Article paru dans Cahiers critiques de thérapie familiale N° 38 (2007)

Résumé

Notre pratique nous met face à de nouvelles formes de filiation et de parenté. Le concept d’origine peut être un outil thérapeutique judicieux, à partir du moment où on pose l’originaire comme un processus mobile, sans cesse à recréer.

Un récit des origines de plus en plus difficile à transmettre

Transmettre à un enfant ses origines : une fonction essentielle de la famille

« D’où venons nous ? Où allons nous ? Qui sommes nous ? » En tant que clinicien, nous connaissons la place centrale de la question des origines dans la structuration de l’individuation et du sentiment d’appartenance.

Le rôle de la famille est primordial. Non seulement elle est le lieu originel mais encore elle sera le lieu des premières paroles que l’enfant pourra entendre sur ses origines. Car sa naissance, lui-même ne peut rien en dire. Il ne peut entendre le récit de ses origines que de la parole d’un autre. L’origine institue d’office l’altérité. L’existence de l’enfant prend corps dans des paroles extérieures à la sienne.

Transmettre à un enfant ses origines est donc une fonction essentielle de la famille.

Très bien, mais que constatons nous ? Le récit des origines est de plus en plus problématique et les failles dans leur transmission de plus en plus nombreuses.

Des origines inédites

Durant des siècles, définir son origine revenait à nommer sa filiation : je suis le fils, la fille de… inscrit dans une généalogie repérable, il y avait aussi de fortes chances de vivre dans le même lieu que ses parents, voire d’exercer le même métier. Existait alors pour beaucoup unité de lieu, de temps, de filiation. En tous les cas une certaine évidence dans la continuité générationnelle.

Aujourd’hui, les systèmes de filiation sont moins lisibles. De moins en moins d’enfants ont la même origine que leurs parents. Du fait des grands mouvements migratoires, on ne vit plus là où on est né, ni là où on a été élevé, encore moins sur la terre natale des ancêtres.

Les fratries peuvent réunir dans les familles recomposées ou adoptives des frères et sœurs d’origines différentes. Pour les enfants adoptés, le secret des origines est un problème douloureux qui continue à se poser. Si la législation permet l’accès à certaines informations, le parcours demeure difficile, les carences de données restent importantes.

Les nouvelles configurations familiales et les stérilités des couples font que de plus en plus d’enfants sont élevés par une mère ou un père « non biologique ». Le développement de techniques d’aide médicale à la procréation, que ce soit les FIV (Fécondation In Vitro) ou les IAD (Insémination Avec Donneur), introduisent des situations et des origines inédites. Ainsi pour les bébés nés grâce à une FIV, l’origine est-ce le « tube » froid et inhumain du laboratoire ? Quelles représentations les pères et les mères non biologiques ont-ils de l’origine de leur enfant ? Que leur transmettent-ils alors de manière implicite, inconsciente ?

Nous sommes bel et bien cœur d’une révolution anthropologique

L’enfant n’est plus nécessairement issu de la sexualité de ses parents. Le socle sexuel n’est plus l’unique lieu originel. Une mère n’est plus forcément celle qui porte l’enfant, le géniteur n’est pas le père qui élève l’enfant, on n’a plus besoin d’être deux pour faire, adopter ou élever un enfant, le couple parental n’est plus seulement constitué d’un homme et d’une femme.

Qui est mère ? Qui est père ? L’homme ou la femme qui a donné son sperme ou son ovocyte, la femme qui porte l’enfant, l’homme qui a sollicité la mère porteuse, celle ou celui qui l’élève, qui donne son nom, qui a abandonné, qui a adopté ? Il y a comme une abondance, une prolifération de mères et de pères autour de certains enfants, alors que d’autres restent dans des schémas encore traditionnels.

Cette révolution anthropologique, selon M. Gauchet (1) « se caractérise au final par une société qui dissocie ce qui relève de la sexualité (libre), de la famille (un vouloir vivre ensemble, dans la  durée ou non, de deux êtres quel que soit leur sexe), de l’engendrement (un désir d’enfant privé) et de filiation (non indexée sur la vérité biologique). Ces différentes fonctions, autrefois rassemblées dans l’unité de la famille sont aujourd’hui dispersées dans des espaces qui se veulent distincts. La crise de la famille ne tient ni à l’augmentation des divorces, ni à la revendication de mariages homosexuels, mais plutôt à l’éclatement et à la dispersion des fonctions que, traditionnellement, elle réunissait »

Filiation adoptive : un lien paradoxal à l’origine

Une mémoire impossible à élaborer

Il est assez fréquent de rencontrer chez les enfants adoptés des problèmes de mémoire pouvant les mettre en difficulté dans leurs apprentissages scolaires. Un travail de mémoire est constamment à l’œuvre chez un individu. Il tisse sa conscience d’exister, son sentiment de permanence. De quoi un enfant adopté a-t-il envie de se souvenir ? Qu’est-ce qu’il a besoin d’oublier ? Qu’est ce ses parents l’autorisent à retenir ou non ?

Dans sa genèse, deux moments prédominent : celui de sa naissance et celui de son arrivée dans sa famille adoptive. L’un signe son origine biologique, l’autre son origine familiale. Entre ces deux instants, il aura vécu un certain nombre d’événements.

A sa naissance il a été accueilli par des bras qu’il ne reverra plus, il a été bercé par des chansons qu’il n’écoutera peut-être plus, il a entendu une langue qu’il n’aura sans doute pas eu le temps d’apprendre. Mais qui peut témoigner de ses temps primordiaux ? Qui peut les lui restituer, lui en faire le récit ? Et ce n’est pas ce qu’il trouvera dans son dossier administratif qui lui permettra d’accéder à l’épaisseur de ce vécu !

Les parents présents aujourd’hui n’étaient pas là hier, les adultes présents hier se sont absentés. La naissance de l’enfant, la genèse de son histoire restent des événements étrangers, difficilement intégrables pour lui et pour ses parents. Or ici, quelque soit la bonne volonté de la famille, toute une partie des origines de l’enfant demeure inconnaissable, parce que fondamentalement inaccessible. Son corps a emmagasiné tout un ensemble de sensations, d’émotions mais personne ne peut l’aider à y mettre des mots.

Ce vécu l’habite comme une petite musique de fond. Mais cette mémoire est de l’ordre du sensible. Elle échappe à l’intelligible et ne peut se constituer en souvenirs. Elle risque de hanter l’enfant, ballotté entre oubli impossible et mémoire improbable.

La petite fille, le petit garçon peuvent en vouloir à leurs parents de ne pas les aider à se représenter leurs temps primordiaux, ce qui leur permettrait d’y mettre de l’ordre, de les organiser, de les dater. Il n’en faut pas davantage pour que la culpabilité galopante des parents s’anime et vienne répondre,  dans un écho amplificateur, à cette déception infantile.

Une représentation de l’origine pour le moins ambiguë

Bien des questions flottent dans la fantasmatique familiale. « Qui est la mère biologique ? Et son père ? Quelle est leur histoire ? Vivent-ils encore – où ? comment ? – Qu’est ce l’enfant porte en lui de cette histoire ? Quelles conséquences cela peut-il avoir sur son développement ? » Mais qui peut prétendre apporter des réponses ? Ce n’est pas tant ce « vide de savoir » qui est problématique, mais la manière dont chacun va le supporter, le combler, s’en défendre. L’inconscient familial va se gorger de toutes ces zones obscures. Autour de ce faisceau d’énigmes va s’organiser – de manière implicite – une bonne part des relations intrafamiliales.

Cette origine absente est pour le moins chargée d’ambivalence pour les parents. C’est tour à tour le lieu magique de la naissance de leur enfant et le spectre d’un héritage menaçant. C’est par un abandon que cet enfant est devenu leur fils ou leur fille, mais le même acte les empêche de se sentir père et mère à part entière. Tantôt, ils aimeraient purement et simplement éliminer cette origine extérieure à eux, par exemple en tuant psychiquement la mère biologique. Elle est bien dérangeante cette femme qui a « su » faire un bébé. Tantôt, devant les difficultés de l’enfant, il est bien commode de recourir au « c’est la faute à son origine ». Elle constitue une causalité explicative si facile !

Dans le même temps, les parents peuvent se référer à l’origine de l’enfant et la dénier.

Plus que de l’ambivalence, les parents risquent, quelquefois, d’envoyer à l’enfant un message sous forme de double lien, en les plaçant devant deux injonctions paradoxales: « Ton passé mérite qu’on s’en souvienne, mais surtout oublie tout de ce qui a existé avant nous. » Alors, il est plus facile à l’enfant de refouler tout en bloc. Et le passé, et le présent, et l’avenir.

Quelle place faire à l’origine ethnique, culturelle, biologique de l’enfant ?

Selon R. Neuburger (2) : « Un respect excessif liées à l’origine ethnique de l’enfant peut empêcher la prise de la « greffe mythique », ce processus imaginaire qui fait entrer un enfant dans son appartenance familiale, qui le situe dans une filiation, et une affiliation. » Si le lien fantasmatique de l’enfant à ses origines est important, les parents adoptifs ont trop souvent tendance à l’amplifier au point de le rendre envahissant. Il peut alors faire écran, et entraver les processus d’intégration familiale et psychique. A force de trop se préoccuper du pays d’origine, de la culture d’origine, on peut négliger la construction des liens d’appartenance dont l’enfant a besoin prioritairement. Croyant bien faire, les parents sont très soucieux de préserver la « vérité biologique ». Ils surinforment l’enfant, ce qui ne facilite pas  le processus d’affiliation. B. Cyrulnik (3) le confirme. « On a suivi des parents adoptants d’enfants étrangers qui ont rencontré les familles et leur ont donné des lettres et des photos pour qu’ils aient des nouvelles du petit. D’autres, au contraire ont refusé de rencontrer les parents biologiques. On a remarqué que c’est dans le groupe des enfants ignorants leur origine que l’attachement s’est le mieux établi. »

Une famille humaine est avant tout une famille symbolique

Ce ne sont pas les liens de sang, ni la couleur de la peau qui structurent le processus d’affiliation, d’appartenance, qui sont d’ordre de l’imaginaire, du symbolique. Ce sont les modèles partagés ou imposés, la manière dont on régit les liens dans le couple, dans la fratrie, entre générations. Ce sont les règles, les valeurs, la confiance que lui transmet au gré des jours la famille, c’est sa place dans l’ordre social dans lequel il évolue qui l’instituent comme sujet, et citoyen en lui offrant en partage une vision de l’univers, un imaginaire politico-religieux.

L’enfant des PMA, d’où vient-il ?

Bien que la filiation biologique des enfants nés grâce à une FIV soit claire, bon nombre de parents se demandent que dire à l’enfant de ses origines.

La transmission de la souffrance

Dans un tel contexte, ce qui peut poser problème, ce n’est pas la FIV en tant que telle, mais c’est la transmission d’une souffrance mal élaborée. L’enfant peut confusément sentir qu’il est chargé de réparer des blessures, qu’il est censé combler des manques, des renoncements. La moindre imperfection de l’enfant peut réactiver le sentiment de défaillance. Quand les blessures de la PMA n’ont pas pu être pansées, ni pensées, qu’il est difficile alors de renoncer au bébé rêvé et fantasmé ! « Avec tout ce que j’ai galéré….» me disait récemment une maman « …c’est vrai, j’ai du mal à accepter que mon fils ne soit pas comme je l’imaginais, peut-être pas parfait… mais… au moins plus facile, plus gentil avec moi »

Si l’arrivée du bébé comble un désir, elle n’élimine pas les affects « d’avant ».

L’enfant censé symboliser l’entente du couple, a souvent fragilisé celui-ci pendant le parcours du combattant qu’a été la PMA. Quelle place, quelle fonction aura-t-il dans le couple ? Avant de se demander quoi dire à l’enfant de ses origines, le couple n’a-t-il pas d’abord à Se dire ce qu’a représenté pour chacun l’arrivée de ce bébé ?

Un système de loyautés inversées

Les PMA jettent un trouble dans le système de loyautés. Traditionnellement, une femme qui ne peut engendrer se trouve en dette vis-à-vis de sa propre mère. Elle a reçu la vie. Et ce don la place devant une obligation morale, celle d’engendrer à son tour, d’assurer la permanence de la lignée. Le corps de la femme « doit » un enfant à sa famille, et à travers elle, à la société toute entière. Comment assumer sa dette de vie quand on se trouve stérile ?

Longtemps, dans les systèmes traditionnels, l’arrivée de bébé était  censée ramener le « compteur à zéro » entre les générations. Ici, la jeune mère a eu tellement de mal à avoir son bébé, qu’elle a plutôt l’impression que ce sont les autres qui restent en dette envers elle. Elle leur en veut inévitablement.

Afin de ne pas faire porter à l’enfant des règlements de compte qui ne le concerne pas, les parents ont à penser leur place dans le transgénérationnel, mais aussi dans leur fratrie.

L’IAD, ou l’origine de l’enfant comme corps étranger

L’IAD, une transmission de deux secrets ?

L’ IAD s’organise autour de deux secrets. Celui de l’anonymat du donneur, totalement encadré par la loi. Le 2° secret, organisé bien souvent par les parents autour de la stérilité du père. Quelle est douloureuse cette stérilité masculine et tellement taboue !

Entre l’homme et l’enfant, entre le père et la mère plane toujours plus ou moins la présence de ce « corps » étranger, que représente le sperme du donneur. Etrangeté qui peut être fantasmée comme la gestation d’un enfant adultérin. Impossible d’éviter des relents de jalousie, de rivalité envers le donneur, présent, d’une certaine manière dans le corps de la femme aimée et de l’enfant qui va naître.

En fait, tout ceci crée au sein du couple de profonds décalages. La femme vit une maternité quasi normale, alors que le père ne sait plus où il en est de lui-même. C’est l’homme qui est stérile, c’est la femme qui subit dans son corps les traitements. Décalages qui pourraient être renforcés par les fantasmes parthénogénétiques des femmes, se croyant dans une position de toute-puissance, puisqu’elles ont éliminé le père et le donneur. Ces fantasmes inconscients pourraient booster encore davantage l’angoisse de castration des hommes.

Dans un tel contexte que risque-t-on de transmettre à son enfant de ses origines ?

Le couple parental devenu inutile ?

Par rapport à l’adoption, ici on va plus loin dans la déconstruction des modèles. C’est un peu le concept de couple parental qui est remis en cause. Inutile en effet que les deux parents soient « logés à la même enseigne ». Un parent peut être biologique, l’autre social.

La question du père est centrale dans l’IAD. Elle en constitue la pierre angulaire. Il n’y a pas ou le donneur, ou le père social, il y a et le donneur, et le père social, dans une logique non concurrente et additionnelle. La parenté n’est plus une entité entière, une et indivisible, mais constituée d’acteurs intervenants à des moments successifs et interdépendants.

Constater l’enchaînement des besoins qui se complémentarisent et s’additionnent est important: un homme –anonyme- a eu besoin de donner quelque chose de lui, ce don a permis à un couple d’avoir un enfant, cet enfant reconnaîtra l’homme qui l’élève comme son père. Le donneur a besoin de receveur. Le père a besoin du donneur. La mère a besoin du consentement actif du père. L’enfant a besoin de la convergence de tous ces désirs pour exister.

Les origines se révèlent dans toute leur complexité. Bien que celle-ci soit difficile à penser, elle constitue l’essence même de la pensée des origines. Pour P.C Racamier (4) : « La pensée des origines est un processus. Elle constitue un soutien, un tissu sur lequel pourront se dessiner des origines différenciées. Elle garantit l’identité et la continuité ». C’est dans la capacité de trouver une unité, une cohérence, une permanence au cœur de ces différents fils, trames, écheveaux que le sujet structure son identité.

L’homoparentalité en questions

L’origine diffère selon les situations

Les familles homoparentales se constituent à partir de 5 situations possibles.

1- un des parents hétérosexuels devient homosexuel – ce sont les situations les plus nombreuses.

2- l’adoption par un célibataire, majoritairement des femmes.

3- la coparentalité : un homme s’entend avec une femme. Après une insémination « artisanale » faite maison, la mère donnera naissance à un enfant reconnu par son père biologique. Chaque parent biologique vit séparément, mais l’enfant peut être élevé par ses deux papas, et ses deux mamans.

4- IAD. Une femme seule ou en couple se rend dans pays qui l’autorise pour recevoir un don de sperme.

5- une mère porteuse. C’est la façon pour un homme d’avoir un enfant.

Les filiations sont donc diverses et ne posent pas toutes les mêmes difficultés.

Dans le cas de coparentalité, une pluri parentalité se met souvent en place, il peut y avoir – il est important qu’il y ait- une assez rapide visibilité des origines de l’enfant. L’enfant peut y trouver ses repères identitaires et affectifs. La question est alors une question de rythme de passages d’un foyer à une autre, de répartition du temps entre les moments passés chez les mamans, et ceux passés chez les papas.

Quant aux enfants issus de précédentes unions hétérosexuelles, leurs origines sont repérables, mais ils traversent des zones de turbulences patentes, liées aux souffrances parentales et à leur propre système de représentation. La nouvelle orientation sexuelle du parent homo constitue un véritable séisme pour l’autre membre du couple, profondément bouleversé dans son image de soi et dans son identité sexuée. Comment ai-je pu vivre avec quelqu’un qui n’était pas celui ou celle que je croyais connaître. Qui donc ai-je aimé ? Avec qui ai-je fait l’amour ? Le « qui est-il » renvoie au « mais qui suis-je ? » Le parent homosexuel, de son côté, est terriblement tiraillé. Bien souvent, il peut continuer à éprouver de l’affection pour son ex, il ne le/ la quitte pas parce qu’il ne l’aime plus, mais parce qu’il a envie de réaliser quelque chose longtemps réfrénée. Le choix s’impose désormais, mais toute une partie de soi, de sa vie reste attachée à l’histoire du couple.

L’enfant est plus ou moins pris par tous ces affects souvent massifs. Il doit vivre le deuil du couple parental, tout en restant dans des non dits quant à la raison de la séparation. L’homosexualité du parent a tellement du mal à être révélée. Ce non-dit arrange pour un temps tout le monde. L’enfant pressent quelque chose qu’il n’est pas pressé d’entendre explicitement.

La filiation homoparentale la plus délicate, c’est celle constituée par IAD ou par une procréation pour autrui (mère porteuse). Le risque, c’est d’éliminer ou d’occulter la part de l’ « autre ». Deux mamans peuvent exclure toute référence au donneur, remisé à une place d’étalon. Ou deux papas peuvent rendre le ventre de la mère porteuse tout à fait opératoire. Il est essentiel de réintroduire la part du don. Souvent ces attitudes sont d’autant plus gênantes et dommageables qu’elles sont l’expression de « règlements de compte avec l’autre sexe ».

Si le tiers « nécessaire » à la conception est exclu, ni nommé, ni identifié au moins verbalement, si une place ne lui est pas faite au moins psychiquement, il manque à l’enfant un élément du puzzle constituant son origine. Pour qu’un enfant puisse construire son identité sexuée, il faut qu’il puisse reconnaître sa double filiation, qu’il puisse reconnaître la part des différents acteurs lui ayant permis de naître.

Les questions des enfants

Quelque soit son origine biologique, les enfants de manière plus ou moins métaphorique posent un certain nombre de questions communes.

« De quel couple, suis-je né(e) ? » Le fait d’appartenir à une famille homoparentale ne rend pas hermétique au modèle biologique. Les enfants savent qu’il faut un papa et une maman pour faire un enfant, que les couples de mamans, ne peuvent pas à elles seules avoir un bébé. Ils ont donc besoin d’entendre d’où ils viennent.

La deuxième question pourrait s’intituler : « Quelle est la sexualité de mes parents ? Si mes parents ne sont pas ensemble pour faire des enfants, alors que font-ils/elles ? »

Ce que fantasment les enfants à propos de la sexualité des parents les aident à élaborer la leur.

En effet, pour G. Delaisi de Parseval : « l’identité de l’enfant se forme dans le creuset de la vie psychique, relationnelle et sexuelle des parents qui sont responsables de lui et l’élèvent. Si ses parents ont peu ou pas de relations sexuelles, cas de certains couples hétérosexuels, (ou monoparentales) il aura du mal à  construire son identité sexuée. »

Ce que les enfants découvrent dans les familles homoparentales, c’est la dissociation entre sexualité et engendrement. Ils sont élevés dans cette évidence là.

La 3° question tourne autour du symbolique. « A quelle histoire j’appartiens ? Qu’est ce que je partage en commun avec ma mère, ma sœur, ma tante, même si nous n’avons pas la même origine biologique ? D’où vient cette famille bien singulière dans laquelle j’évolue ? Elle ne vient pas du néant, c’est sur. En un mot quel est notre socle symbolique commun ? » Quand on lui transmet peu d’éléments, je constate souvent que l’enfant, comme un arbre qui va chercher l’eau en profondeur quand elle fait défaut en surface, va puiser dans l’histoire mythique les racines symboliques dont il a besoin pour grandir. Il trouve dans la vaste mémoire de l’humanité des repères qui vont l’aider à construire le roman de ses origines.

Une quatrième question se pose aux enfants : « et moi, quelle petite fille je suis, quelle femme je serai ? Quand je serai grande, je veux me marier avec un chéri et avoir des enfants. »

L’interrogation sur sa propre identité sexuée est là, peut-être avec plus d’acuité que dans des familles hétérosexuelles. Elle sera revisitée à l’adolescence, mais elle pointe précocement.

Contrairement aux stéréotypes, l’enfant élevé dans une famille homoparentale est d’emblée placé dans la différence. Il voit devant lui de multiples modèles : celui du couple parental, mais aussi celui des grands parents, des oncles, tantes, des copains ou copines de l’école, de la TV. Toutes ces multiples représentations du féminin et du masculin sont autant d’offres identificatoires différentes. Le choix s’étale devant les yeux curieux de l’enfant, et se fait de moins de moins en référence avec l’univers, les normes, règles ou lois intra-familiales.

Dépoussiérer le concept d’origine

Les origines s’imposent donc de plus en plus dans leur métissage. Comment aider les familles à dérouler une parole structurante sur cet originaire complexe ?

Dénoncer le risque idéologique de toute sacralisation des origines

Dans un tel environnement, la référence aux origines s’avère plus nécessaire que jamais ; en témoigne l’engouement du grand public pour le généalogique. Mais, attention, soyons très vigilants, cette quête des origines n’est pas sans risque de dérives. Toute sacralisation ou crispation sur les origines est un danger potentiel et constitue un véritable obstacle au travail de subjectivation. La métaphore évoquée par N. Mafhous (5) est éloquente : « Je n’aime pas le mot « racines » et l’image encore moins. Les racines s’enfouissent dans le sol, se contorsionnent dans la boue, s’épanouissent dans les ténèbres. Elles retiennent l’arbre captif dés la naissance et le nourrissent au prix d’un chantage : « tu te libéres, tu meurs. »

Les origines singularisent un individu à partir du moment où il les reconnaît, les ignorent, les renient, les transmet, les oublient. Il faut s’autoriser à les trahir, pour mieux les respecter.

Les origines ne sont pas une réalité immuable, inaltérable qui parlerait s’une pureté perdue qui serait à préserver et à sauver. Ce genre de dérive mène l’humanité aux pires crimes. Le passé ne peut pas être une justification du présent ou une légitimation. La recherche des origines peut à un moment devenir une quête sans fin et peut-être même sans objet, dans une logique nostalgique, tournée vers le passé, régressive.

Il n’existe pas de « moi pur originel » qui serait à rechercher, à retrouver en remontant le temps. Rien ne perdure à l’identique à travers le temps. Les lieux, temps originaires sont toujours perdus, qu’on les ait connus, ou non. Accepter cette perte nous projette dans le futur, dans une dynamique féconde. « La recherche d’origine tel un ciel bleu n’est qu’un leurre. Les commencements sont bas. Le matin éclairé du monde n’existe pas, ce qui permet parfois à l’homme, à la femme d’éclairer le monde. » M. Foucault (6) rappelait que l’acte philosophique consiste à créer « l’irréversible de la séparation d’avec l’origine. »

Remonter le temps pour expliquer l’histoire : fiction ! imaginer l’origine comme quelque chose de méta historique, anhistorique qui renfermerait les significations du présent, rien de tel pour s’aliéner et s’enfermer dans un système de causalité. Prendre acte que la séparation d’avec les temps originaires, les lieux originaires a bien eu lieu, et de manière irréversible. Cela permet de recréer en soi les ressorts de cette énergie vitale, primordiale.

Ne plus chercher l’origine dans le passé, permet d’être sans cesse dans un processus de créativité. « A force de vouloir rechercher les origines, on devient écrevisse. » Nietzsche, dans « le crépuscule des idoles »

Donner de l’amplitude à ce concept : L’origine, ça commence où ?

Contrairement à certains stéréotypes qui voudraient la figer, l’origine ne se laisse pas réduire à un point clos, fixe ou définitif de notre histoire. Elle ne se résume pas, loin s’en faut à une date ou lieu de naissance, ni même à une famille.

Car l’origine ça commence où ? Il y a toujours une origine à une origine. Avant moi, il y a avait mes parents, avant eux, il y avait les ancêtres, avant eux il y eut le déluge, et avant avant … Après une origine, on trouve encore une autre origine, ou alors nous butons et trébuchons sur l’éternité -et comme disait W. Allen : « L’éternité, c’est bien, mais c’est un peu long, surtout vers la fin.» ou bien nous nous heurtons à l’immortalité, et ce n’est pas mieux, selon F. Nietzsche (7)« On peut mourir d’être immortel. »

Les temps des commencements nous conduisent aux confins de l’intelligible. L’origine est fondamentalement irreprésentable, inconcevable, impensable et bien entendu, nous avons un besoin irrémissible de la penser, de la représenter, la concevoir.

N’est ce pas la recherche de cet indéterminable qui est à l’origine précisément de notre volonté de savoir, de notre capacité d’abstraction, notre ouverture à la spiritualité.

Parce que l’origine est insituable, parce qu’elle n’est qu’un territoire incertain, qu’elle appartient à un temps immémorial, elle nous entraîne dans un mouvement incessant. C’est un processus toujours à l’œuvre qui nous inscrit dans la plus grande mobilité. Elle inscrit l’être humain dans une fluidité étourdissante.

Indélébile, elle reste pourtant toujours à recréer. L’origine, c’est davantage l’horizon du devenir que le lieu du souvenir. Ne l’enfermons pas dans les replis de la nostalgie, elle tient sa magie de son énigme irréductible.

D’ailleurs c’est bien cette amplitude des origines que la clinique des enfants révèle. Ils y sont tout à fait spontanément.

L’origine, au-delà du transgénérationnel

Les origines de la vie

La question de l’origine s’impose d’abord sur un mode très philosophique aux enfants, et sur le registre de l’existentiel. Dés qu’ils accèdent à la conscience du temps, les enfants en comprennent la loi inéluctable. La mort est contenue dans tout ce qui a un début. L’origine inclut la finitude. Penser l’origine, c’est affronter la certitude de la fin. Pas facile, cependant ils y parviennent plus ou moins.

Mais une autre angoisse gronde en eux, plus sourde, plus archaïque. Vertigineuse, elle vient de très loin, d’avant les mots, elle les place face au néant, et devant une totale solitude. « J’étais où quand j’étais pas né ? J’étais rien ? C’est comment quand on n’est pas encore dans le ventre de la maman? On attend où ? »

Ce n’est plus tant la pensée de l’origine qui trouble, c’est l’inconcevable du « avant d’avant moi. » Comment concevoir qu’avant de naître, on n’existait pas ? Terrifiante angoisse d’anéantissement, dans laquelle se manifeste la crainte d’être englouti par ce monde, par son immensité, dévoré, ou rejeté. Pour ne pas y sombrer, il leur faut dater le temps, ponctuer l’histoire, construire des limites à cet inconcevable pour le rendre représentable.

Imaginer qu’on a été personne, faut-il en passer par là pour devenir quelqu’un ?

Trouver sa place dans la filière de l’humanité

D’autres questions surgissent qui permettront aux enfants de se situer dans l’immensité du temps et de l’espace : « tu les as connu, toi les dinosaures ? » « Avant le Big-bang, y’avait quoi? » « Et le ciel, i’tient comment ? » « et le 1° canard, la 1° fleur, i’sont venus comment »

Les enfants ont une passion toute particulière pour les dinosaures. Ils servent de support à la représentation des temps primordiaux. C’est par l’imaginaire que l’enfant peut avoir accès à ces temps originaires.

Percevoir qu’on est la résultante de toute cette magnifique histoire, savoir que l’on fait partie de cette espèce de « fil- filière » de l’évolution a quelque chose de rassurant et permet de lutter contre les angoisses. H. Reeves (8) explique que nous sommes tous « poussières d’étoiles », et c’est bien ainsi que les enfants pressentent l’unité du vivant. Se sentir relié à une filiation cosmique inscrit l’enfant dans la grande aventure de l’humain. Ouf ! Il était temps, lui qui se sentait un peu seul, perdu.

L’enfant se trouve en se situant au cœur de ses multiples liens et appartenances, qui sont loin de se limiter à son contexte familial. L’appartenance à la famille d’aujourd’hui, aussi aimante soit-elle, ne suffit pas à inscrire l’enfant dans son histoire. En élargissant ses perspectives de filiations, l’enfant tisse son humanité. Humain parmi les humains, il construit son rapport aux autres. Ainsi quelque soit son mode de procréation, son origine biologique, l’enfant se perçoit d’abord comme enfant de l’univers.

La filiation en question, ou le roman familial.

Mes vrais parents ?… Chut, c’est un secret.

En grandissant, l’enfant va commencer à se centrer davantage sur son univers familial. Inévitablement, la question des origines interrogera les processus de filiation. Là aussi, quelque soit la structure de la famille, le sentiment d’appartenance se construit en se déconstruisant à un moment donné. Pour l’enfant, la filiation n’est pas une donnée intangible, immuable. Elle ne s’impose pas comme une évidence durable, ni comme une chose sacrée à laquelle il serait interdit de toucher. Au contraire, pour les enfants  la filiation, l’appartenance sont des objets à questionner. Dans un mouvement très spontané et très naturel, ils n’hésitent pas à  la mettre en doute. Du haut de leurs cinq ou six ans, ils la contestent, la rejettent pour, en général, mieux y adhérer ensuite. En parodiant S. De Beauvoir, on pourrait dire : « On ne naît pas fils ou fille de ses parents, on le devient. »

La filiation, un travail sans cesse à l’œuvre ?

Se sentir profondément – j’allais dire viscéralement – enfant de ses parents nécessite un cheminement bien particulier, et sans doute jamais réellement fini. La filiation, ce n’est peut-être que la résultante d’un processus complexe d’affiliation, impliquant tout à la fois le biologique, l’affectif, le symbolique, le juridique, et bien d’autres choses encore.

A un moment de son histoire, l’enfant se forge, en y croyant dur comme fer, une nouvelle constellation familiale. Ce n’est pas par simple goût du mensonge qu’il en vient au roman familial. Il s’agit d’un processus constituant de son sentiment d’appartenance. L’enfant, mais peut-être tout individu a besoin de refuser ce qui existe – bon ou mauvais – pour le recréer, et pouvoir s’y inscrire autrement. Les enfants auraient-ils lu Nietzsche ? Ainsi en effet parlait Zarathoustra à ses disciples : « A présent, je vous ordonne de me perdre et de vous trouver vous-mêmes ; et ce n’est que lorsque vous m’aurez tous renié que je reviendrais parmi vous… je vous aimerai d’un autre amour… vous serez de nouveau les enfants d’une seule espérance. »

A la sortie du roman familial, la famille à laquelle il s’affilie n’est pas, aux yeux de l’enfant la même famille que celle d’avant. Dans cette expérience de la dépossession, de la désappartenance, l’amour perd sa dangerosité. Tout se passe comme si l’enfant devait perdre « symboliquement » sa famille d’origine pour y revenir autrement, dans une nouvelle position, plus actrice, plus motrice et plus investie. Pour P-C Racamier « On n’investit que ce qu’on invente, et l’on invente que ce qui existe déjà »

La famille, quelque soit sa structure devient bel et bien pour l’enfant une réalité « créée -trouvée ». Processus que Winnicott (9) considère comme structurant le rapport de l’enfant à son contexte. Cette réalité apparaît souveraine, parce que remaniée par le monde interne de l’enfant. Elle parait ainsi plus supportable, mieux ajustée à ses désirs, à ses besoins.

Ce détour lui permet non seulement de changer de représentation, mais aussi de position par rapport à la famille et par rapport à la vie. Il accède d’une manière essentielle à une position de sujet, de sujet de son histoire malgré tous les déterminismes de son origine.

Le roman familial est un acte tout à fait personnel qui rend l’enfant auteur, co-auteur de son existence. Il le place dans une dynamique vivante par rapport à la question des origines.

J’ai pas d’mandé à naître !

L’adolescence ouvre sur de nouvelles interrogations. Les questions des origines culturelles, ethniques, religieuses vont être plus cruciales. « Que puis-je faire de mes origines ? » « Compte-tenu de là d’où je viens, qui puis-je devenir ? » « Ma couleur de peau, mon nom à consonance étrangère comment faire pour qu’ils ne m’entravent pas ? »

Les origines conditionnent elles totalement un individu ? Peut-on s’en libérer, au prix de quoi ? L’adolescence est un puissant révélateur des contraintes qui pèsent sur un individu. A cet âge, on mesure tout le poids de son histoire. On cherche à s’en dégager, autant qu’on craint de s’en libérer. L’ adolescent se trouve ainsi plongé dans une tension extrême entre déterminisme et liberté, entre fidélité et trahison. A quoi être fidèle ? Qui faudra-t-il trahir pour devenir soi-même ?

Dans un maillage quelque peu inextricable, la question « qu’est-ce que je peux faire de mes origines » se heurte à « qu’est ce que je vais faire des origines de mes parents ? »

Toute la question est de savoir quelle distance prendre alors par rapport aux origines des parents. L’adolescent va réécrire encore autrement son récit des origines en intégrant ou en rejetant celles de son histoire familiale.

Conclusion : L’origine, un conte inachevé…

Ainsi le récit de l’origine est sans cesse à faire et à défaire. Il était une fois l’origine… l’origine n’est donc qu’un conte, mais le fait qu’elle soit un conte, ce n’est pas rien. C’est un récit qui sépare et relie à la fois. A aucun âge de la vie nous n’avons la même représentation de nos origines, des origines de nos enfants, de nos parents, ni la même position. S’il appartient aux parents de donner aux enfants des éléments permettant cette élaboration, le récit de ses origines est un acte qui reste libre et singulier.

Dans cet inextricable maillage de la vie et de la mort lié à l’origine, peut-être s’agit-il avant tout de transmettre à l’enfant notre confiance en la vie. On pourrait évoquer P. Ricoeur (10) Pour lui, le don suprême c’est « le report sur les autres de mon désir de vivre dans ce qu’il a d’invulnérable, de plus fort que la mort »

Références :

1. M. Gauchet. Entretien M. Gauchet. In Enjeux – janvier 2005. A propos du livre de M. Godelier « Les métamorphoses de la parenté. » Fayard. 2004.

2. R. Neuburger. In « L’adoption, une aventure familiale. » Sous la direction de B. Prieur. ESF. 1995.

3. B. Cyrulnik. « Les nourritures affectives. » O. Jacob. 1994.

4. P.C.Racamier. « La pensée des origines ». Payot. 1992.

5. N. Mafhous. « Origines » Grasset. 2004.

6. M. Foucault. In « Magazine littéraire ». Oct. 2004. Article de A. Farge.

7. F. Nietzsche. « Ainsi parlait Zarathoustra ». Gallimard. 1947.

8. H. Reeves. Collectif. « La plus belle histoire du monde : les secrets de nos origines » ED. Le Seuil. 1996.

9. D.W.Winnicott. « Jeu et réalité ». Ed Gallimard.1971.

10. P.Ricoeur. « Vivant jusqu’à la mort ». Le Seuil. 2007.