Je te hais…moi non plus : pourquoi les disputes avec nos proches sont-elles les plus violentes

Philosophie Magazine, 26 mars 2026

C’est paradoxalement avec nos proches – partenaires, famille, amis, collègues – que nos disputes dégénèrent le plus. Afin de comprendre les ressorts de cet art de la guerre si particulier, nous avons interrogé la psychothérapeute Nicole Prieur, le philosophe Maxime Rovere et le romancier Abel Quentin. 

Tout a commencé par un tube de dentifrice, il n’était pas rebouché. Par une chaussette, elle traînait. Par un coup de fil qu’on a tardé à passer, une blague mal comprise, un vieux souvenir mal digéré. C’est allé très loin. Le couple s’est séparé. De vieux amis ne se parlent plus. Le frère et la sœur sont fâchés à vie. De jeunes parents refusent de voir les leurs et leur interdisent toute visite à leurs petits-enfants. 

C’est dans le salon ensoleillé d’un immeuble haussmannien de Paris que j’écoute ces histoires vraies. La psychothérapeute qui me les raconte, souriante et détendue, lâche : « Certains patients commencent à me parler du repas de Noël et de ses inévitables disputes dès le mois de septembre. C’est fou comme ce moment de réunion familiale cristallise les choses ! » Nicole Prieur travaille sur les relations familiales, notamment avec des enfants. Formée à la philosophie et à l’hypnose, elle a publié, souvent avec son mari psychanalyste, des ouvrages consacrés à la trahison ou à l’argent dans le couple. Quand Bernard, l’époux en question, passe une tête dans le salon, je m’empresse de lui demander si le couple se dispute souvent. « Tout le temps », me répond-il en riant, avant de rectifier : « Non, souvent, parce qu’il y a des points sur lesquels nous ne sommes pas d’accord. Nous engueuler nous permet de nous accorder… ou bien d’accepter qu’il faut faire avec. Mais au moins ce n’est pas mis sous le tapis. » 

Comment se fait-il que ces deux-là soient ensemble depuis plus de cinquante ans alors que Nicole Prieur constate « une demande massive de couples venant demander de les aider à ne pas se disputer » ? Pourquoi leurs disputes à eux n’ont pas de conséquences aussi dramatiques ? Dans leur livre Disputez-vous bien !, paru l’an passé chez Robert Laffont, Nicole et Bernard Prieur tentent de montrer que la dispute ne mène pas nécessairement à la rupture. Ils assurent qu’il existe des « disputes saines ». Selon eux, « elles ouvrent un dialogue fécond qui aide chacun à sortir de son brouillard émotionnel, à trier ce qui dépend de soi, de l’autre, du contexte, on met à plat les demandes, les possibles et les limites de chacun ». L’ouvrage propose même au lecteur de devenir « un artiste de la dispute ». 

Désamorcer avant de dégoupiller