revue Hypnose & thérapies brèves, N°52 : février/mars/avril 2019

Dossier : Thérapie familiale systémique

édito : Nicole Prieur (PDF ci-dessous)

– L’hypnose pour se guérir de la famille. Nicole Prieur et Bernard Prieur

– Le professionnel en supervision face à ses blocages. Isabelle Acquaviva, Brice Alaime, Sébastien Saudubray

– Protection de l’enfance. Florence Dufour-Lefort

– L’ultime séparation. Evelyne Micheli

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Une nécessité pour notre XXIème siècle

article paru dans la revue Hypnose & thérapies brèves #44 (février-mars-avril 2017)

in La lettre du Psychiatre, décembre 2013

L’hypnose, en tant qu’état modifié de conscience, permet de réactiver la sensorialité, mobilise l’“intelligence” du corps, lieu des premières expériences et des premiers savoirs des nourrissons. De ce fait, elle remet en mouvement le pouvoir de chaque sujet de configurer son monde, ce qui va introduire des changements non seulement au niveau des représentations, mais aussi des manières d’être. Les ressources créatives sont sollicitées au cours de la transe, d’autant mieux lorsque le clinicien accepte avec humilité que c’est le patient qui détient la solution de ses problèmes et la capacité d’aller mieux.

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Article publié dans Recherches et succès cliniques de l’hypnose contemporaine, sous la direction de C. Virot, Le Souffle d’or, 2007.

Voici une thérapie d’enfant menée il y a quelques années et dont les difficultés m’ont permis de réfléchir à l’hypnose du thérapeute et sa fonction dans la construction du système thérapeutique clinicien-enfant.

1- L’hypnose : un espace de jeu pour le thérapeute d’enfants

Très rapidement, quand on travaille avec les enfants, on bute sur une des spécificités de cette clinique.

La thérapie d’enfants : une rencontre de plusieurs systèmes

S. Lébovici disait souvent : « je recevrai des enfants tant que je pourrai jouer avec eux à quatre pattes sur le tapis.»

Souplesse physique, agilité psychique… les thérapies d’enfant font des cliniciens de véritables acrobates. Il est vrai que nous devons apprendre à jongler avec les différents systèmes impliqués dans cette aventure.

Ce sont souvent les écoles qui prescrivent un suivi. Si elles ne s’immiscent pas trop dans le déroulement du travail, il est certain qu’elles constituent « un tiers pesant » non négligeable. Leurs attentes ne sont jamais tout à fait les mêmes que celles de la famille et cela peut placer l’enfant dans des conflits de valeurs ou de loyautés.

Par ailleurs, les frontières entre thérapie d’enfant et thérapie familiale ne sont pas faciles à définir clairement, elles sont plutôt poreuses, et se redessinent constamment.

Quand on travaille avec un adulte, on travaille sur sa constellation familiale mais de manière indirecte, à travers le matériel fantasmatique du patient, son ressenti, son système de représentations.

Quand on travaille avec un enfant, on connaît physiquement la famille. Non seulement lors de la première séance, où la rencontre est formelle – j’y reçois régulièrement l’enfant avec ses deux parents -, mais aussi à chaque début et fin de séance qui donnent l’occasion de croiser soit la mère, le père, le petit frère, la grande sœur, la nounou, quelques fois les grands parents, et assez souvent le petit chien.

Ces échanges informels sont loin d’être anodins. Entre la famille et le thérapeute de l’enfant, s’y déroulent un certain nombre d’interactions directes, quelques fois décisives  pour l’évolution de l’enfant.

Bien des choses du fonctionnement familial s’exposent, se donnent à voir à entendre, de manière dense et rapide.

On pourrait presque dire qu’une part réelle du travail thérapeutique « se négocie » dans ces interfaces, dans cet « entre deux ».

Peuvent s’y déployer aussi bien les résistances familiales qu’une alliance thérapeutique.

Un enfant peut entendre que les changements nécessaires pour lui ne sont pas menaçants pour la famille. Au fur et à mesure, je peux être amenée à ratifier ces changements à travers des paroles apparemment banales. Ou au contraire le « contrôle » parental peut être omniprésent, pour que rien ne change. L’enfant est ainsi placé dans une position totalement paradoxale : il est le patient désigné – « il faut le soigner » – et à la fois, on demande que rien ne change, et surtout pas sa place dans la famille. Son symptôme ayant une fonction centrale dans l’homéostasie de la famille.

Bref, comment à la fois tenir compte de tout cela, sans se laisser envahir par une mère dépressive, un père défensif, une sœur jalouse, un petit chat impatient ?

Comment rester le thérapeute de l’enfant tout en étant mobile au cœur des différents systèmes relationnels de l’enfant ?

Comment être sur plusieurs plans en même temps, sans perdre l’intensité de sa présence auprès de l’enfant ?

Un espace ouvert sur le jeu

On voit se dégager une des spécificités de la position de thérapeute d’enfant : à la fois on est en prise directe avec les enjeux familiaux, on travaille sur les alliances,  avec la fragilité d’un parent, on peut solliciter les compétences de la fratrie, et à la fois on est « tout entier »  pour l’enfant. Notre patient c’est l’enfant ; l’espace qu’on lui offre, est un espace pour se construire, consolider, étayer son espace intérieur, son image de soi, sa singularité la plus irréductible.

Même si on se prend de temps en temps pour un thérapeute familial, on est avant tout engagé dans un travail d’individuation.

Parvenir à rester soi-même mobile dans ces différents niveaux, tout en habitant sa place de thérapeute, permettra à l’enfant de se situer de manière souple dans ses processus de différenciation et de filiation, d’autonomie et d’appartenances.

L’hypnose est à ce titre là un outil précieux.

L’hypnose induite chez l’enfant, se révèle un outil thérapeutique intéressant pour lui permettre de se situer dans cette complexité relationnelle et d’y trouver sa voie (sa voix ?).

Mais ce qui m’aide le plus, ce n’est pas seulement l’hypnose du patient. Car c’est bien par un état de veille généralisée, que je parviens – quand j’y parviens – à être présente à la singularité irréductible de l’enfant, c’est-à-dire à la fois à son individualité mais aussi à son environnement le plus large et le plus complexe, sans m’y perdre ou au contraire en acceptant de m’y laisser perdre tout en demeurant à ma place.

Le système thérapeutique en fait se construit sur une mise en jeu réciproque de l’état hypnotique de l’enfant et de la veille généralisée du thérapeute.

C’est dans ces interactions, au sein même de cette relation dans laquelle les états hypnotiques du patient et du clinicien se répondent, sont en correspondance que le plus essentiel me semble se jouer.

La thérapie ne serait donc rien de moins, ni rien de plus qu’un terrain de jeu. Mais jouer, ce n’est pas si simple et engage toute la responsabilité du thérapeute.

Si l’hypnose est un jeu d’enfant, le thérapeute y est aussi totalement impliqué.

A quoi joue-t-il ? Quel est l’enjeu de cet espace ?

Depuis Winnicott, on sait que notre responsabilité consiste à donner à l’enfant la possibilité de se mouvoir dans son aire transitionnelle, afin que l’enfant puisse préserver et développer sa capacité de jouer.

Depuis F. Roustang, on sait que notre responsabilité consiste à « créer une relation tellement forte que le patient puisse y déployer le champ de Sa propre responsabilité »

Le cas de Cécile m’a semblé intéressant pour illustrer les difficultés, mais aussi la richesse de ce métier de jongleur qui exige à la fois rigueur et souplesse.

2- Présentation du cas : la tristesse de l’ange

Ce qui frappe en premier lieu quand je rencontre Cécile – 9 ans – pour la première fois c’est le contraste que présente cette enfant. Contraste entre son visage angélique (blonde, les joues roses, les yeux clairs et d’un bleu profond), et la tristesse qui émane d’elle et qui est à la limite du supportable pour certains, notamment la maîtresse.

C’est en effet l’école qui m’adresse Cécile, elle est très inhibée, ce qui l’empêche d’avoir de bons résultats scolaires, et surtout me dira la maîtresse quelques jours après au hasard d’une rencontre : «  je ne l’ai jamais vu sourire »

Contraste aussi entre l’évidence de sa souffrance et l’impossibilité pour les parents de la prendre en compte. Ils sont donc dans une attitude de déni : « Cécile est une enfant calme, obéissante ». Leur demande implicite : « Ne la changez pas »

D’emblée, je pressens chez Cécile tout son potentiel, je sens en elle comme quelque chose de lumineux que j’ai bien (trop ?) envie de faire advenir, car je ne mesure pas encore toute la chape de béton familial qui pèse sur elle.

Je ne mesure pas encore toutes les fonctions à laquelle elle est assignée par le système familial dans son ensemble, ni à quel point ce système est bien trop fragile pour pouvoir supporter le moindre changement.

Je vais découvrir tout au long de cette thérapie à quel point la fonction de cette enfant est essentielle pour maintenir l’homéostasie du système familial, que le système est bien plus rigide qu’il n’y parait, et que tout changement représente pour lui un risque considérable et réel.

Cécile a une fonction pivot dans tout ce système, de quoi peut-elle se libérer sans que le système familial ne s’effondre ?

L’histoire familiale : une série de traumatismes non élaborés

Il apparaît d’emblée que Cécile est entourée par une famille élargie extrêmement soudée autour de drames non élaborés et de souffrances non accessibles.

Du côté de la filiation maternelle.

– la mort, il y a trois ans, d’une tante de Cécile, qui était aussi sa marraine. Morte dans un accident de voiture avec une de ses filles – cousine et meilleure amie de Cécile, même âge. La tante conduisait, ses trois autres enfants ont survécu.

Quand je veux approfondir cet épisode, la mère stoppe toute exploration : « c’est un chagrin qu’on partage toutes les deux »

– le suicide de la grand-mère de Madame, dont elle porte le prénom.

Du côté de la filiation paternelle :

– un frère mort très jeune

– une sœur, en fauteuil roulant suite à un accident de voiture.

C’est Madame qui en parle, Monsieur n’en dira rien. Je ne saurai rien d’autre – non-dits pesants que tout le monde protège.

La maman évoque sa maladie génétique, qui s’est révélée à l’âge de neuf ans et demi. Madame porte une prothèse à la jambe gauche ; marche avec deux béquilles ; c’est une maladie dégénérative qui entraîne hospitalisations et opérations récurrentes. Quand je veux un peu mieux comprendre, Madame esquive : « mon médecin m’a appris à vivre avec »

Silence, on souffre. Mais les enfants se font, inévitablement, la caisse de résonance de toutes ses souffrances et angoisses non élaborées.

Cécile est l’aînée de trois enfants. Vient après elle une petite fille de 6 ans et demi, Laure, véritable ouragan. « La maison vit au rythme de ses colères » explique sa mère, à la fois impuissante et cautionnante, et un petit dernier de trois ans, apparemment paisible.

La place de Cécile dans la famille

La fonction de Cécile se dessine. Être celle sur qui tout le monde peut compter. Ce qui passe par des positions quasi sacrificielles, que Cécile semble accepter : « je dois être sage, parce que maman a déjà fort à faire avec les deux autres », dit-elle spontanément.

Cela signifie pour elle implicitement : être quasiment la jambe de sa mère ; être celle qui réalise ce que sa mère ne peut plus faire – une passion pour le cheval les réunit ; Cécile monte à cheval autant de fois que sa mère enrage de ne plus pouvoir monter. Cécile est devenue la sagesse que sa mère est bien obligée d’accepter.

Sa sœur met en œuvre les colères, les sentiments d’injustices éprouvées par la mère. Les rôles sont  distribués de manière clivée, pourquoi diable une maîtresse demande-t-elle que quelque chose change.

Le père qui ne s’exprime pas, sort de son mutisme pour  déclarer : « et puis moi aussi j’ai toujours été timide… »

Pour rester la fille de son père et de sa mère, tout processus de différenciation est interdit, ou pour le moins bloqué.

3- Déroulement de la thérapie : de la maison noire à la maison orange

1ère séquence. La transe-formation du cheval : ou quand l’imagination de Cécile représente une menace pour la famille

Après la séance familiale, je reçois Cécile seule. Elle se montre coopérante – trop, me semble-t-il. Parler est un effort pour elle, qu’elle est prête, cependant  à faire, puisqu’elle a tellement à cœur d’être conforme à ce qu’on attend d’elle. Il est bien entendu que je ne vais pas laisser se répéter ici, quelque chose qui pourrait être de près ou de loin une relation transférentielle. Mon objectif, c’est de lui offrir un point d’appui lui permettant d’innover de nouveaux jeux relationnels. Je lui dis qu’on peut faire autre chose que de parler, dessiner par exemple.

Elle hésite un bon moment.

J’introduis ainsi sur un mode conversationnel une induction invitant Cécile à suspendre son fonctionnement habituel, ce qui ne peut qu’introduire une indétermination, prélude à la confusion.

Je continue cette invitation à entrer en hypnose, en  construisant un peu plus le retrait, je lui dis qu’il s’agit d’un moment juste pour elle, qu’il n’y a rien à réussir, que ce qu’elle dessinera ne concerne qu’elle et moi, et qu’ici dans l’espace de ce bureau, on ne se préoccupe ni de l’extérieur, ni des autres.

Je lui suggère  d’un air complice et avec un large sourire : « Ici on a le droit d’être égoïste ! » Esquisse de sourire de Cécile, qui a bien compris le message.

Prémisses d’un état hypnotique. Arrêt, confusion, attente, début de suggestion. Tout est en marche.

Cécile prend lentement une feuille, et se met à peindre, dans un silence que je respecte. Concentrée sur son dessin, elle est déjà ailleurs. La dissociation est à l’œuvre.

Elle peint une belle maison, bien construite équilibrée, mais toute noire (dessin 1). Tout est noir sauf le toit et les deux portes. A l’extérieur de la maison, un peu de vie, et de joie, tout de même ! Une piscine, où nage une cousine, et à l’opposé, Cécile aspergée par un cousin avec un jet d’eau – agressif ? ludique ? phallique ? Je ne m’arrête pas à ces interprétations intra psychiques, je rebondis sur cet espace ouvert même de manière ténue sur le jeu.

D’emblée, je choisis de solliciter ses ressources et je lui demande de dessiner les activités qu’elle aime faire. Au fur et à mesure qu’elle les dessine, il me semble qu’elle s’allège. Esquisse d’un deuxième sourire que je ratifie : « Dans la vie, il y a des choses qui nous font sourire et même rire, c’est chouette de connaître ces joies »

A la séance suivante, elle commence par faire un dessin de manège, avec une représentation d’elle très minimaliste. Ce dessin reste encore très réaliste, très en prise avec le réel. Je la félicite tout en lui suggérant qu’on peut, ici, laisser l’imagination s’envoler.

Je renforce la dissociation, toujours sur un mode conversationnel. Je lui suggère de continuer de laisser son corps se détendre sur la chaise, tout en laissant son esprit se libérer et aller dans le monde de l’imagination.

Là, elle prend une nouvelle feuille, l’ambiance est d’emblée différente ;

Les chevaux ont des ailes, on est dans le ciel, bleu et dégagé, ils habitent une autre planète, et ces chevaux ailés se régalent de bouts de ciel bleu et de chocolat.

Inutile de vous dire que Cécile ce jour là avait un beau et large sourire. Elle venait de découvrir de nouvelles possibilités d’existence.

4° séance. Elle veut continuer l’histoire. Je lui propose d’en faire carrément un livre ; elle jubile, et écrit le titre (dessin 2). « La transformation du cheval » et la manière dont elle l’écrit fait vraiment penser à « la Transe-formation ». Hasard, volonté de me faire plaisir, intuition, ou communication profonde entre elle et moi? En tous les cas, elle commençait à se mouvoir dans un nouveau champ de liberté. Vous imaginez ma jubilation.

Mais j’allais vite déchanter. Je commençais, en effet, à mesurer combien chaque avancée de Cécile pouvait être suivie de mouvements dépressifs, régressifs ou défensifs non seulement d’elle-même, mais aussi de la famille.

Au cours des séances suivantes, en effet, elle « rechute », et le contrôle parental est de plus en plus massif. « Ah, vous travaillez sur l’imagination ? » me dit un jour la mère à la fin d’une séance… « On se demande avec mon mari si ce n’est pas dangereux, l’imagination ! » J’explique un peu, tout en sollicitant, je ne sais pas vraiment pourquoi, une séance familiale avec le père, la mère et Cécile.

Au cours de cette séance, je mesure à quel point la fiction est une parade défensive de la famille face au réel qui s’impose; on fait « comme si », comme si  tout devait aller bien. Du coup, cette fiction ne peut permettre de transformer le réel, et ne laisse pas de place à l’imagination, qui elle permet de reconfigurer le réel et d’inventer de nouvelles positions.

J’ai beau dire explicitement que Cécile a le droit d’être différente de son père et de sa mère, cela ne fait que renforcer ses conflits de loyautés. Elle ne peut s’autoriser une liberté que ses parents n’envisagent même pas de prendre. Le risque tant affectif, qu’existentiel est grand pour Cécile, et pour la famille.

2e séquence. La maison des fleurs, ou l’intrusion progressive de la mère

S’ouvre alors une deuxième séquence dans cette thérapie. Cécile change d’histoire, raconte maintenant celle  d’une famille fleurs, dont la vie  va rester assez morne, peu animée. Les fleurs sont plutôt stéréotypées, elles se ressemblent toutes et rien ne se passe vraiment pendant plusieurs séances.

Parallèlement à cela la mère va petit à petit s’arranger pour occuper l’espace thérapeutique de sa fille. A la fin des séances, en effet elle s’installe de plus  en plus longuement, me parle de son histoire, de sa maladie, de sa dépression. J’ai du mal à stopper ce flot de paroles et d’émotions. Je laisse faire parce qu’il me semblait important d’entendre cela. Mais au fur et à mesure, je me laisse touchée par cette femme. A mon insu, va se constituer une alliance mère-thérapeute.

Cécile ne va pas plus mal, mais ne va pas mieux non plus. Le travail piétine. Tout se passe comme si en soutenant sa mère, je ne faisais que renforcer la position de Cécile dans la famille. Se reproduit dans l’espace thérapeutique ce qu’il se passe dans la famille : Cécile s’efface, dans une certaine mesure je suis moins présente à elle, à elle toute entière.

Il est temps d’introduire du changement, et d’opérer un changement de position. Pour cela, avant une séance, je me mets en auto-hypnose, et je  me place en  face de Cécile et de mes difficultés.

Je me rend compte  alors à quel point j’ai du mal à entendre la dépression de cette enfant. Il m’est plus facile d’entendre celle de sa mère. Si j’étais en contact avec ses ressources, son côté angélique, je tenais à distance son fond dépressif. Je sollicitais un peu trop l’un au détriment de l’autre ne facilitant pas les processus d’intégration de Cécile, ne lui permettant pas l’accès à son unité, c’est-à-dire à sa singularité.

« C’est en nous que retentit la singularité de l’autre » explique F. Roustang. L’intensité de la présence thérapeutique suppose notre capacité à prendre tout de l’autre. C’est véritablement un geste, une posture qu’il faut refaire sans cesse.

Cela a un effet immédiat sur les séances ; la vie dans la maison des fleurs s’anime, et Cécile se propose alors de dessiner sa famille à elle.

Quand les demandes familiales répondent aux défenses du thérapeute, le travail piétine et il est facile d’évoquer l’intrusion familiale…

Je finis par signifier à la mère que l’espace thérapeutique de sa fille ne pouvait être le sien. Cette empathie de ma part envers la souffrance de la mère a-t-elle été un frein ? ou au contraire, un détour nécessaire, un point de départ pour un début de différenciation et d’individuation pour Cécile ? Je ne sais.

En tous les cas, une confiance commence à s’établir entre la famille et moi, l’alliance mère-clinicien s’est transformée – pour un temps – en une alliance thérapeutique avec la famille.

Cela va constituer un répit au cours duquel Cécile va commencer à pouvoir élaborer et symboliser sa dépression.

3e séquence. Le dessin de la famille, ou l’impuissance du thérapeute

Dans ce dessin (dessin 3), Cécile place, en premier lieu, sa mère, au centre, qui s’équilibre plutôt bien avec ses béquilles. Elle se place en second, à la droite de la mère, presque aussi grande qu’elle. Elle se tient, me semble-t-il, à une « bonne distance », laissant supposer que quelque chose s’est tout de même régulé dans sa position par rapport à sa mère. A la gauche de la mère, son mari, bien ancré dans le sol, bien stable ; il assure ! Ces trois personnages occupent toute une feuille. Cécile s’arrête de dessiner. Je la questionne : « Il n’y a personne d’autre dans la famille ? » Elle prend une nouvelle feuille et dessine la fratrie en quelque sorte : tout d’abord son cheval, qui occupe quasiment les deux tiers de l’espace, puis son petit frère et enfin Laure. Tout le monde sourit, sauf la petite sœur (dessin 4).

Voici venir le temps de l’exploration des rivalités fraternelles.

Cécile souffre du fait que sa mère lui consacre trop peu de temps. Le soir elle doit faire ses devoirs toute seule pendant que sa sœur occupe sa mère à temps plus que plein. Elle souffre, mais elle n’ose pas encore exprimer ses colères, qu’elle retourne contre elle-même.

Il lui faudra beaucoup de temps avant de s’autoriser à exprimer ses pulsions agressives envers sa sœur. Affronter ses pulsions agressives est une véritable souffrance narcissique pour Cécile.

Je travaille alors sur la symbolisation de ses fantasmes hétéro-destructeurs, en lui proposant de jouer avec les peluches. Le crocodile va subir les assauts de sa haine. Cela la fait rire joyeusement, et finit par l’alléger et la soulager.

Du coup, à la maison, elle se fait davantage respecter, elle sort imperceptiblement de sa position de sacrifice : « j’ai réussi à dire non à Laure, et à lui interdire de rentrer dans ma chambre hier »

Mais cette famille, tragiquement frappée par des pertes au niveau des fratries, ne peut supporter que Cécile bouscule l’homéostasie de la famille.

Cette résistance familiale commence sérieusement à m’agacer. Je perds patience et je me sens un peu découragée.

4e séquence. Les ballons multicolores, quand l’horizon se dégage

La quatrième séquence de cette thérapie, s’ouvre sur une espèce d’indifférence de ma part. En désespoir de cause, ne sachant plus quoi faire, je lance le va-tout de l’hypnose.

Il est vrai que depuis la première séquence, je m’y étais moins hasardée, trop en prise avec la résistance de la famille.

Habituellement avec les enfants, je prends appui sur le jeu et le dessin pour induire un état hypnotique, de manière très peu formelle, utilisant leur aptitude quasi naturelle à entrer dans ce processus. Ici, agacée, je change mes habitudes et je fais avec Cécile une séance « classique », ce que j’appelle « l’hypnose de fauteuil », par opposition à l’« hypnose de jeu » (cf. article in La note bleue, sous la direction de D. Megglé, Satas, 2005).

Au cours de cette séance, je suggère quelque chose de léger, d’aérien – j’avais sans doute moi-même besoin d’air et surtout de retrouver ma liberté – je suggère donc une promenade dans le ciel bleu (peut-être celui de la transformation du cheval). Promenade sur un tapis volant, porté par des ballons multicolores. Je suggère à Cécile de se perdre dans le ciel, de se laisser porter par les courants d’air contraires, d’y trouver de la tranquillité. Malgré ces mouvements qui la ballottaient, elle pouvait découvrir tout autour d’elle, un très large paysage et le parcourir à sa guise, à son rythme. Des amis oiseaux venaient la rejoindre.

La séance dura assez longtemps, son visage se transformait au fur et à mesure de la profondeur de la transe. Je lui donnais une suggestion post-hypnotique : dans sa situation, il n’y a qu’elle qui puisse trouver la place qui lui convienne, elle seule sait les changements ou non changements qui sont bons pour elle. Ayant repris moi-même ma liberté je lui restituai la sienne.

Au réveil, elle eut envie de dessiner les ballons multicolores. (dessin 5)

A la séance suivante, Cécile reprit l’histoire de la famille fleurs. Là tout bouge, la famille fleur déménage dans une maison plus vaste, une belle maison orange, où chaque enfant a sa chambre. Ensuite elle dessine l’environnement de la maison, une place centrale est donnée au  jeu, et il y a même un lieu de « transformation des couleurs ». (dessin 6)

La dernière page de son histoire s’intitule « 15 ans après » Vive les mariés. Belle projection dans le futur. (dessin 7)

Cécile décide d’espacer les séances. Elle va de mieux en mieux.

Nous convenons d’arrêter définitivement. Son sourire grave était devenu rieur, et plein d’humour : « à l’école, je suis encore un peu timide, mais c’est comme ça ! ». Son dernier dessin est un représentation d’elle-même, bien centrée dans un espace plein de promesses. (dessin 8)

Que s’est-il passé ?

4 – La veille généralisée du thérapeute

Si la séance des ballons multicolores fut décisive, ce n’est pas seulement grâce à l’utilisation de l’hypnose chez le patient, ce fut mon changement de position.

Dessin d’enfant ou dessein du thérapeute ?

C’est au moment où je n’attends plus rien que quelque chose de réellement significatif se met en place. Comme si pendant un certain temps ma sollicitude envers Cécile, envers sa famille, ma bonne volonté empêchait cette enfant d’accéder à sa profonde liberté.

Il fallait que je cesse d’avoir un dessein sur cette famille pour que la puissance imaginative des dessins de Cécile l’aide effectivement à opérer les changements qui lui étaient nécessaires, et qu’elle seule pouvait définir.

« L’imagination possède l’énergie suffisante pour imposer une nouvelle donne, un nouveau plan à la fois plus réaliste et plus gros d’avenir. Mais ce nouveau plan, pour être effectué, devra être décidé par une appropriation.» (F. Roustang)

Pour parvenir à cela, il a fallu que j’accepte mon impuissance.

Ainsi que le disait Chertok : « l’hypnoanalyste est d’abord quelqu’un de sensible à la multiplicité incontrôlable des facteurs qui jouent dans la cure et qui est capable  de vivre son impuissance sans la refouler derrière des théories »

Il me semble essentiel de ne rien vouloir pour l’enfant. Ne pas avoir de dessein pour la famille.

C’est peut-être là que se situe la frontière entre thérapie individuelle d’enfant et thérapie familiale. En tant que thérapeute d’enfant, je ne dois rien vouloir comme changement pour la famille. Je dois seulement donner à l’enfant la possibilité de trouver lui-même SA place.

Sinon je me substitue à la responsabilité de l’enfant, je le prive de sa propre liberté.

Comment y arriver ?

Par l’attente, telle que F. Roustang la définit.

Face au déferlement des impressions, au foisonnement de ce que l’on reçoit par le fait d’être  en contact direct avec la famille, il faudrait, comme le suggère F. Roustang « ne rien faire, surtout ne rien faire que d’être là », dans une attente.

« Seule une attente de total loisir va permettre l’unification de ces sensation multiformes… Par son sentir ouvert, le thérapeute invite le patient à remettre en mouvement Son propre sentir, c’est-à-dire le lieu où apparaissent de nouveaux liens, de nouveaux possibles.»

« Etre dans la pure attente ? Cela signifie s’attendre à tout et à n’importe quoi. Ce n’est pas une attente vide, mais une attente qui délibérément se vide, justement pour rester en contact avec tous les possibles et se rendre capable de les laisser advenir… »

L’attente étant, pour F. Roustang, l’essence même de l’hypnose.

Conclusion

Finalement la position de thérapeute d’enfant devrait flatter ma fainéantise. Plus les informations qu’on y reçoit sont riches, moins il y aurait de choses à faire. Ce dépouillement du faire du thérapeute qui renforce l’intensité de sa présence, c’est peut-être là le lieu de notre liberté.

Liberté qui « touche la vie dans son jaillissement ».

Ce qui fait la richesse, la difficulté des thérapies d’enfant c’est ni plus ni moins l’émerveillement sans cesse renouvelé devant la vie qui se donne, se  cherche, se perd, se trouve, se transforme, dans un mouvement étonnant, déstabilisant, innovant. L’enfant interroge sans cesse notre capacité à prendre tout de cette vie qui s’invente sans cesse.

Bibliographie

Bateson G. Vers une écologie de l’esprit. Le Seuil, 1977.
Fabre N . Le travail de l’imaginaire en psychothérapie de l’enfant. Dunod, 1998.
D. Megglè. Sous la direction de. La note bleue. Satas, 2005.
Prieur B.& Rey E.Col. Systèmes,éthique, perspectives en thérapie familiale. ESF, 1991.
Prieur N. Nous nous sommes tant trahis. Amour, famille et trahison. Denoël, 2004.
Roustang F. Qu’est-ce que l’hypnose ? Les éditions de minuit, 1994.
Roustang F. La fin de la plainte. Odile Jacob, 2000.
Roustang F. Il suffit d’un geste. Odile Jacob, 2003.
Selvini Palazzoli M. Cirillo S. Selvini M. Sorrentino A.M. Les jeux psychotiques dans la famille. ESF, 1990.
Winnicott D.W. Jeu et réalité. L’espace potentiel. Gallimard, 1971.

in La Note Bleue – Hypnose et thérapie brève – sous la direction de D. Megglé. Ed. Satas (2005)

Du jeu à l’hypnose

J‘avais envie de partager avec vous quelques réflexions à propos d’un moment bien particulier qui émerge au cours de certaines thérapies d’enfant.
C’est un moment où le jeu se fait hypnose, presque naturellement, en tous les cas dans une simplicité tout à fait déconcertante. Au détour d’un dessin, en plein cœur d’un jeu , l’enfant nous lâche, comme on lâche les amarres, et bascule, glisse imperceptiblement vers un état hypnotique ; sans induction formelle, mais, qui plus est, quasiment à son initiative.

En effet, du jeu à l’hypnose, il n’y a souvent qu’un pas à franchir. Quand l’enfant le franchit de lui-même, ce n’est rien moins que surprenant. Il force, oblige en quelque sorte le thérapeute à se mettre en retrait. Il me semble que s’institue alors quelque chose d’un grand respect mutuel, respect de la singularité de chacun, au sein d’une altérité mise en acte.

Cet instant très fugitif me semble fondateur pour l’enfant.

Le jeu qui était concentration, fixation se fait ouverture, et création d’un nouveau mode relationnel. L’activité ludique qui fut arrêt par rapport aux afférences extérieures, se déploie en un mouvement très ample, très libre, dans lequel l’enfant se trouve être en contact et avec son potentiel et avec celui du monde environnant. Sans doute sommes-nous ici très proches de ce que F. Roustang appelle la vigilance généralisée.

F. Roustang qui d’ailleurs dit dans la « Fin de la plainte » : « l’hypnose n’est rien, elle n’est qu’un jeu. Mais le fait qu’elle soit un jeu n’est peut-être pas rien »

Quand on parle de Jeu, on ne peut pas ne pas évoquer Winnicott : « c’est en jouant et seulement en jouant que l’individu, enfant ou adulte, est capable d’être créatif et d’utiliser sa personnalité toute entière ; et c’est seulement en étant créatif que l’individu découvre son soi. De là, on peut conclure que c’est seulement en jouant que la communication est possible » (Jeu et réalité).

Dans cette trajectoire qui va de Winnicott à F. Roustang, j’avais envie de jeter certains ponts.

La thérapie, comme rencontre du jeu de l’enfant…

J’ai commencé à pratiquer l’hypnose avec des enfants et adolescentes violents, qui évoluent dans un milieu familial particulièrement fragile, fragilisant voire pathogéne. La thérapie est dans ce cadre-là, bien souvent demandée par l’école, les parents étant dans la banalisation, si ce n’est le déni de la souffrance de leur enfant. En tous les cas, ils l’amènent en consultation avec surtout le souci que rien ne change. Les symptômes de l’enfant ayant une fonction essentielle dans l’homéostasie familiale, l’alliance thérapeutique avec la famille est quasi inexistante. Ainsi l’enfant amené en thérapie se trouve être au cœur de demandes contraires, l’école attendant un changement que la famille ne semble pas pouvoir affronter.

L’individuation de l’enfant est à la fois vitale pour lui et à la fois intolérable pour la famille. Entre différenciation et appartenance, entre autonomie et prises en compte des contraintes familiales, et des pressions de l’école seul l’enfant peut trouver une place viable pour lui. Encore faut-il lui suggérer qu’il peut l’inventer.

J’ai pratiqué avec ces enfants ce que j’appelle « l’hypnose de fauteuil », l’enfant est installé, comme les adultes, dans un fauteuil et je fais des inductions, comme avec les adultes. Classique ! Jusqu’au jour, où certains petits patients me firent découvrir autre chose…

Benjamin, 9 ans, agressif à la maison, violent à l’école ; il risque un renvoi définitif. Ses parents sont en train de se séparer, il est complétement en alliance avec son père, qu’il s’est donné comme mission de protéger, dont il porte la fragilité, père qui se laisse largement prendre en charge par B. Benjamin est réfractaire à tout ce qui vient de sa mère, étant bien entendu pour lui que pour être le fils de son père, il ne peut que mettre sa mère en échec.

– Les deux premières séances sont très denses en paroles et en jeux. Il met notamment en scène avec des peluches ses pulsions de destruction de la mère ; elle vole plusieurs fois à travers mon bureau pour finir ensevelie derrière la poubelle.

– A la 3° séance, il arrive bien plus tranquille, il me demande de dessiner, et le fit dans un calme tout nouveau. Calme que je laisse s’installer de plus en plus ; me contentant d’attendre, sans savoir au juste ce que j’attends, mais en même temps curieuse de ce qui pouvait arriver .
Au bout d’un moment assez long, il finit par me dire : « je n’ai jamais entendu le silence comme cela » et je me contente de l’inviter à y entrer un peu plus, encore un peu plus, et à porter attention à ce qu’il éprouve. Et je ne fais rien d’autre, je sentais – que dans cet instant où il semblait ne rien se passer – précisément il se passait quelque chose d’intense en lui, pour lui, qui lui appartenait et auquel il n’était pas nécessaire que j’ai accès.
Il continuait toujours à dessiner, mais le temps était comme suspendu. Absorbé par son geste, il semblait être aussi très loin, dans un autre espace. Tout en dessinant, il n’était plus dans le dessin. La dissociation faisait son œuvre.
A la fin de la séance, il me dit seulement dans un grand soupir d’aise : « ça fait du bien ce calme »
Il venait de se surprendre à pouvoir exister autrement que dans l’agitation. Il venait peut-être de se libérer d’ être obligé de jouer les « durs », « les caïds ».
Cela me fit penser à W. pour qui « le moment thérapeutique , c’est le moment où l’enfant arrive à se surprendre lui-même. »
Quand il rejoint sa mère qui l’attend dans l’entrée, il se jette dans ses bras , en lui disant « maman, je t’aime ». Moment d’émotion.

– La 4° séance, B. entre en disant qu’il a envie aujourd’hui de jouer aux billes. Je lui réponds que je n’en ai pas, mais que cela n’est pas un problème. Il sait qu’il peut créer ce qu’il veut à partir de ce qui est présent dans le bureau. Il hésite un peu et finit par façonner des billes avec une pâte durcissante, puis à les peindre consciencieusement. Cela occupa presque toute la séance. Rien d’autre ne se passa. A la fin, sa mère voulut me voir, « je découvre un nouveau B. » me dit-elle « on parle beaucoup ensemble, je retrouve mon fils ».

– Il y aura encore deux rencontres, au cours desquelles on se contentera de jouer aux billes, en échangeant des banalités.
A l’avant dernière, son père vient le chercher, « B. est beaucoup plus calme et il arrive à me dire « ma vie, c’est ma vie » et il ne veut plus rien entendre de la mienne. Il m’épate. » Là aussi, le père accepte l’épiphanie du nouveau visage de son fils.
Lors de la dernière séance, B. reprend le jeu de billes. Mais je ne le sens plus du tout présent. J ‘ai l’impression que le jeu est pour lui une manière de prendre congé de moi. Ce qu’on verbalise ensemble. On convient d’un commun accord d’arrêter le travail.

Si nous reprenons une à une les séquences, quelles remarques pouvons-nous faire ?

… et du jeu du thérapeute

– Lors des deux premières séances, le jeu permet à B. de mettre en scène son monde intérieur, fait de pulsions, fantasmes, souvenirs, désirs, mais aussi d’imagination… Aux abords de ce gouffre profond, inquiétant, qui constitue la subjectivité inaliénable de l’enfant, la question est de savoir comment entrer en jeu comme thérapeute.

Winnicott est très clair : pour lui, il s’agit avant tout de se perdre dans le chaos, d’y plonger. Le jeu devient thérapeutique, nous dit-il, quand le clinicien est « capable d’entendre le chaos initial du patient ». Mais l’entendre surtout « sans avoir besoin de cohérer ce non sens ». « Le patient peut alors se rassembler, et exister comme unité et non plus défense contre l’angoisse » ; sinon le patient « aura manqué une occasion de se reposer, de ce type de repos d’où émerge la créativité. »

Ici, les options épistémologiques du thérapeute vont être ici déterminantes pour permettre de passer du jeu à l’hypnose, ou non.

En ce qui me concerne, je suis suffisamment paresseuse pour ne pas m’arrêter aux éléments psycho dynamiques qui apparaissent à travers le matériel projectif du jeu, ou d’un dessin, ni même aux éléments relevant des interactions familiales – aussi intéressants soient ils – je suis surtout curieuse de voir ce que l’enfant va faire de tout cela.
Cela veut dire que j’essaie de prendre tout de lui, sa capacité à aimer comme sa propension à haïr, mais tout de lui, c’est prendre – aussi – dans un même geste ce qui existe déjà et ce qui n’existe pas encore. Et ma curiosité est toute entière aiguisée par le non encore existant de l’enfant, qui est de l’ordre de la pure imagination, de la création.

Tout en entendant les conflits internes de l’enfant, tout en le rejoignant au plus prés de sa souffrance, tout en me laissant tomber dans le chaudron familial, je suis déjà ailleurs, tendue vers le changement à advenir. Sans doute est-ce le début d’une dissociation qui s’opère en moi, une entrée en hypnose que l’enfant peut entendre comme une invitation qui lui est faite.

Aussi, quand une interprétation me fait les doux yeux, j’essaye de passer mon chemin et de ne pas m’y arrêter, elle risquerait de figer le mouvement créatif du jeu. Comme si mon rôle consistait à préserver avant tout les conditions du jeu, en maintenant une fluidité, une mobilité innovante, en gardant le cap sur l’imagination.

Winnicott d’ailleurs considère les interprétations comme des « propagandes » imposées par le thérapeute à l’enfant. Il en parle comme d’une véritable « collusion défensive », qui renforce en même temps de façon bien commode et les défenses du patient et les résistances du thérapeute.

Car interpréter, c’est introduire en effet quelque chose de létal dans la relation. On ramène à un savoir préalable, abstrait, à une connaissance désincarnée, à une théorie inanimée quelque chose d’exceptionnel qui émerge là dans cet instant unique de la rencontre thérapeutique, instants uniques qui se renouvellent sans cesse parce que l’enfant n’est jamais tout à fait le même, ni le thérapeute.

En ne cherchant pas à ramener à du « déjà vu », du « déjà su », à de « l’organisé » le vivant qui se déploie là dans une inévitable incohérence, l’unicité, la singularité de l’enfant se mettent en mouvement. Il peut commencer à prendre le risque d’être lui même, de s’individuer.

Il s’agit donc d’aller vers un inconnu, un quelque chose de vivant mais qui paradoxalement n’existe pas encore.

Winnicott ici aussi nous étonne, car bien qu’il continue à se référer à l’inconscient freudien, comme réservoir du refoulement, il évoque aussi un inconscient, qui serait un lieu de potentialités inactualisèes, qui n’est pas sans rappeler l’inconscient ericksonien.
« Nous progressons » nous dit W. « davantage quand nous reconnaissons la non existence du patient que lorsque nous travaillons longuement sur la base de mécanismes de défense du moi… c’est de la non existence, qu’advient l’existence »

En route donc pour cet inexistant

Avec Benjamin, nous n’y sommes pas encore. Jusqu’à présent il n’a fait que reproduire ce qu’il vivait avec ses parents. Très bien. Mais à partir de là, j’entre dans le jeu, je me mets en jeu, et j’avance un pion. Je vais très explicitement lui suggérer une autre alternative : « pour toi, c’est bien comme ça ? ou tu as envie que cela change ? »

J’ouvre une brèche sur un changement possible. A ce moment là, bien sûr, je sens réellement sa capacité à changer. Ce qui n’est pas toujours le cas avec certains enfants. Avec B., je suis moi même en relation avec son potentiel, cette matière informelle, encore impalpable, présente en lui et qui me traverse. Lui, ne connaît pas encore cette force qu’il a, mais d’une part je la reçois sans savoir ce qu’elle est et, d’autre part, elle me brûle déjà les mains et je n’ai qu’un désir c’est de la lui restituer.

Mais je ne fais rien d’autre. J’ai avancé un pion, à lui de s’en saisir. Sa vie lui appartient, lui seul peut décider s’il veut explorer du côté de l’inconnu, inventer quelque chose qui n’existe pas encore, ou s’ il continue à répéter et rester dans les terres ressassées de sa souffrance, et de son symptôme. Il est clair que je ne peux rien décider pour lui. Et j’essaie de me souvenir de ce que dit F. Roustang « Sa guérison n’est pas mon affaire, mais la sienne propre »

Je me contente de dire, quelque chose du genre « si tu veux que cela change, je sais que tu en es capable »

En percevant en lui quelque chose qui lui appartient en propre, dont il ignore encore l’existence, mais que je lui propose d’approcher, déjà cette interaction vient faire césure et fracture avec ses patterns relationnels habituels, car cela le pose d’emblée dans sa dignité de sujet, sujet responsable et entier .

La balle est dans son camp. Et, chose étonnante, il va de lui-même se saisir de l’hypnose pour répondre à cet enjeu de taille.

3° séance. Quand je me rends compte qu’il est en transe, à son initiative, j’avoue que cela me prend au dépourvu.

J’ai beau savoir que les enfants ont une grande familiarité avec l’hypnose, que la relation que j’ai instituée avec lui a favorisé, sans doute, un certain nombre de mises en condition qui sont autant d’inductions informelles.

J’ai beau me souvenir de Winnicott qui déclare : « ce n’est pas moi, mais l’enfant qui dirige l’entretien ». J’avoue que je me sens immédiatement privée, dépouillée de quelque chose que j’avais dû prendre pour du pouvoir.

Hors jeu le thérapeute ? Est-ce que je suis là, seulement pour « de rire » ? Peut-être justement le rire est-il notre meilleur allié, le rire de nous même et la dérision de notre fonction sont-ils essentiels pour tenir notre place ? Et pour permettre à l’enfant de faire l’expérience de « sa capacité à être seul en présence de l’autre » si chère à Winnicott.

En tous les cas, il faut le reconnaître, la position du thérapeute est totalement paradoxale ; il s’agit à la fois de s’effacer, mais en même temps de ne pas s’absenter. Ce n’est plus moi qui mène le jeu, et en même temps, ce jeu hypnotique ne peut se dérouler que soutenu par la relation spécifique qui s’est tissée entre l’enfant et moi.

Dans ce cadre thérapeutique, rien ne peut se faire sans moi, et en même temps tout se fait en dehors de moi.

Ma présence est totale et en même temps vagabonde. Je suis là toute entière et en même temps je n’ai déjà plus besoin d’être là.

On retrouve F. Roustang (fin de la plainte) « lorsque le thérapeute s’est si bien effacé au contact du thérapisant, la situation se retourne… il pensait que sa tâche était d’inventer, d’improviser pour permettre le changement… il s’aperçoit qu’il n’y a rien à faire, rien à découvrir, que la réponse qu’il cherche lui est fournie au fur et à mesure par le thérapisant. Car l’appréhension du sentir est réciproque… celui qui est inspiré et qui improvise n’est plus le thérapeute mais le thérapisant, car c’est lui qui détient la clef de la parole qui modifie »

Tout est dit, mais cela est complètement impossible à tenir, c’est sans doute pour cela que F. Roustang le dit, cela nous libère d’avoir à faire quoique ce soit.

En tous les cas, dans ce repos partagé, c’est comme si un air léger et fleuri entrait et circulait dans le bureau, comme si une vague de vie s’engouffrait à l’intérieur de l’enfant, du thérapeute et dans cet espace qui à la fois nous sépare et nous relie.

Dans ce moment, véritablement suspendu, l’enfant s’éprouve comme vivant, c’est-à-dire au cœur d’une interdépendance fondatrice.

La relation thérapeutique lui aura seulement permis de franchir l’abîme de sa liberté, en acceptant la peur et le risque qui y sont liés. Ce qui peut l’aider à trouver Sa place dans Sa famille. Il lui faudra encore deux séances pour s’en assurer totalement et cela va passer par une forte présence corporelle.

L’hypnose, espace de réciprocité

– Au cours des deux dernières séances, le jeu de billes implique généreusement le corps et de l’enfant et le mien. Nous sommes à genoux sur le tapis, et nous nous déplaçons dans toute la pièce. Souplesse physique et agilité psychique s’acquièrent dans un même geste.

Benjamin, par les mouvements du jeu, habite son corps propre, les contours de son individualité, mais aussi l’espace offert. De plus, par l’utilisation des matériaux divers, il redéploie sa sensorialité, odeur de la peinture, des crayons, toucher du papier, des diverses pâtes, vivacité des couleurs ; toute une esthétique est en mouvement. Le corps propre est totalement engagé dans la communication inter-subjective.

Pour F. Roustang « le corps est relation personnalisée ». Et le travail thérapeutique devrait permettre, selon lui, que « la psyché retourne au corps » pour reconstituer l’unité essentielle.

En fait par nos corps en dialogue, qui se positionnent l’un par rapport à l’autre, dans une distance toujours à ajuster, dans une harmonique à accorder, nous co-créons un espace transitionnel.

Espace potentiel qui n’appartient ni à l ‘enfant, ni au thérapeute, mais qui est la condition même de toute rencontre interpersonnelle. B. découvre qu’il a besoin d’un autre pour exister pleinement, qu’il ne peut accéder à sa singularité que via un autre, dans une relation d’influence réciproque ; c’est-à-dire que lui aussi modifie, transforme quelque chose du thérapeute. Ce n’est finalement pas très loin de ce que nous dit M. Erickson : « l’hypnose est la manière dont deux personnes réagissent l’une à l’autre »

Dans cet espace transitionnel, l’enfant crée un nouveau rapport à l’autre, à soi, au monde. Winnicott explique : « Le patient et l’analyste font partie d’un contexte clinique où chacun d’eux va être créé et trouvé par l’autre. Cette réciprocité et cet échange créent une nouvelle dynamique de dialogue, plus féconde qu’un simple relation transférentielle. »

Exit donc, la répétition névrotique qui se rejoue inlassablement dans le transfert ! Mais que Winnicott le dise aussi clairement, cela est bien intéressant.

Dans « la consultation thérapeutique de l’enfant » que W. écrit à la fin de sa vie, il constate que cette nouvelle dynamique relationnelle advient très fréquemment lors de la première consultation, qu’elle peut se poursuivre après 4-5 séances maximum, mais qu’elle risque ensuite de se perdre sous l’effet du transfert et de la névrose de transfert. Il recommande donc de « faire le minimum » en clinique de l’enfant.

Et il ajoute : « il doit y avoir un lien entre cet état de choses et ce qu’on obtient de manière moins profitable par l’hypnose ». Il apporte un bémol à l’hypnose – contexte oblige – mais tout de même !

Alors, W., adepte des thérapies brèves, hypnothérapeute ? N’allons pas si vite !

Ces quelques ponts jetés maladroitement ne demandent qu’à être approfondis, à travers une relecture des textes de Winnicott.

En guise de conclusion

Il faut le reconnaître la clinique avec des enfants est particulièrement exigeante, surtout si l’on pratique l’hypnose. Ils nous placent – beaucoup plus – que les adultes face à un inexistant immense, vertigineux et leur liberté peut facilement nous submerger et nous plonger dans la confusion.
Cela exige de nous une très grande disposition personnelle à l’hypnose, ou plutôt une disposition à une forme d’hypnose très personnelle, qu’il faut sans cesse réinventer. La rigueur de notre travail passe sans doute par là. Comme F. Roustang le suggére « le pouvoir du thérapeute a pour fondation la largeur et l’intensité de sa veille généralisée ».
La rigueur de notre travail avec les enfants passe aussi par une exigence éthique de chaque instant qu’il faut, à mon sens, sans cesse interroger et refonder.