Avec le départ à la retraite, le couple fait grise mine

Libération, 25 avril 2026

Chez les ménages de longue date, la fin de la vie professionnelle d’un ou des deux conjoints s’accompagne souvent d’une période épineuse d’adaptation pour réussir à concilier des aspirations parfois contraires. Mais des solutions existent.

Cela fait maintenant trente-trois ans que Lila (les prénoms ont été changés), 51 ans, file le parfait amour avec Adam, son mari de 63 ans. Quatre enfants, une belle maison en banlieue parisienne et quelques cheveux grisonnants sur les tempes plus tard, l’heure de la retraite a sonné pour Adam. Après trente-quatre années d’un dur labeur en tant qu’agent de piste sur le tarmac, il s’en est allé vers une retraite anticipée, aussi désirée que méritée. Sur le papier, tout semble idyllique. Pourtant, malgré une complicité amoureuse intacte, ce changement de statut marque le début d’une période tumultueuse pour le couple. Lila, assistante maternelle à domicile, voit son espace de travail investi du matin au soir par son conjoint. Elle vit mal cette proximité de tous les instants avec un mari qui a désormais rarement l’obligation de sortir : «C’est vraiment difficile pour moi de ne plus avoir ces moments seule à la maison. Bien sûr, il s’absente parfois pour une ou deux heures, mais je n’ai plus ces longues plages horaires de solitude dans la maison qui m’étaient nécessaires. Et à la longue, c’est pesant.»

L’arrivée d’un bébé, l’achat d’une résidence principale, le mariage… La retraite rejoint les étapes de bascule déterminantes dans la vie de couple. Cette dernière ligne droite à deux se révèle être une source majeure d’angoisse, sonnant parfois le glas de l’union. D’après un rapport du Haut Conseil de la famille, de l’enfance et de l’âge publié en juillet 2024, la part des divorces impliquant des couples de plus de 60 ans a presque triplé en vingt ans, passant de 3 % du total des divorces en 1996 à 8 % en 2016. Les sociologues ont même trouvé un nom à ce phénomène : les «divorces gris», en référence à la couleur de cheveux de ces nouveaux célibataires. Parmi les causes profondes de ces
séparations tardives, une étude de l’Institut national d’études démographiques publiée en février 2021, place la retraite en tête des facteurs de risque, qui peut «agir comme un révélateur des tensions au sein du couple» : «Le temps passé ensemble s’accroît et les conjoints perdent leur rôle social lié au travail. Il faut alors renégocier les rôles au sein du couple, ce qui n’est pas toujours aisé

Serge Guérin, sociologue spécialiste du vieillissement et professeur à l’Inseec, situe le point de bascule au début des années 1990 et 2000, avec une accélération fulgurante depuis : «Les personnes qui atteignent 60 ans aujourd’hui ont grandi ou vécu leur jeune vie d’adulte dans une société où le divorce s’est banalisé grâce à la loi de 1975 qui a facilité la procédure. Contrairement à la génération de leurs propres parents, ils ont souvent divorcé eux-mêmes plus jeunes et vu leurs parents divorcer, ce qui a brisé le stigmate social du foyer détruit par la séparation

Synchroniser sa vie

Sans aller nécessairement jusqu’à la rupture, la cohabitation soutenue qu’implique la fin de la vie active peut mener à une forme de division au sein du couple. Marie, âgée de 65 ans et ancienne professeure d’arts plastiques dans la région bordelaise, en est le témoin direct. Retraitée depuis un an seulement, elle a rejoint dans ce statut son époux, qui ne travaille plus depuis déjà une dizaine d’années.

Cette nouvelle configuration fait émerger la question délicate de l’asymétrie de leurs désirs. «Dans une vie de couple aussi longue, on devient des gens très différents et on développe inévitablement des envies et des intérêts divergents», analyse la jeune retraitée, chez qui ce temps libéré marque le début d’une phase d’introspection, une démarche parfois mal comprise par son conjoint. «J’ai envie d’écrire, de réfléchir à ce que je vais faire, de créer, de voir des amis sans qu’on émette des avis sur eux par exemple

Cette désynchronisation des désirs et des rythmes est également appréhendée avec inquiétude par l’épouse de Jean-Luc. Cadre dans le secteur privé près de Montpellier, le jeune sexagénaire sera officiellement retraité dans deux ans.Conscient des enjeux, il discute régulièrement du sujet avec sa compagne,toujours active : «Elle craint que je retombe dans d’anciens travers, que je passe ma vie à jouer et festoyer avec des amis

Dans le cabinet de Nicole Prieur, thérapeute spécialiste de la famille et co-autrice de l’ouvrage Disputez-vous bien (Robert Laffont, 2025), cette gestion de l’agenda est identifiée comme une source de tensions majeure : «La retraite est considérée comme un temps pour soi où les individualités s’affirment davantage.On n’a plus envie de faire des compromis alors que le temps semble se restreindre. Les différences se radicalisent», analyse la spécialiste.

«Objet de fâcherie récurrent»

Une fois la liberté acquise, retrouver un but commun devient un véritable enjeu diplomatique. Joséphine, ancienne professeure d’histoire-géographie retraitée depuis quatre ans, peine à accorder ses violons avec son époux, lui aussi à la retraite. Le conflit se cristallise autour de la gestion du temps : «C’est un hyperactif du militantisme alors que je ne veux plus rien inscrire sur mon emploi du temps et souhaite être totalement libre de mes mouvements. C’est un objet de fâcherie récurrent entre nous.» Amoureuse des voyages, Joséphine projetait de continuer de parcourir le monde avec son époux une fois libérée de ses contraintes professionnelles. Plus son mari. «On a beaucoup voyagé par le passé mais lui ne veut plus du tout. Je vais devoir trouver des copines pour m’accompagner», sourit-elle, un peu résignée.

Pour Wanda, ex-infirmière de 63 ans, ce décalage de vision a mené à la fin de son mariage. Elle garde un souvenir net du déclic qui l’a poussée au divorce.Lors de la visite d’une maison isolée dans un village désert, son mari Georges lâche : « Cette maison sera mon cercueil.» Pour cette femme sociable qui rêve d’un foyer ouvert aux autres, ces mots agissent comme un électrochoc. Refusant cette perspective de solitude, elle comprend que leur vision de l’avenir est devenue irréconciliable. Elle décide de divorcer après trente ans de vie commune : «J’en avais assez d’être l’élément moteur du couple, de prendre des décisions, de ne pas voyager, de voir peu de monde car il ne voulait pas. J’ai divorcé pour vivre enfin à la retraite la vie que je voulais

A l’heure de la retraite, l’absence d’harmonie entre les aspirations de chacun n’est pas l’exception mais la norme. Alors que l’espérance de vie atteint des niveaux historiquement élevés, les nouveaux retraités comprennent qu’ils ont encore plusieurs décennies à vivre. Les seniors de 65-70 ans seraient ainsi plus enclins que leurs aînés à une introspection profonde, les amenant à reconsidérer leurs relations personnelles et leurs priorités : «Quand on sait qu’il nous reste peut-être une quarantaine d’années devant soi, on se pose la question de ces envies, et c’est là que l’on s’aperçoit parfois qu’on n’a pas avancé de la même manière», poursuit Serge Guérin.

L’expert ajoute une dimension sociologique cruciale : la conquête de l’indépendance économique, notamment chez les femmes issues de la génération du baby-boom, change la donne. Elle leur permet d’envisager plus facilement de vivre leur vie, quitte à faire chemin à part : «Contrairement à leurs aînées, elles touchent une retraite, ce qui leur confère une certaine liberté.» Mais au-delà du portefeuille, c’est aussi une révolution intérieure qui s’opère. Nicole Prieur observe que cette autonomie matérielle s’accompagne d’une exigence nouvelle : « Portées par un souffle féministe qui ne s’arrête plus au seuil de la retraite, beaucoup de femmes refusent désormais les demi-mesures. Pour leurs conjoints, le réveil est parfois brutal : ils peinent à comprendre que les règles du jeu ont changé en cours de route

«Prendre du temps pour soi pour mieux vivre à deux»

Comment, dès lors, ne pas faire péricliter son couple une fois tous ses trimestres validés ? Malgré les difficultés inhérentes à cette transition, Marie, l’ex-prof d’arts plastiques mesure son privilège : son mari et elles sont propriétaires d’une résidence secondaire. Elle songe sérieusement à y passer du temps seule, «pour pouvoir répondre à mes envies de création et de solitude tout en restant avec mon compagnon, car j’aime ce que nous avons créé ensemble».

Cette solution de l’espace vital préservé est d’ailleurs celle que préconise régulièrement Nicole Prieur : «Il faut oser partir seule et prendre du temps poursoi pour mieux vivre à deux. Je conseille aux femmes de prendre cette habitude tôt, pour qu’elle se poursuive naturellement à l’arrivée de la retraite

Marie-Hélène Evert, retraitée depuis le début de l’année et âgée de 65 ans, prône également la solution du repli stratégique temporaire pour maintenir l’harmonie : «En ce moment, on rénove ensemble notre jardin et ça nous permet d’avoir un objectif commun sans pour autant devoir se voir sans cesse.» Cette toute jeune retraitée cultive également sa propre «chambre à soi» symbolique en s’adonnant à de multiples activités en dehors du couple, comme des cours de yoga ou des rendez-vous entre amies. Et pour les couples qui n’auraient pas assez d’espace pour s’éviter cordialement, gageons qu’une grille de mots croisés ou un puzzle de mille pièces feront l’affaire. L’idée ? Bâtir à deux sans perdre sa chambre à soi.

Wassila Belhacine