ruptures  dans l’ordre des alliances, des césures dans l’enchaînement des filiations. Elles introduisent une fracture dans  la continuité du temps, instituant le  temps d’avant la trahison et le temps  d’après la trahison. Trahir, c’est briser l’horizon donné, c’est une aventure toujours douloureuse qui parle d’une liberté humaine sans cesse à conquérir.

La famille, comme lieu des premières trahisons

Elles incubent tranquillement, à l’abri de l’amour le plus tendre. « Qui aime bien, trahit bien », pourrait-on plagier, et cela commence très tôt.

Le bébé, dés sa naissance, et sans doute  avant, reçoit tout un héritage symbolique qui constitue son assise originaire, et qui le soumet à d’importantes contraintes de développement.

En retour de tout ce qu’il reçoit, le bébé  se trouve, en effet, lié par tout un système de loyautés, véritables liens éthiques qui structurent  et régulent les relations intra-familiales et assurent la continuité du groupe. Etre loyal implique d’intérioriser les attentes du groupe, et d’adapter un comportement conforme à ces attentes.

Ainsi, le don crée la dette, qui  à son tour engendre des loyautés. La question qui se pose à tout un chacun : jusqu’où être loyal ?  D’une part, ce que reçoit un enfant est tellement incommensurable qu’il ne pourra jamais – quoiqu’il fasse -s’acquitter de sa dette. Le don est tellement profusion qu’il est sans commune mesure avec ce qui pourrait être « rendu ».

D’autre part, les attentes à son égard  sont  démesurées et imprécises, tenaces et improbables. Il faudrait être l’enfant idéal de papa, de maman, de grand-mère, de grand-père, de la grande sœur, du petit frère, de la nounou… strictement illusoire !

L’A-venir, croqueur de loyauté

Etre redevable envers les générations passées, constitue bel et bien une loi humaine. Nul ne peut « ramener » les compteurs à zéro. Non seulement tout enfant est déloyal, mais en plus il le reste toute sa vie. Ainsi, traîtres nous naissons,  traîtres nous mourrons.

Mais alors, les relations familiales sont-elles condamnées à cet immoralisme hautement suspect ?

Une des spécificités du lien familial, consiste à  « rendre » non pas à celui qui nous a donné, mais surtout aux générations futures. C’est devant l’avenir que nous sommes avant tout  responsables. L’obligation majeure dans laquelle  la vie nous place, c’est celle  de transmettre à notre tour, d’engendrer un temps nouveau, en invitant d’autres êtres à être, que ce soit dans la famille, dans le travail, dans nos divers engagements.

Entre les mouvements descendants des dons, bien  plus nombreux et les mouvements remontants des loyautés, existent une véritable dissymétrie, une certaine non réciprocité, ce qui garantit l’impulsion vers l’A-venir.

Ainsi la famille est traversée par des lignes de fond et de  forces contraires, dont les antagonismes sont nécessaires, et vitaux ; l’histoire de la famille se tisse dans une dialectique entre tradition et trahison. Notons d’ailleurs, que  Trahison » et « Tradition »ont une racine  latine commune : le verbe tradere, qui signifie livrer, faire passer… Les mouvements de transmission seraient donc indissociables de la trahison. La transmission inscrit le sujet dans ses filiations et appartenances irréductibles, et la trahison le pose dans sa différence et son individualité.

Grandir, c’est trahir

Exister, c’est transformer sans cesse le déterminisme de ses héritages en futur à inventer.

Devenir soi s’effectue  par l’abandon de ce qui nous a engendré. Naître à soi, implique que l’on sorte  du lieu qui nous a fait.

Naître nous inscrit dans un système d’obligations envers la famille. Grandir, implique la  refondation incessante  de ce système d’obligations.

Nietzsche : « Ainsi parlait Zarathoustra » : « Je vous ordonne de me perdre, et de vous trouver vous-mêmes. Et ce n’est que lorsque vous m’aurez renié, que je reviendrai parmi vous… Je chercherai d’un autre œil mes disciples, je vous aimerai  d’un autre amour… »

Pour cela , il faut parvenir à  s’accepter comme traître, quelle liberté, mais aussi quel courage !Cela suppose qu’on supporte le fait  d’être perdu comme enfant idéal, et comme parent parfait.

3- Trahison et clinique

En quoi cette réflexion sur les trahisons peut-elle être intéressante pour notre pratique ?

Pour illustrer cela, voici une vignette clinique :

L’histoire de G. : un enchevêtrement de trahisons dont la famille s’est fait le théâtre.

G. a 27 ans, quand elle consulte pour une thérapie individuelle.

La trahison à elle-même.

Elle évoquera d’emblée ce qui m’apparaît comme la problématique centrale de cette patiente.

« Il y a longtemps, quelqu’un est mort. Quand cette personne est morte, tout s’est effacé, ce que j’ai vécu avec lui a complètement disparu de ma mémoire. A un moment donné, je ne savais même plus mon âge.   Comme si avant la mort de Philippe, j’avais une ligne de vie, et puis il y a  eu ça, et après, c’est comme si ma vie avait pris un itinéraire bis. »

Voici énoncée la douloureuse trahison à elle-même, véritable désertion, elle  s’est  absentée d’elle, de sa propre existence. Elle a passé toute une partie de sa vie à ne pas y être, à ne pas exister,  marchant à côté d’elle-même. « J’en ai marre d’être une fille, je voudrais être une femme » Habiter son corps de femme, incorporer sa propre histoire,  me semble être sa profonde demande, à quel prix peut-elle y parvenir ?

Résumé des 3 premières séances.

Les trahisons « subies » par elle.

 La trahison divine 

« Il y a 12 ans, Philippe a choisi  de venir mourir à la maison. C’était un prête, ami de la famille. » Pour protéger les enfants les plus jeunes, les parents et Philippe parlent d’un cancer de la peau et laissent espérer  une possible guérison. Mais il meurt. G. a vécu  cela comme une conspiration familiale, mais en même temps, elle ne peut la désigner comme une trahison, le traître pour elle, ici c’est Dieu : «  Dieu m’a trahie, à l’époque, j’étais très croyante, j’implorais Dieu pour qu’il sauve P. J’aurai voulu mourir à sa place »

En désignant Dieu comme le traître,  qui protège t elle ? Philippe ? Personnage   étrange, et énigmatique   autour duquel s’est noué un imbroglio difficile, voire impossible à dénouer.  Il  a su donner à tous des signes, des gages de son amour, parvenant à faire croire à chacun qu’il avait avec lui  des liens privilégiés.  G. suppose    qu’il existait entre sa mère et P, une certaine attirance respective.  Mais  il était très proche aussi de son  frère aîné, ils faisaient des spectacles ensemble. Elle-même semble avoir été liée  à Philippe par des liens qu’elle ne définit pas.  « Je ne sais pas si je l’aimais »

Confusion  des sentiments, parfum illicite, manœuvres illégitimes, tout est là pour entretenir des soupçons réciproques.

G. apprendra  tardivement  que P. est mort du Sida. Quand je lui demande  s’il était  homosexuel, elle semble  troublée comme si  elle n’avait pas encore envisagée cette hypothèse, alors même qu’elle n’ignore pas cette  vérité et la confirme aussitôt.

En tous les cas la mort de P. rend  impossible tout éclaircissement : qui aimait-il vraiment ? Avec qui aurait-il pu trahir tous les autres.

Je fais l’hypothèse d’un déplacement. Son père, comme P avait été destiné à la prêtrise, n’a-t-elle pas  projeté  sur P. des fantasmes oedipiens?

Trahisons fraternelles

Elles sont évoquées dans toute leur virulence. Scène où le frère aîné la poursuit avec un couteau, où elle attaque le second à coup de balais, et en parlant de sa sœur « quand je la vois j’ai envie de lui foutre des baffes, je la rejette totalement cette fille, je n’en peux plus »rivalité par rapport à la figure paternelle : « à table si mon père me sert une demi coupe de champagne, ma sœur en réclame une entière »

Trahisons faites à d’autres membres de la famille

Le 2° deuil évoqué, c’est celui de sa GMP ; A la fin de sa vie, son GPP très autoritaire a installé d’office contre son gré sa femme, alors atteinte de la  maladie d’Alzheimer chez leur fille aînée avec qui elle ne s’est jamais entendue. Elle n’a cessé jusqu’à sa mort, et malgré sa démence de réclamer de rentrer chez elle, cela s’est passé de manière très lâche explique G puisque c’est au moment d’une opération que son mari a effectué le  déménagement  chez sa fille. Cette tante, est en conflit avec le père de G., G. elle-même s’est battue avec elle.

G. va reprendre à son compte cette trahison subie par la GMP. Elle va réclamer justice pour elle.

Ces trahisons subies sont douloureuses, on ne peut le nier. Elles constituent une menace existentielle, une blessure narcissique, elles fragilisent la sécurité affective de G.

Pour autant, nous faisons l’hypothèse que ce ne sont pas les trahisons subies qui sclérosent l’individuation mais plutôt celles qui se révèlent difficiles à désigner et, encore plus, celles qui se révèlent impossibles à agir.

En quoi, une trahison peut être salvatrice ?

Les trahisons agies… et salvatrices

A la fin de la 1° séance, G. lance une dernière phrase : « J’ai toujours cru avoir la violence de ma mère, or je crois que j’ai la violence du côté de mon père.» Amorce-t-elle  une  rupture par rapport à sa  filiation maternelle ?

A la 2° séance, G. évoque d’emblée la légèreté qu’elle retrouve depuis quelques jours.

« Je me sens comme au printemps de ma vie. Depuis quelques jours je réintègre ma vie, mon corps, je refais du sport.

– Qu’avez-vous envie de faire de ce printemps ?

– Apprendre une autre langue, une autre langue que ma langue maternelle…..J’ai aussi envie de vider mon studio et d’en faire un nouveau lieu ; de jeter surtout tout ce que ma mère m’a refilé. Il y a des reliques d’il y a 10 ans. »

Trahir sa mère, c’est être  prête à se sentir perdue comme « bonne fille » pour sa mère.

« Dans la famille, il y a  deux clans, dans celui des ‘pas bien’, il y a mon père et mon frère aîné, et dans le clan des ‘bien’, ma mère et mon 2° frère ; et moi, longtemps, je n’ai pas su où être »

Maintenant, elle peut prendre le risque de choisir son camp. La trahison est bien un passage à l’ennemi, elle rend explicite  les alliances en œuvre.

Les trahisons impossibles à agir

Désigner les « méchants » comme traîtres, trahir sa mère, d’accord, jusque là tout va bien. Mais l’image du père résiste.  G.ne peut désigner son père comme traître, ni comme lâche malgré les évidences qu’elle énonce.

« Ma grand-mère attendait une aide qu’on ne lui a pas donnée….. Mon père n’a jamais osé affronter ni son propre père, ni sa sœur. Il ne m’a pas laissé sortir Mamy. J’avais tout arrangé, ma  mère était d’accord, mes frères et mon copain devaient m’aider. C’est lui qui a tout stoppé.»

« Quand mon frère m’a menacé d’un couteau, c’est ma mère qui nous a séparés, mon père a augmenté le son de la TV »

Quand je lui demande ce qu’elle a  éprouvé alors, elle pleure : « Je n’en ai pas voulu à mon père, dit-elle avec une forte émotion, je l’aime comme il est »

Enfermée dans ses loyautés envers ce père qu’elle s’est donnée comme mission de protéger, de sauver, elle ne peut accéder à sa propre histoire.

Son couple l’aidera-t-elle à opérer la  trahison nécessaire au père?

Quand elle parle de son copain : « F. ne plait pas à mes parents ; ni à mon père, ni à ma mère. » à suivre….

Trahir suppose la perte de ses anciens points d’appui, l’infidélité à ses premiers objets d’amour. C’est un véritable saut dans le vide de l’inconnu, c’est en cela d’ailleurs que c’est créatif, mais bien périlleux. Quelque fois, on n’est pas trop de deux pour oser trahir ses parents.

4- Nos axes directeurs

Au-delà de cette vignette clinique, voici quelques uns de nos actes directeurs.

Le couple, au risque de l’infidélité

La question du couple interroge celle de la fidélité, mais celle-ci  ne se réduit pas seulement à la fidélité sexuelle A qui, à quoi être fidèle ?

On le sait, par une trop grande fidélité au passé, un couple peut se déserter lui-même. La fixation aux figures parentales fragilise ses fondations. L’impossibilité de trahir les modèles parentaux et les règles familiales entrave son évolution.

Mais le couple interroge aussi la fidélité à soi-même. Dans le  couple, l’identité est sans cesse «travaillée» par l’Autre, pour le pire et le meilleur.

« L’homme est miroir pour l’homme… c’est l’autre qui me donne mon visage. » (Merleau-Ponty)

Je suis en partie invisible à moi-même, et c’est toujours autrui qui me révèle une part de cet invisible que je porte. C’est autrui qui atteste que cette part lui est  visible. Dans la relation de couple cela prend une dimension centrale. Quand l’Autre fait de mon invisible seulement  le champ de ses projections, de ses désirs, la relation devient aliénation.

Mais ce regard de l’Autre peut aussi  opérer un étonnement de soi, toujours renouvelé. Il peut  m’aider à être plus présent à moi, à me cohérer davantage, à être plus moi-même.

Cela demande en tous les cas, que l’on révise notre illusoire et frileuse  volonté d’être fidèle à soi-même. Car nous ne sommes jamais tout à fait identiques à nous-mêmes.

Le couple, en tant qu’enveloppe psychique et  contenant affectif, peut permettre à chacun de trahir ce qu’il pensait être à la seconde précédente, ce qui paradoxalement favorise les processus d’individuation.

Jouer avec l’hétérogénéité de son être

Derrière le « Je », une multitude d’êtres se dissimulent. Nous existons dans une mosaïque de vécus De  chaque place où nous nous tenons, plusieurs identités campent en nous. Petite-fille… fille… mère… grand-mère… épouse… Sœur… cousine…

Toute cette mosaïque porte en soi inévitablement les stigmates de la trahison, avec son lot de conflits de valeurs, conflits de loyauté, évidemment, mais c’est au prix de ces intimes trahisons que nous pouvons exister sur plusieurs plans en même temps. La trahison donne du jeu à nos différents « Je », elle permet la fluidité entre les différents niveaux qui nous constituent.

Accepter l’inconnaissance de soi

Exister, c’est oser faire le saut dans l’inconnu de soi. « C’est dans l’indéterminé que je me trouve. » (Pontalis)

En tant qu’homme, je m’appréhende toujours dans l’angoisse du flou de ce que je suis, et toutes les représentations que j’ai de moi, que les autres ont de moi, n’épuiseront jamais l’être. Dés  que je pense m’avoir saisi, déjà, je ne suis plus le même.

Cet indicible, cet ineffable trahissent mon besoin de me connaître. Accepter cette trahison du savoir, nous ouvre sur notre potentiel. En effet, notre énigme, c’est le lieu où s’enracine notre liberté. L’être s’énoncerait dans un dire qui doit sans cesse se dédire, dans une mobilité incessante toujours à renouveler, nous mettant face au gouffre de notre liberté.

Retour au corps, si souvent banni ; ou comment réintégrer le corps si souvent posé comme un traître.

L’unité du corps et de la psyché n’est pas évidente, or cette intégration constitue une source et une ressource importante pour le sujet.

La présence à nous-même, à la totalité de cette insaisissable personne que nous sommes, s’effectue par cette habitation corporelle. On adhère à soi, en prenant corps en nous-mêmes, en faisant corps avec nous mêmes.

Notre corps, en effet, permet un double mouvement : habiter le monde et être habité par lui. Le corps est le foyer de notre engagement dans le monde, lieu de la réciprocité entre le monde et le sujet, terrain où s’articulent les mouvements entre intérieur et extérieur.

Le corps est le lieu du « chez soi », lieu clos, unifié dans ses transformations même et en même temps centre du partage. Résidence de la singularité la plus inaliénable, il est ce qui me met d’emblée en relation, en communication avec les autres et avec le monde. Il est le lieu unique de ma présence plurielle au monde.

En conclusion de cette première partie, que pouvons-nous dire ?

L’espace potentiel de la trahison

Un espace plein de promesses

Les trahisons nous ont fait découvrir un espace bien particulier. L’espace du « Entre », le lieu de l’intermédiaire. Elles se glissent « entre » le don et la dette, «entre » le mot et la chose désignée, « entre » la tradition et la transgression, « entre » le moi et le surmoi…..

Cet espace intermédiaire  évoque l’espace transitionnel de Winnicott, qui se trouve être aussi le lieu de la créativité.

Cet espace dans lequel nous nous mouvons tous, dés le plus jeune âge, dans lequel  l’imaginaire recrée le réel qui s’impose. Cet espace n’appartient à personne en particulier, et se redessine en fonction des acteurs en présence, se recompose selon les circonstances, en offrant à chaque fois de nouvelles perspectives. C’est un espace insituable, c’est un lieu  indéfini, toujours offert, qui  permet à chacun de trouver sa place, de l’ajuster et à ses besoins propres et aux contraintes contextuelles.

Ce lieu du changement  n’est ni En soi, ni par Autrui, il est « Entre Nous ». Il se trouve être le séjour du jeu, encore faut-il jouer la même partie, être sur le même terrain de jeu.

5- Le caractère transmissible de la trahison

L’exemple d’une expertise ordonnée par le Juge aux Affaires familiales après plus de 8 ans de procédures, va nous permettre d’illustrer le caractère transmissible de la trahison.

Dans cette affaire, nous avons eu 5 rencontres avec les protagonistes : 2 avec les grands-parents paternels, 2 avec les parents, 1 avec les parents et leur fille Virginie. Un rapport est ensuite envoyé au Magistrat et à chacun des avocats, dans ce cas, 3 avocats.

Monsieur et Madame se connaissent sur le lieu de travail où le grand-père paternel a aussi été le chef de service de Madame.

Nous avons peu d’informations sur le jeune couple. Ils déclarent de manière vague et générale que tout allait bien entre eux, mais rien de précis ne peut être saisi.

A tel point qu’au 4ème entretien, l’expert ne sait plus, en entendant Virginie parler bien distinctement de ce qu’elle fait le week-end avec sa mère et du peu de temps qu’elle passe avec son père, s’ils vivent ensemble.

Nous faisons l’hypothèse que le couple a du mal à se constituer, peut-être parce qu’il a eu du mal à se faire reconnaître par les familles d’origine.

Monsieur a 32 ans quand il décide de vivre avec Madame. Si nous savons peu de choses sur les relations entre Madame et ses parents, nous apprenons que Monsieur était très proche de sa mère, sa grand-mère maternelle et avait des relations difficiles avec son père.

L’année 1985 correspond à la mort de la grand-mère paternelle, à l’achat d’un appartement, au démarrage du concubinage de Monsieur et Madame.

Aucun conflit ouvert ne semble avoir lieu jusqu’en 1992.

A cette date, le couple décide d’avoir un enfant et au cours de la même année, un an après la mort de la grand-mère maternelle de Monsieur, les questions d’héritage commencent à être évoquées.

Nous aurions envie de dire qu’au même moment où Monsieur envisage d’avoir un enfant, il veut vérifier sa propre filiation en déclarant ce qui lui est dû d’un point de vue patrimonial.

Monsieur estimera qu’il est lésé, se déclarant insatisfait par rapport à la façon dont ses parents règlent l’héritage de leurs propres parents et la place qu’ils laissent à leur fils, Monsieur a besoin d’être rassuré sur les sentiments de son père et de sa mère à son égard et les démarches que ces derniers entreprendront fin 1994 à propos de la communauté universelle n’iront pas dans ce sens.

Ainsi, pendant deux ans, le couple gérera deux choses en même temps :

– La question de l’héritage de Monsieur,

– La possibilité de mettre au monde un enfant.

Malgré des difficultés de stérilité de la part de Monsieur, après fausses couches, grossesse difficile, Virginie arrivera à un moment où beaucoup de conflits fermés existent entre ses parents et ses grands-parents paternels.

C’est aussi une enfant très attendue par chacune des familles d’origine : quand la grand-mère maternelle déclarera à la grand-mère paternelle qu’elle s’occupera du bébé, cette dernière lui déclarera « nous serons deux « .

Cette enfant naîtra le 1er août 1994. Quatre semaines plus tard, elle est déposée en Lozère chez les grands-parents paternels.

Le couple dira qu’ils avaient besoin de se retrouver. C’est Monsieur qui insiste auprès de sa compagne pour laisser leur fille à ses parents – au cours de leur voyage, il appelle régulièrement pour avoir des nouvelles du bébé et le ton de la voix de sa mère l’inquiète. Il apprend que l’enfant ne prend pas de poids.

Quand ils reviennent en Lozère, Michel et Marie-Chantal constateront des « tâches blanchâtres cylindriques autour de l’anus, tuméfiées comme une main restée dans l’eau ».

C’est ce qui leur permettra quelques années plus tard d’accuser le grand-père de sévices sexuels sur Virginie.

A aucun moment, Monsieur et Madame n’évoquent une possible réaction psychique de la part du jeune bébé qui au bout de quatre semaines est séparé de sa mère.

Ceci n’est jamais évoqué par les parents. Il n’y a aucun doute pour eux : le grand-père paternel n’a pu être que mauvais, c’est lui le traître.

Il est évident que pour pouvoir évoquer l’éventualité de la souffrance psychique de leur fille, les parents devraient être capables de reconnaître, comme semble leur avoir dit un des médecins rencontrés, qu’ils se sont séparés un peu trop vite de leur fille.

Eux qui avaient déjà du mal à se légitimer comme parents ne peuvent pas admettre qu’ils n’ont pas correctement agi ; ce sont des traîtres qui s’ignorent.

Quand Madame parle de ses retrouvailles avec le jeune bébé, elle insistera beaucoup sur le sentiment qu’elle a : « J’avais pensé qu’elle était folle »… « Le corps n’était pas comme avant »… « Elle ne nous reconnaissait pas, pas de mobilité dans le regard »

En clair, elle a perdu le bébé qu’elle a trahi. Mais il est impossible de parler de tout cela, seuls des attestations, constats prennent le temps et l’énergie de tous.

Bien entendu, l’objectivité, même si elle est épouvantable, est plus facile à admettre que des suppositions, des affects, des positions psychiques vraisemblables.

A partir de là, Monsieur s’engage dans un processus interprétatif que d’autres plans vont venir alimenter.

– La déclaration du désir de communauté universelle sera vécue par Monsieur comme une basse vengeance de la part de ses parents,

– Les propositions d’argent seront vécues comme un moyen détourné pour retirer les plaintes.

Quand nous rencontrons Virginie, elle n’a pas encore 6 ans. C’est une enfant qui s’exprime parfaitement. Elle sait répondre à tout. Elle semble être curieuse au sens d’aimer savoir.

Nous avons été étonnés qu’une enfant ne pose aucune question sur l’existence, l’absence des autres grands-parents que sa mamie maternelle, puisque depuis l’automne 94, elle ne les a plus revus et nul ne lui a jamais parlé d’eux.

C’est d’ailleurs l’objet de l’expertise : les grands-parents paternels peuvent-ils revoir leur petite fille et si oui comment ? L’expert exprimera « ses craintes » aux parents :

1. que Virginie apprenne par un tiers l’existence de ses grands-parents alors qu’on lui envoie le message qu’ils n’existent pas,

2. que Virginie soit plus tard confrontée à des informations contradictoires. En ne lui parlant pas de ses grands-parents paternels, son père coupe avec sa famille d’origine et en même temps, en poursuivant la bataille pour l’héritage, il envoie le message qu’il ne veut pas renoncer à sa position de donataire.

Tout ceci peut créer beaucoup de confusion dans la tête d’une enfant.

Dans cette situation, les trahisons se succèdent et demeurent présentes à chaque génération. Il y a de la trahison à tous les étages.

– L’arrière grand-mère de Monsieur disait à sa fille, que son fils était prêt à tout pour de l’argent,

– Selon Monsieur, son père aurait trahi sa mère en l’empêchant de poursuivre une carrière prometteuse,

– Toujours selon Monsieur, sa mère l’a trahi, en ne lui donnant pas directement l’héritage de sa grand-mère maternelle,

– Virginie, enfin est trahie par ses parents quand ils lui font croire que ses grands-parents paternels sont morts.

Comme la personne trahie, devient le traître, l’enchaînement est parfaitement assuré.

Monsieur se sent trahi par ses parents, devient traître à l’égard de sa fille, quand par exemple il propose à sa compagne de confier leur jeune bébé à ses parents.

Mais il y a des trahisons dont la famille ne veut pas entendre parler.

Notre position d’expert nous amène à  établir un rapport au magistrat, outil d’une possible métacommunication. Ce récit des trahisons suffira-t-il pour enrayer le mouvement continu de la transmission ?

Dans ce sens, nous écrirons explicitement que le père et la mère ont trahi leur enfant en la laissant, à l’âge d’un mois, chez ses grands-parents.

Quand une trahison ne peut pas être verbalisée, elle a de grandes chances d’en préparer une suivante

Dans cette famille, personne ne se sent trahi par les mêmes choses, personne ne nomme la même trahison.

– Pour les grands-parents, le fils a trahi d’avoir pu imaginer qu’ils sont capables de violences sexuelles sur un bébé de 4 semaines.

– Madame considère que ses beaux-parents l’ont trahie quand ils ont refusé de participer financièrement à l’achat de l’appartement de ses parents, de condition plus modeste.

Il ne peut y avoir un récit unique, la parole demeure essentiellement éclatée, morcelée, c’est à dire qu’elle reste du même ordre, du même registre que la trahison.

Pour permettre d’arriver à un récit fédérateur, il faut peut-être parfois passer par des entretiens avec des sous systèmes si le travail avec le système dans sont entier présente trop de risque ou tout simplement est impossible à envisager.

Dans cette famille, la plus trahie, c’est Virginie. Et pourtant, elle ne semble même pas avoir encore conscience de la trahison subie.

– Trahie, si c’est vrai, par le grand-père,

– Trahie, si c’est faux, par ses parents, qui ne laissent aucune place au questionnement, donc à une quelconque ouverture et liberté possible.

Quoi qu’il en soit, Virginie n’échappe pas à la trahison. Celle ci est inscrite dans son corps, qui se trouve marqué d’une blessure qui restera inaccessible :

– Soit elle a été violée réellement, et en ne le reconnaissant pas, les grands-parents empêchent la preuve possible,

– Soit elle n’a pas été violée, mais les parents continueront à avoir des suspicions.

La blessure n’est pas nette, ne permettant pas le travail de deuil réparateur.

L’impossible nomination augmente le poids de la trahison.

Dans cette situation, le traître ne se reconnaît pas lui-même, il demeure voilé, masqué ;

– Les grands-parents n’ont pas le sentiment d’avoir trahi leur fils en changeant de régime matrimonial, en faisant auprès du juge des tutelles une demande de communauté universelle,

– Les parents n’ont pas l’impression qu’ils trahissent leur fille en cachant l’existence des grands-parents,

– Il n’a jamais pu être parlé au cours de l’expertise des relations entre le grand-père paternel, Monsieur et Madame, sur leur lieu de travail. Dans la 1ère page du rapport, l’expert, malgré la relecture, nommera à plusieurs reprise, Monsieur par le prénom du grand-père paternel.

En conclusion

La trahison trouble les frontières, les lignes de démarcation des appartenances. C’est un concept qui véhicule une grande ambiguïté, c’est sans doute  en cela que réside toute sa puissance. Il nous ouvre sur quelque chose qui demeure insituable chez  l’être humain, sans lieu défini.  A-Topos sur lequel nous ne manquons pas de buter dans notre pratique, quelque soit notre modèle épistémologique. Concept riche parce qu’il vient nous interroger au coeur même de nos convictions, il vient ébranler  nos habitudes et nous impose une pensée toujours en marche- en marge ?

Nous terminerons précisément sur les questions qui se sont posées à nous après la discussion menée avec les participants de notre atelier, et sur lesquelles nous aimerions maintenant réfléchir.

– Quelles sont les frontières conceptuelles entre loyauté- trahison- secret- transgression… ? Quel niveau de la relation ou de la subjectivation ces notions touchent-elles ?

– Que faisons-nous, en tant que thérapeute, des trahisons qui nous sont faites par nos patients ? Un exemple : dans une thérapie de couple qui dure depuis plusieurs années, Monsieur profite d’un retard de sa femme pour révéler au thérapeute qu’il la trompe depuis plusieurs années.

Car inévitablement, nous ne pouvons travailler qu’avec ce qu’ils veulent bien nous dire ou montrer.

– En proclamant qu’il fallait recevoir le patient désigné avec sa famille, la thérapie familiale prônait une certaine transparence. Or, nous sommes régulièrement  confrontés au surgissement de certaines formes de trahisons au cours de notre pratique, que ce soit en thérapie individuelle (notamment les thérapies d’enfant qui nous placent sans cesse devant la question de la place à accorder  aux parents) ou en thérapie familiale (secrets, mensonges d’un des membres du système…), quelle incidence cela peut-il avoir?

– Notre pratique interroge sans cesse nos positions éthiques, nos référents épistémologiques, nos concepts théoriques et nous amène à les trahir toujours peu ou prou. Que faisons-nous de ces infimes trahisons ? Sont-elles pour nous, thérapeutes, des leviers de changement, et d’évolution permanente ?