Le Monde Campus, 14 avril 2026
ENQUÊTE | Étudiants ou jeunes actifs, ils financent la retraite de leurs parents, paient leurs factures, leur loyer, ou épongent leurs dettes, certains par choix, d’autres subissant de plein fouet cette situation.
La mère d’Adrien (les personnes désignées par leur prénom ont souhaité rester anonymes), 29 ans, a toujours enchaîné les petits boulots – femme de ménage, aide à la personne, caissière, etc. – sans jamais dépasser les 1 200 euros net de salaire mensuel. Il y a six ans, noyée sous les crédits à la consommation, cette femme de 65 ans s’est tournée vers son fils unique pour sortir la tête de l’eau. « Au début, ça m’a un peu questionné, je ne me rendais pas forcément compte de ses di!cultés financières »,
témoigne le jeune éditeur de presse, installé dans l’Ain, dont les parents sont séparés. Alors junior, son salaire de 1 500 euros net ne permettait pas toujours de verser à sa mère 300 euros par ci, 400 euros par là… « Elle l’a parfois un peu mal pris, relate-t-il, même si elle est toujours désolée de me solliciter. »
Aujourd’hui, sa mère est sortie de la spirale de l’endettement, mais Adrien continue de lui donner régulièrement de l’argent pour remplir son frigo, payer son loyer ou faire face à des imprévus comme le rachat d’un portable ou d’un appareil électroménager. « Je ne déclare pas mon aide aux impôts et m’assois sur une éventuelle déduction fiscale pour que cela ne rogne pas sur son RSA [revenu de solidarité active] », précise-t-il.
La situation d’Adrien, comme celle des autres jeunes adultes ayant répondu à un appel à témoignages sur Lemonde.fr, est loin de s’inscrire dans l’ordre naturel des choses – de nos jours, du moins. Sur les 19,2 milliards d’euros d’entraide familiale sur une année, les trois quarts (soit 14,5 milliards) sont à destination des descendants (enfants, petits-enfants ou beaux-enfants), selon la dernière enquête de l’Insee menée en 2017 – la prochaine est en cours. Les transferts vers les parents ou grands-parents ne représentent « que » 2,2 milliards d’euros.
« J’ai toujours su que mon père n’allait pas pouvoir m’aider financièrement, et que ça n’allait pas s’opérer dans ce sens-là », raconte Natacha, 31 ans, chargée de communication à Paris. Son père les a élevées seul, elle et sa soeur aînée, en cumulant des emplois dans le bâtiment et la restauration. A 65 ans, il se retrouve avec une retraite d’un peu moins de 1 000 euros par mois. « Bien qu’il habite un logement social à Paris, ce n’est pas suffisant pour vivre, insiste Natacha, qui gagne, elle, 3 300 euros net. J’ai
choisi une carrière me permettant de venir en aide à mes proches dans le besoin. »
« S’acquitter de sa dette »
La philosophe et thérapeute familiale Nicole Prieur, coautrice de La Famille, l’argent, l’amour (Albin Michel, 2016), observe que, parmi les profils de transfuges de classe, d’aucuns sont dans « “l’hyper-devoir”, ne serait-ce que par culpabilité ». « Il y a aussi le sentiment de devenir un peu étranger à sa famille, avec parfois l’ambiguïté que cette aide, pourtant nécessaire, puisse être très mal vécue par les parents, parce qu’elle les
renforce dans leur position de vulnérabilité économique », poursuit-elle
Le père de Natacha a lui-même refusé dans un premier temps de vivre aux crochets de sa fille. « Ça l’embêtait de devoir dépendre de moi et que je prenne ce rôle-là, on en a beaucoup discuté », explique la trentenaire. Son père finit par accepter qu’elle lui fasse deux virements de 200 euros échelonnés dans le mois. Sans ce complément, les comptes du jeune retraité, qui n’a pas d’autorisation de découvert bancaire, seraient à sec le 20 du mois.
La solidarité financière intrafamiliale revêt différentes formes, selon les foyers. Outre les transferts monétaires, une partie des étudiants ou jeunes actifs interrogés prennent en charge des dépenses ciblées (logement, alimentation, santé, etc.), quand d’autres procèdent à des dons et cadeaux ponctuels pour apporter à leurs ascendants un
supplément de confort qu’ils ne peuvent s’offrir : une voiture, un lave-vaisselle, des vacances…
En deuxième année de thèse de physique, Aurélie, 25 ans, perçoit une rémunération mensuelle d’environ 1 750 euros. L’étudiante parisienne vit avec son compagnon dans un appartement appartenant à sa belle-famille, ce qui lui permet de mettre de l’argent de côté. Depuis son divorce, sa mère, professeure au collège, a du mal à joindre les deux
bouts, notamment pour payer ses frais d’avocat et les études supérieures de ses quatre enfants. A ce jour, Aurélie lui a versé 9 000 euros. « Elle avait déjà emprunté de l’argent à des amis, je ne voulais pas qu’elle les sollicite encore, justifie la deuxième de la fratrie. Ma mère s’est toujours énormément sacrifiée pour nous, c’est elle qui nous a élevés, globalement. Réussir à lui rendre service, c’est une manière de lui apporter un tout petit
bout de ce qu’elle nous a apporté. »
« Il y a trente ou quarante ans prédominait la notion de devoir moral, contextualise Nicole Prieur. Aujourd’hui, il y a davantage l’idée de s’acquitter de sa dette, c’est-à-dire de ne pas être redevable. Aider à son tour ses parents, c’est une façon pour les jeunes adultes d’accéder à une forme d’autonomie et d’indépendance. »
« Des conséquences sur mes notes »
D’autres, en revanche, subissent de plein fouet cette situation qui leur impose des sacrifices, à l’image de Salomé, étudiante en master 1 de droit de la santé à l’université de Bordeaux. La jeune femme de 24 ans héberge sa mère, son frère (11 ans) et sa sœur (8 ans) depuis le divorce de leurs parents, en avril 2025. Elle a déménagé à Saint-Médard-en-Jalles (Gironde), à quarante-cinq minutes en transport de son campus et de
l’appartement étudiant qu’elle louait jusque-là. « J’ai cherché une maison en location pour qu’ils puissent avoir un toit et vivre correctement. Ma mère est femme de ménage, ses revenus ne sont pas suffisants », explique la jeune femme arrivée de Géorgie en 2017 pour des raisons politiques, qui a obtenu depuis le statut de réfugiée.
Pour couvrir leurs frais quotidiens – courses, fournitures scolaires, etc. –, Salomé s’est lancée à son compte comme interprète traductrice, et cumule les employeurs. « Ça a eu des conséquences sur mes notes ; pour la première fois, je n’ai pas validé mon premier semestre, et je ne sais pas si je vais réussir le deuxième, s’inquiète-t-elle. J’ai l’impression que je ne profite pas vraiment de ma vie, ça m’arrive très rarement de voir mes amis, faute de temps… »
La solidarité financière des enfants envers leurs ascendants peut aussi s’exprimer de manière plus indirecte. Les parents de Cédric Cano, 22 ans, lui ont demandé de souscrire un prêt étudiant « afin de bénéficier des taux attractifs qui leur sont réservés », indique-t-il. Si ses parents, cadres dans une usine de pétrochimie et assistante maternelle, assument l’intégralité des mensualités de remboursement, l’étudiant en master 1 d’histoire à l’université d’Avignon y voit un « arrangement de solidarité
intergénérationnelle » : une partie de ce prêt de 30 000 euros a servi à financer la construction d’un studio adossé à la maison familiale en vue de l’y loger et ainsi d’éviter une location étudiante plus coûteuse.
De tels recours opportunistes au prêt étudiant sont un phénomène difficilement quantifiable, selon Clément Bellanger, doctorant au Centre de sociologie des organisations (Sciences Po-CNRS), qui travaille depuis plusieurs années sur le financement familial des études supérieures. L’argent emprunté est parfois utilisé comme un apport de liquidités, permettant aux parents de financer les études de leurs enfants sans avoir à toucher à leurs placements ni à remettre en cause leur projet
patrimonial.
Pas illégaux, « ces usages un peu détournés, les banques en sont pleinement conscientes, poursuit Clément Bellanger. Ils leur permettent de fidéliser les jeunes clients. Il y a même des banquiers qui le font pour leurs propres enfants… »
Elisabeth Pineau
