Confiance et responsabilité, de l’éthique à l’esthétique

Mon intervention au colloque 2012 du Ceccof

« Développez votre étrangeté légitime » disait René Char. Et si le poète avait raison ? Faut-il lui faire confiance ? Inventer notre étrange singularité, est-ce cela la grande responsabilité qui nous engage vis-à-vis des autres autant que de nous-mêmes et du monde ? A travers une brève histoire de la philosophie nous interrogerons ces deux concepts et nous nous demanderons comment les mettre à l’œuvre dans notre pratique professionnelle.

Retrouver le sens philosophique de ces deux concepts

En entendant la juxtaposition de ces deux concepts, il y a de quoi se sentir écrasé par un certain poids moral. Et cela peut surprendre de la part du Ceccof, ce n’est en général pas notre ligne épistémologique que d’évoquer la morale, nous avons plutôt tendance à nous en méfier. L’année dernière, très clairement, avec notre travail sur les mauvais sentiments nous avions dénoncé ce que P. Nora appelle le déchaînement « vertuisme » contemporain. Nous avons démontré le côté pervers de la valorisation à outrance de la bienpensance, de la morale. En effet, il y a une réelle contradiction entre, d’un côté, le triomphe d’une vision moraliste du monde et, de l’autre, la banalisation du mal. Alors cette année avons-nous eu des remords, voulons-nous nous racheter une conscience morale toute neuve ?

En fait, il faut éviter le risque de contre-sens : il y a une différence importante entre le sens commun et le sens philosophique de ces deux notions. En partant à la découverte de leur sens philosophique, nous allons y trouver à la fois bien plus de souplesse et de légèreté que la doxa voudrait y mettre, mais aussi une cohérence intéressante dans la mise en perspective de ces deux notions – confiance et responsabilité.

Je vous propose donc de cheminer à travers le champ philosophique. Une promenade rapide et tout à fait rafraîchissante dans l’histoire de la philosophie ne nous fera pas de mal en ce vendredi matin et nous permettra de faire éclater le sens premier que la doxa impose.

Le sens commun en effet accorde une dimension morale très forte à la responsabilité et à la confiance. Or les philosophes surtout modernes, sont un peu plus cool. Ils vont nous emmener de l’éthique à l’esthétique, en passant par la poésie.

Évidemment, au bout du compte, vous ne saurez plus du tout ce qu’est la confiance ni la responsabilité. Et c’est ainsi que tout ira bien. Un rabbin conseillait « ne demande pas ton chemin à quelqu’un qui le connaît, sinon tu ne pourras pas t’égarer » donc si, chemin faisant, vous vous sentez un peu perdus, c’est que vous êtes vraiment en train de devenir de véritables philosophes.

La responsabilité, de la prudence à la liberté

Pour le sens commun être responsable cela renvoie à la notion de devoirs liés à une position, à une fonction donnée, on l’exerce de manière responsable, nous dit-on, si on respecte nos engagements, et que l’on répond correctement à ce qu’on attend de nous. Pour la doxa donc, la responsabilité est un devoir faire, alors que pour la philosophie ce sera d’avantage un « être capable d’être », ou plus exactement « devenir capable d’être ».

En droit aussi la responsabilité est importante. On interroge la notion d’intention. Le préjudice, le crime, a-t-il été fait avec préméditation ou non. Le coupable était-il conscient, en pleine possession de ses moyens quand il a agi ou non ? A-t-il agi par ignorance, par erreur, négligence, imprudence ? Quelle est sa part de responsabilité, c’est à dire son implication ? Et par rapport à son degré de responsabilité, quelle sera sa sanction ? Elle ne sera pas de même teneur s’il n’a fait qu’assister, sans porter secours, ou si il a été actif, instigateur. On sait à quel point ces débats sont difficiles à trancher.

Le questionnement philosophique est encore plus troublant, on pourrait le résumer comme tel : Comment répondre des conséquences imprévisibles, de mes actes mais aussi de mes omissions, conséquences qui vont souvent bien au-delà de mes intentions. Jusqu’où suis-je engagé envers autrui, et de quoi suis-je vraiment responsable ?

La responsabilité pourrait à première vue donner une impression de vertige, car je serai responsable au-delà même de mes intentions, et responsable à la fois de ce que je fais, mais de ce que je ne fais pas, de ce que je ne dis pas. Il y aurait comme une démesure de la responsabilité. Mais cette démesure une fois posée, c’est justement ce puits sans fond que l’histoire de la philosophie va discuter, cherchant à introduire une mesure à ce qui se présente comme incommensurable.

En philosophie, la responsabilité fait débat finalement depuis assez peu de temps. C’est un concept relativement récent dans l’histoire de la philosophie, comme si pour les anciens, il allait de soi qu’on devait se montrer responsable c’est à dire raisonnable, faisant appel à notre raison, plutôt qu’à nos passions, affects.

Notre cher Aristote a posé les bases de cette mesure nécessaire, et cela n’a pas été beaucoup requestionné jusqu’aux philosophes modernes.

Aristote en appelle à la Prudence. En tout bien, tout honneur, il commence par confirmer l’idée que la rigueur est de règle dans l’analyse de la responsabilité. Le « je ne savais pas », « je n’aurais pas imaginé » a beau être de bonne foi, il est signe de « mauvaises habitudes », de mauvais penchants. Mon inconséquence signe un relâchement moral inacceptable et condamnable. Toute conduite vertueuse doit se faire sous l’égide de la réflexion, et de la raison qui doivent me permettre d’anticiper au maximum les conséquences possibles.

Donc oui, on est responsable au-delà de nos intentions, mais Aristote est un homme raisonnable qui s’applique à lui-même ce qu’il enseigne. Il modère cette rigueur en expliquant que finalement le but de la philosophie, c’est le bonheur personnel et collectif dans la cité, et il évoque la morale pratique que l’on nommerait aujourd’hui éthique, le comment mettre réellement en œuvre, en acte, les beaux principes moraux. Il fait appel alors à la prudence, ne nous engageons que dans ce que nous nous estimons capables de faire. Limitons de manière réaliste nos exigences vis à vis de nous-mêmes. En un mot, prenons en compte nos limites, notre impuissance, notre vulnérabilité.

Pour Aristote, la Prudence est une vertu cardinale, c’est à dire qu’elle fait partie des 4 vertus piliers avec la justice, la tempérance, le courage. La prudence, c’est véritablement la vertu de l’intelligence pratique. Un des éléments central de la prudence c’est la délibération, le discernement qui permet d’évaluer si ma conduite est la plus adaptée. « L’acte vertueux consiste à faire ce que l’on doit, pour quoi on le doit, comme on le doit. » Ainsi, en étant prudent dans ses engagements, on est encore plus vertueux.

Ouf, si Aristote nous dit qu’il faut éviter de nous mettre à nous-mêmes la pression, c’est plutôt encourageant.

Sautons à pieds joints dans la philosophie moderne. Ce qui est intéressant avec les philosophes modernes, c’est la polysémie de sens qu’ils font émerger à partir de ce concept.

Paul Ricœur nous invite à faire les comptes. C’est donc un philosophe que j’aime bien, car il reconnaît l’importance des comptes dans les rapports humains.

Ricœur parle davantage d’imputabilité. A qui peuvent être imputés et mes actes et mes omissions ? L’imputabilité renvoie à un sujet comptable de ses actes, au point de se les imputer à soi-même, il accepte les conséquences de ses actes car c’est un sujet engagé dans le processus de reconnaissance, il se reconnaît comme acteur de ses gestes, auteur de ses paroles. Le parcours de la reconnaissance, c’est le parcours de sa responsabilité.

Qui parle ? Qui agit ? Qui raconte ? Le « Je » va se construire en tant qu’il est capable de se reconnaître comme acteur de ses gestes, auteur de ses paroles. En répondant « me voici », en répondant de sa présence au monde, on renforce son être.

Pour lui, l’essentiel est de convertir l’homme coupable en homme capable. Qu’est-ce que cela veut dire ? Le but, en philosophie, n’est pas de chercher la culpabilité de tel ou tel homme, mais de l’amener à devenir capable de répondre de soi devant les autres, et aussi rendre au « Je » la capacité de vouloir vivre, et de vouloir bien vivre.

L’étymologie du mot va nous permettre de faire le lien entre Ricoeur, et Levinas : responsable – adjectif – est apparu en français vers le 13e siècle, vient de respondere ; il signifie répondre De, il prend rapidement le sens de « qui doit rendre compte de ses actes ». Ce n’est qu’au 20e siècle que le substantif apparaît, « le responsable » au sens de porter la responsabilité de ses actes.

Emmanuel Levinas, les conditions de la rencontre éthique

Si pour Ricœur, un sujet doit répondre de lui-même, pour Levinas, il s’agit plutôt de répondre à. Et de répondre à ce qui ne se donne même pas à entendre, à ce qui est au-delà de toute parole – l’infinie responsabilité qui me lie à autrui. Car pour Levinas, la responsabilité nous engage envers autrui bien au-delà de ce que l’on peut décider, choisir : « l’éthique serait cette dette que je n’ai jamais contractée » « c’est malgré moi qu’Autrui me concerne ». L’altérité s’éprouverait alors dans un vertige, le vertige de l’immense responsabilité que j’ai vis à vis de l’autre. « Autrui est un centre d’obligations pour moi », disait-il.

C’est un peu effrayant, et c’est souvent cette altérité démesurée que l’on retient de Levinas. Se pourrait-il qu’il transgresse la règle aristotélicienne de prudence ? Rassurons-nous, non.

A y regarder de plus près, pour lui le plus important, c’est la rencontre éthique, rencontre qui se fonde dans le face à face de deux visages qui s’affirment dans leur singularité.

Le visage, c’est ce qui ne se laisse pas enfermer dans les visages que son histoire, ses contextes lui donnent, lui ont donné. Elle se produit quand j’accepte de découvrir l’autre au-delà de ce que je crois connaître de lui.

Le visage s’impose alors dans son altérité irréductible.

Mais, nous dit Levinas, cette rencontre n’est pas seulement révélatrice d’autrui, elle me fonde moi aussi dans ma singularité, elle est faite aussi pour me faire du bien. Quand je parviens à considérer autrui comme échappant à mon pouvoir, à mon soi-disant savoir ou connaissance, je le considère comme une liberté extérieure à la mienne, et par là même, cette considération marque ma présence singulière au monde. « Quand le moi tient compte de ce qui n’est pas lui, et en même temps ne s’y dissout pas, dans ce rapport à la fois de participation et de séparation, alors il y a rencontre. La condition de la pensée, c’est la rencontre morale ». « Reconnaître autrui, c’est croire en lui » mais cette reconnaissance n’est pas soumission : « le visage qui me regarde, m’affirme »

Ainsi quand je parviens à être pour l’autre, avec l’autre, je suis aussi avec moi, pour moi, encore davantage.

Comment rendre possible cette rencontre ? Trois pistes à retenir :

la rupture de l’indifférence, c’est quand je me sens concerné par autrui, par sa singularité que je deviens responsable, non pas de lui, mais des conditions d’émergence de cette singularité. Finalement, il serait plus exact de parler de rupture de l’indifférenciation.

– pour préserver cette extériorité réciproque, cette liberté réciproque, il est indispensable de faire appel à la non substitution des individus. « Chaque moi n’est pas interchangeable. Ce que je fais, personne d’autre ne peut le faire à ma place. Le nœud de la singularité, c’est la responsabilité. » On est responsable de se reconnaître mutuellement comme des êtres uniques non substituables.

– La rencontre passe par la capacité de regarder le monde avec les yeux d’autrui. « Le partage du monde s’effectue à partir du moment où on le regarde avec les yeux de l’autre. »

Michel Foucault nous invite à être des artistes et des artisans, soyons les sculpteurs de notre propre existence.

L’homme chez Foucault se perçoit d’emblée comme un être dépendant, il est lié à des systèmes de pensée, inscrit dans certains ordres de discours, assujetti à des dispositifs de pouvoir. Différent de Sartre pour qui l’homme se découvre dans l’angoisse, comme liberté. Cette dépendance est ontologique, et non liée à une situation sociale donnée. L’homme reçoit son identité des jeux de savoirs qui s’imposent comme des vérités et de pouvoir qui organisent la société. Il en hérite. Quand il ne les questionne pas, il les reproduit. Foucault note le danger de tout ce qui se répète. La dépendance de l’homme n’est pas un destin, et c’est le rôle du philosophe que de troubler les évidences et de se déprendre des idéologies. Si l’histoire nous fait, on peut la faire à notre tour.

Cette dépendance appelle une exigence, celle d’un affranchissement. Il reprend une jolie phrase de René Char : « Développez votre étrangeté légitime. »

Pour Foucault, l’homme est en charge de sa propre existence. Il doit la produire comme un art de l’existence, à travers laquelle il manifeste ses valeurs qui sont en même temps des valeurs pour les autres.

Pour lui, l’homme est a-venir, il a à s’inventer. Il n’a pas à se libérer d’un refoulé, mais plutôt des identités qui lui sont conférées, il doit se produire lui-même.

Et pour cela il doit travailler sur lui-même, et s’appliquer des techniques, mais au sens premier du terme :

Technos : ce qui concerne un art- techné : art manuel.

Pour devenir le propre sculpteur de lui-même et de son existence, au même titre qu’un sculpteur travaillant à sa création.

« Faire de sa vie une œuvre qui porte certaines valeurs esthétiques. Il a appelé cela « les arts de l’existence ».

Mais en définissant ainsi la responsabilité, comme devant nous libérer des pouvoirs, des savoirs sclérosant pour nous placer selon des valeurs personnelles, il la rend synonyme de auto-nomie (auto : soi-même / nomos : loi). L’autonomie, c’est le fait d’obéir à une loi qu’on s’est donnée à soi-même, par opposition à l’obéissance aveugle à des lois externes. L’autonomie est un long processus qui se construit tout au long de sa vie et qui répond à la question : A quoi je décide d’obéir ?

 

Nous arrivons donc aux termes de cette balade dans les terres de la responsabilité sur un paradoxe que nous pourrions énoncer ainsi : iI n’y a pas de responsabilité sans liberté, et assumer ses responsabilités rend libre et autonome.  

La confiance à l’origine de l’identité ?

Qu’en est-il de la confiance, et qu’a-t-elle à voir avec la responsabilité ? On pourrait énoncer la question philosophique à propos de la confiance de la manière suivante : La confiance est-elle vraiment utile ? A qui la confiance profite-t-elle ?

En cheminant, nous comprendrons peut-être en quoi la confiance peut être à l’origine de l’identité.

Je vous propose de faire dialoguer devant vous trois philosophes.

 

Kant, ou de l’utilité de la confiance

Pour Kant, pas de doute, la question de la confiance est fondamentale. « Dans un monde où la confiance n’existe pas, les devoirs de loyauté tombent en désuétude. » (Mét. des mœurs). Tout s’écroule, le lien social, les institutions politiques, les liens entre individus quand il ne peut y avoir de confiance. Pour que le lien social soit possible, nous devons chacun d’entre nous efforcer d’être dignes de confiance, mais pas seulement.

Pour Kant, la confiance s’élabore dans la force morale et impérative de la parole donnée. « Je m’engage à tenir parole» suppose que « tu t’engages à ton tour ». Tous les impératifs catégoriques de Kant pourraient être interprétés comme l’injonction de se montrer digne de confiance. Mais l’impératif le plus catégorique rejoint la prudence : ne pas faire de fausses promesses, bien mesurer ce sur quoi on peut s’engager ou non.

La confiance comme la responsabilité impliquent donc la prudence, mais aussi la réciprocité. Cette réciprocité est fondamentale, elle suppose un engagement respectif. La confiance engage et lie les deux partenaires, celui qui est dépositaire de la confiance mais aussi celui qui se fie à l’autre. La responsabilité se trouve être partagée, elle se trouve être engagée des deux côtés. De quelle manière ?

Évidemment celui qui est dépositaire de la confiance est responsable devant les autres et de lui-même de ne pas la trahir, de répondre aux attentes, mais la construction de la confiance tient encore davantage à l’esprit responsable de celui qui accorde sa confiance. Celui qui accorde sa confiance doit assumer son choix, et ne s’en prendre qu’à lui-même s’il s’est trompé, s’il s’est laissé berné. Il doit assumer la responsabilité de son choix, en répondant de lui-même et de son discernement.

Autant il faut être digne de la confiance de l’autre, autant il n’est pas obligatoire d’accorder sa confiance, nous dit-il. Prudence, prudence ! Rien ne nous oblige à faire confiance à, de manière inconsidérée. Il y a comme une asymétrie dans l’engagement, si quelqu’un m’accorde sa confiance, je ne peux pas le décevoir, mais à mon tour, je dois regarder de très prés avant d’accorder ma confiance.

En fait, il s’agit davantage de défiance, de méfiance que de prudence, on est un peu au-delà de la simple prudence.

On pourrait dire de manière paradoxale, la confiance ne s’institue qu’à partir d’une défiance nécessaire. Méfions nous les uns les autres, serait le précepte premier de toute « prise de confiance ». Avant d’accorder notre confiance à quelqu’un, mesurons sa capacité à répondre de, et à répondre à.

Hume, soyons réalistes

Car oui, accorder sa confiance à quelqu’un lui donne un certain pouvoir sur nous. Faire confiance, c’est s’en remettre à l’autre, et cela nous place dans un premier temps, dans un état de vulnérabilité, je ne sais pas si l’autre est fiable, s’il honorera la confiance que je lui fais. Est-il digne de confiance, est-il capable d’assumer cette responsabilité qui l’engage vis à vis de moi. La confiance est un exercice périlleux, c’est un pari qui nous situe entre le savoir et le non-savoir ; je suppose que je peux faire confiance, mais rien n’est sûr. La confiance en l’autre suppose une certaine forme d’abandon de pouvoir, de contrôle temporaire, pendant un laps temps où, précisément, j’ignore quelle valeur a pour l’autre la confiance que je lui accorde, et cela se rejoue à chaque instant.

La confiance est un crédit fait aux autres, on suppose qu’il a « tout intérêt » à ne pas trahir, elle est le fruit d’une longue série d’interactions répétées. Évidemment, longue à installer, elle peut s’évanouir en un seul geste !

Hume se demande pour quelle raison on aspire à respecter la confiance qui nous est faite ? Est-ce pas pur altruisme ? Il est trop réaliste pour y croire. Pour Hume, si je tiens mes promesses, si je demeure fiable, ce n’est pas par respect de l’autre mais avant tout pour sauver sa réputation, en un mot par intérêt personnel. Honorer la confiance est bien sur une obligation morale, mais elle est toujours accompagnée d’une obligation intéressée.

Il est donc raisonnable de se fier à quelqu’un qui se soucie de sa réputation, qui a à cœur de rester honorable.

Méfions-nous de tout angélisme.

Ricœur, ou le temps des promesses

Pour Paul Ricœur la confiance se fonde sur la capacité à tenir ses promesses.

Il explore la promesse sur le plan ontologique. Que se passe-t-il pour mon être, pour moi-même quand je suis engagé par une promesse ? Dans la promesse j’engage qui je suis. Il y va ni plus ni moins de mon être propre.

La promesse m’engage ontologiquement, c’est dans un au-delà de ce que je suis aujourd’hui que je m’engage à tenir parole. J’anticipe mon être de demain, cela me projette dans un A-venir de moi-même encore inconnu.

Dans le processus de la promesse s’opèrent deux mouvements. Je m’engage maintenant pour une promesse que je tiendrai tout à l’heure. Mais en même temps, autrui s’attend à ce que je reste fidèle à cette promesse pour tout à l’heure. Pour accomplir la promesse, il faut à la fois que je reste moi-même mais que je devienne autre par le fait même de faire quelque chose de nouveau pour moi. Je me maintiens dans qui je suis de telle manière que l’autre peut compter sur moi.

Je maintiens qui je suis, tout en devenant un autre, l’autre que je serai demain. La promesse permet ce formidable tour de passe-passe de l’être, rester soi même à travers le temps. La promesse permet d’articuler ipséité et mêmeté. (Mêmeté : je demeure le même, malgré les temps qui changent, et ipséité, je ramène à moi, ce qui change en moi, je me reconnais moi malgré les changements que je subis).

Dans cette promesse tenue, le soi atteste de sa permanence et de sa fluidité, sa capacité de changer.  

Par conséquent, la promesse renforce la confiance en soi : elle renvoie à l’assurance confiante d’être soi. Le soi se reconnaît, il se sent être, il se perçoit comme vivant, dans cette permanence à travers les changements.

Ainsi, là aussi, faire des promesses et les tenir, c’est tout bénéfice pour le Soi, le je.

Cela tient aussi au fait que confiance et responsabilité sont des postures qui sont proches du don. Comme lui, ce sont des attitudes d’ouverture vers autrui, mais qui en même temps nourrissent, enrichissent celui qui donne, donne sa confiance, ou donne sa parole. Il y a un retour immédiat sur soi-même, un bénéfice rassurant, structurant, narcissisant sur soi-même.

Cela nous permet de conclure sur une note optimiste.

 

Conclusion : confiance et responsabilité sont les vertus de l’optimisme

On pourrait ainsi en effet conclure que confiance et responsabilité sont les vertus de l’optimisme, un optimisme évidemment tout sauf niais et béat, mais calculé de manière prudente.

La confiance en effet, est un pari sur l’avenir, elle est sous-tendue par l’espoir que le bien l’emporte sur la crainte du mal possible.

La responsabilité est une projection dans le futur. Être responsable, c’est croire en soi, en sa capacité d’assurer, c’est s’engager pour que le futur soit meilleur.

Entre ces deux processus on voit bien se dégager une synergie positive et créatrice. Se fier à c’est croire en l’autre, c’est espérer en son humanité, c’est lui permettre d’accéder à sa dignité. Dans des jeux de miroir où chacun s’affirme dans la réciprocité de l’altérité.

Confiance et responsabilité créent donc la vertu de l’espérance, de l’espoir du mieux vivre. Ce sont des vertus optimistes, c’est en ce sens qu’on en a le plus besoin.

Les trahisons familiales : une chance pour l’évolution des couples et des familles

co-écrit avec Bernard Prieur in Cahiers critiques de thérapie familiale N°38. De génération en génération, quelle transmission ?, 2007.

Cela fait plusieurs années* que ce thème nous interroge. Présentes dans de nombreuses thérapies, les trahisons n’épargnent aucun lien. On se trahit entre amis, en famille, en couple, on se trahit soi-même.

Résumé

L’histoire de l’humanité est jalonnée de trahisons. Ces fractures symboliques furent cependant fondatrices de nouvelles civilisations. Peut-on échapper à la trahison ? La trahison constitue un des fondements de nos êtres. Il s’agit moins de débusquer le traître mais plutôt de parvenir à vivre entre infidèles.

La trahison nous amène aux confins du concevable et de l’intelligible. Elle entraîne une fixité du temps, une sidération des émotions, c’est pour cela qu’elle est insupportable,et le sentiment de trahison s’alimente souvent dans la compulsion à vouloir comprendre.

Nous montrerons en quoi les trahisons peuvent être considérées comme un processus interactionnel à part entière, sur lesquels les thérapeutes peuvent prendre appui pour permettre aux systèmes bloqués d’évoluer.

* 1998 – Colloque du Ceccof – Les trahisons familiales
1999 – Les héritages familiaux, sous la direction de Bernard Prieur (ESF)
2004Nous nous sommes tant trahis, Nicole Prieur (Denoël).

1-La trahison, la plus fidèle compagne de l’homme

Depuis la nuit des temps, l’histoire de l’humanité est jalonnée de félonies et d’hérésies qui ouvrent  sur de nouvelles civilisations, et  inaugurent de nouvelles légitimités. Les actes de perfidie, au-delà de leur violence apparaissent comme  des facteurs nécessaires d’évolution de nos sociétés et de nos civilisations.

A y regarder de plus prés, on peut se demander s’il est possible de ne pas trahir.

Finalement, peut-on ne pas trahir ?

En fait, vouloir éliminer le processus de trahison semble un combat vain, car c’est un combat contre l’humain. La trahison n’est pas, comme on voudrait nous le faire croire, l’apanage des immoraux, des malades ; elle n’est pas un accident de la relation. Elle fait partie intégrante de la relation. La trahison constitue un processus inéluctable et spécifique de notre condition humaine.

Cela amène chaque individu à se considérer lui-même comme un traître en puissance.

Soi-même comme un traître, ou le chemin de l’éthique

Il s’agit peut-être alors de se demander comment vivre entre parias potentiels qui, à force de se savoir dangereux pour les autres, pourraient  mesurer davantage les conséquences de leurs actes. Paradoxalement un nouveau regard sur les trahisons peut ouvrir sur une  éthique de l’altérité, c’est à dire sur un mieux vivre avec l’Autre.

L’éthique serait cette conscience toujours renouvelée qui permet de mesurer que le traître est d’abord en soi, au cœur de notre pensée, de notre parole, de notre connaissance. Rester vigilant à cet affleurement de la trahison peut la rendre moins tragique à force de la savoir imminente. Peut être devenons-nous sujet quand nous mesurons précisément qu’elle est toujours virtuellement présente dans toute relation interpersonnelle, et qu’elle fait inexorablement partie de nous.  Considérer le traître comme l’étranger, l’Autre, irrémédiablement mauvais, contre lequel le groupe doit se défendre, qui sert de surface de projection à tout ce que l’on ne veut pas voir à l’intérieur, renforce la pensée manichéenne, les clivages.

La trahison : une réalité insaisissable

En fait, nous nous sommes d’autant plus intéressés à ce sujet, que les trahisons dans la famille sont quasiment vierges conceptuellement. Très peu de choses ont été écrites en sciences humaines. Quand on a  voulu approfondir ce concept, on s’est  aperçu très vite qu’il  nous  débordait de toutes parts.  Royaume des  apparences trompeuses et   rebelles, la  trahison parait insaisissable. Elle  revêt des figures protéiformes, contradictoires, subtiles  qui ne se livrent pas d’emblée. Elle glisse sans cesse entre les mots. Elle  échappe et déborde les définitions les plus rigoureuses. Elle peut avoir l’air d’une   infidélité, comme d’une trop grande fidélité. Elle peut être aussi bien mensonge  que révélation d’un secret, donc vérité. Toutes les figures de trahisons n’épuiseront  jamais  sa complexité.

Pour autant, ce n’est pas  une notion « fourre-tout ».

Ce que l’on retiendra ici, c’est surtout l’aspect kaléidoscope de la trahison, les jeux de miroirs qui la traversent et la constituent.

Elle met en œuvre  plusieurs niveaux

1° niveau ; l’acte, qui  d’ailleurs peut  exister ou ne pas avoir lieu. On peut se sentir trahi, sans qu’il y ait eu un acte objectivable. Il suffit quelquefois d’un geste, d’un mot.

2° niveau : le vécu. Vécu bien sur opposé selon  la place d’ où l’on se tient- victime, traître, tiers- le traître n’a pas forcément le sentiment de trahir, la victime n’est pas toujours aussi  passive qu’elle le pense….

3° niveau : Le récit. Socialement, le récit de la trahison a une fonction très importante, il  se doit d’être  édifiant. Accuser quelqu’un de trahison, puis le juger, c’est contribuer à l’établissement d’une nouvelle légitimé, et édicter une pratique nouvelle de la morale. En fait, c’est tout un système social, idéologique qui se raconte dans sa manière de délimiter les formes de trahison, de la désigner. Les mystifications forgées alors, voire les propagandes de tous bords vont constituer un outil de  contrôle puissant pour les autorités en place.

Mais dans une famille qui désigne la trahison ? Qui la juge ? Qui en fait le récit ?

Ce qui nous semble intéressant, c’est que le processus de trahison révèle de manière paroxystique et la puissance créative de la relation et sa capacité mortifère. La trahison met en évidence ce moment particulier où le sens se perd, mais aussi où il peut se refonder autrement. Et souvent en tant que clinicien, nous intervenons dans le creux de la vague, au moment où  les chaînes associatives familiales sont perdues, où les liens ne font plus sens.

Comment  aider les individus  et les familles à passer du versant  mortifère au versant  créatif des trahisons  et de la relation?

Peut-être justement en acceptant la part d’ambiguïté fondatrice.  La trahison nous amène aux confins du concevable, d e l’intelligible, c’est pour cela qu’elle est insupportable.

Notre position de clinicien ne nous invite elle pas à la considérer comme telle.

2- Amour, Famille et Trahison

Ceci revient à se demander, comment, au-delà de la souffrance, les trahisons familiales peuvent  constituer  des ressources pour les individus et leurs familles. Pour cela, il nous semble  indispensable  d’ouvrir le champ sémantique de ce concept.

Nous pouvons toujours tenter de commencer par une définition, quitte à la dépasser rapidement.

De quelle définition pouvons nous partir? Les trahisons sont  des ruptures  dans l’ordre des alliances, des césures dans l’enchaînement des filiations. Elles introduisent une fracture dans  la continuité du temps, instituant le  temps d’avant la trahison et le temps  d’après la trahison. Trahir, c’est briser l’horizon donné, c’est une aventure toujours douloureuse qui parle d’une liberté humaine sans cesse à conquérir.

La famille, comme lieu des premières trahisons

Elles incubent tranquillement, à l’abri de l’amour le plus tendre. « Qui aime bien, trahit bien », pourrait-on plagier, et cela commence très tôt.

Le bébé, dés sa naissance, et sans doute  avant, reçoit tout un héritage symbolique qui constitue son assise originaire, et qui le soumet à d’importantes contraintes de développement.

En retour de tout ce qu’il reçoit, le bébé  se trouve, en effet, lié par tout un système de loyautés, véritables liens éthiques qui structurent  et régulent les relations intra-familiales et assurent la continuité du groupe. Etre loyal implique d’intérioriser les attentes du groupe, et d’adapter un comportement conforme à ces attentes.

Ainsi, le don crée la dette, qui  à son tour engendre des loyautés. La question qui se pose à tout un chacun : jusqu’où être loyal ?  D’une part, ce que reçoit un enfant est tellement incommensurable qu’il ne pourra jamais – quoiqu’il fasse -s’acquitter de sa dette. Le don est tellement profusion qu’il est sans commune mesure avec ce qui pourrait être « rendu ».

D’autre part, les attentes à son égard  sont  démesurées et imprécises, tenaces et improbables. Il faudrait être l’enfant idéal de papa, de maman, de grand-mère, de grand-père, de la grande sœur, du petit frère, de la nounou… strictement illusoire !

L’A-venir, croqueur de loyauté

Etre redevable envers les générations passées, constitue bel et bien une loi humaine. Nul ne peut « ramener » les compteurs à zéro. Non seulement tout enfant est déloyal, mais en plus il le reste toute sa vie. Ainsi, traîtres nous naissons,  traîtres nous mourrons.

Mais alors, les relations familiales sont-elles condamnées à cet immoralisme hautement suspect ?

Une des spécificités du lien familial, consiste à  « rendre » non pas à celui qui nous a donné, mais surtout aux générations futures. C’est devant l’avenir que nous sommes avant tout  responsables. L’obligation majeure dans laquelle  la vie nous place, c’est celle  de transmettre à notre tour, d’engendrer un temps nouveau, en invitant d’autres êtres à être, que ce soit dans la famille, dans le travail, dans nos divers engagements.

Entre les mouvements descendants des dons, bien  plus nombreux et les mouvements remontants des loyautés, existent une véritable dissymétrie, une certaine non réciprocité, ce qui garantit l’impulsion vers l’A-venir.

Ainsi la famille est traversée par des lignes de fond et de  forces contraires, dont les antagonismes sont nécessaires, et vitaux ; l’histoire de la famille se tisse dans une dialectique entre tradition et trahison. Notons d’ailleurs, que  Trahison » et « Tradition »ont une racine  latine commune : le verbe tradere, qui signifie livrer, faire passer… Les mouvements de transmission seraient donc indissociables de la trahison. La transmission inscrit le sujet dans ses filiations et appartenances irréductibles, et la trahison le pose dans sa différence et son individualité.

Grandir, c’est trahir

Exister, c’est transformer sans cesse le déterminisme de ses héritages en futur à inventer.

Devenir soi s’effectue  par l’abandon de ce qui nous a engendré. Naître à soi, implique que l’on sorte  du lieu qui nous a fait.

Naître nous inscrit dans un système d’obligations envers la famille. Grandir, implique la  refondation incessante  de ce système d’obligations.

Nietzsche : « Ainsi parlait Zarathoustra » : « Je vous ordonne de me perdre, et de vous trouver vous-mêmes. Et ce n’est que lorsque vous m’aurez renié, que je reviendrai parmi vous… Je chercherai d’un autre œil mes disciples, je vous aimerai  d’un autre amour… »

Pour cela , il faut parvenir à  s’accepter comme traître, quelle liberté, mais aussi quel courage !Cela suppose qu’on supporte le fait  d’être perdu comme enfant idéal, et comme parent parfait.

3- Trahison et clinique

En quoi cette réflexion sur les trahisons peut-elle être intéressante pour notre pratique ?

Pour illustrer cela, voici une vignette clinique :

L’histoire de G. : un enchevêtrement de trahisons dont la famille s’est fait le théâtre.

G. a 27 ans, quand elle consulte pour une thérapie individuelle.

La trahison à elle-même.

Elle évoquera d’emblée ce qui m’apparaît comme la problématique centrale de cette patiente.

« Il y a longtemps, quelqu’un est mort. Quand cette personne est morte, tout s’est effacé, ce que j’ai vécu avec lui a complètement disparu de ma mémoire. A un moment donné, je ne savais même plus mon âge.   Comme si avant la mort de Philippe, j’avais une ligne de vie, et puis il y a  eu ça, et après, c’est comme si ma vie avait pris un itinéraire bis. »

Voici énoncée la douloureuse trahison à elle-même, véritable désertion, elle  s’est  absentée d’elle, de sa propre existence. Elle a passé toute une partie de sa vie à ne pas y être, à ne pas exister,  marchant à côté d’elle-même. « J’en ai marre d’être une fille, je voudrais être une femme » Habiter son corps de femme, incorporer sa propre histoire,  me semble être sa profonde demande, à quel prix peut-elle y parvenir ?

Résumé des 3 premières séances.

Les trahisons « subies » par elle.

 La trahison divine 

« Il y a 12 ans, Philippe a choisi  de venir mourir à la maison. C’était un prête, ami de la famille. » Pour protéger les enfants les plus jeunes, les parents et Philippe parlent d’un cancer de la peau et laissent espérer  une possible guérison. Mais il meurt. G. a vécu  cela comme une conspiration familiale, mais en même temps, elle ne peut la désigner comme une trahison, le traître pour elle, ici c’est Dieu : «  Dieu m’a trahie, à l’époque, j’étais très croyante, j’implorais Dieu pour qu’il sauve P. J’aurai voulu mourir à sa place »

En désignant Dieu comme le traître,  qui protège t elle ? Philippe ? Personnage   étrange, et énigmatique   autour duquel s’est noué un imbroglio difficile, voire impossible à dénouer.  Il  a su donner à tous des signes, des gages de son amour, parvenant à faire croire à chacun qu’il avait avec lui  des liens privilégiés.  G. suppose    qu’il existait entre sa mère et P, une certaine attirance respective.  Mais  il était très proche aussi de son  frère aîné, ils faisaient des spectacles ensemble. Elle-même semble avoir été liée  à Philippe par des liens qu’elle ne définit pas.  « Je ne sais pas si je l’aimais »

Confusion  des sentiments, parfum illicite, manœuvres illégitimes, tout est là pour entretenir des soupçons réciproques.

G. apprendra  tardivement  que P. est mort du Sida. Quand je lui demande  s’il était  homosexuel, elle semble  troublée comme si  elle n’avait pas encore envisagée cette hypothèse, alors même qu’elle n’ignore pas cette  vérité et la confirme aussitôt.

En tous les cas la mort de P. rend  impossible tout éclaircissement : qui aimait-il vraiment ? Avec qui aurait-il pu trahir tous les autres.

Je fais l’hypothèse d’un déplacement. Son père, comme P avait été destiné à la prêtrise, n’a-t-elle pas  projeté  sur P. des fantasmes oedipiens?

Trahisons fraternelles

Elles sont évoquées dans toute leur virulence. Scène où le frère aîné la poursuit avec un couteau, où elle attaque le second à coup de balais, et en parlant de sa sœur « quand je la vois j’ai envie de lui foutre des baffes, je la rejette totalement cette fille, je n’en peux plus »rivalité par rapport à la figure paternelle : « à table si mon père me sert une demi coupe de champagne, ma sœur en réclame une entière »

Trahisons faites à d’autres membres de la famille

Le 2° deuil évoqué, c’est celui de sa GMP ; A la fin de sa vie, son GPP très autoritaire a installé d’office contre son gré sa femme, alors atteinte de la  maladie d’Alzheimer chez leur fille aînée avec qui elle ne s’est jamais entendue. Elle n’a cessé jusqu’à sa mort, et malgré sa démence de réclamer de rentrer chez elle, cela s’est passé de manière très lâche explique G puisque c’est au moment d’une opération que son mari a effectué le  déménagement  chez sa fille. Cette tante, est en conflit avec le père de G., G. elle-même s’est battue avec elle.

G. va reprendre à son compte cette trahison subie par la GMP. Elle va réclamer justice pour elle.

Ces trahisons subies sont douloureuses, on ne peut le nier. Elles constituent une menace existentielle, une blessure narcissique, elles fragilisent la sécurité affective de G.

Pour autant, nous faisons l’hypothèse que ce ne sont pas les trahisons subies qui sclérosent l’individuation mais plutôt celles qui se révèlent difficiles à désigner et, encore plus, celles qui se révèlent impossibles à agir.

En quoi, une trahison peut être salvatrice ?

Les trahisons agies… et salvatrices

A la fin de la 1° séance, G. lance une dernière phrase : « J’ai toujours cru avoir la violence de ma mère, or je crois que j’ai la violence du côté de mon père.» Amorce-t-elle  une  rupture par rapport à sa  filiation maternelle ?

A la 2° séance, G. évoque d’emblée la légèreté qu’elle retrouve depuis quelques jours.

« Je me sens comme au printemps de ma vie. Depuis quelques jours je réintègre ma vie, mon corps, je refais du sport.

– Qu’avez-vous envie de faire de ce printemps ?

– Apprendre une autre langue, une autre langue que ma langue maternelle…..J’ai aussi envie de vider mon studio et d’en faire un nouveau lieu ; de jeter surtout tout ce que ma mère m’a refilé. Il y a des reliques d’il y a 10 ans. »

Trahir sa mère, c’est être  prête à se sentir perdue comme « bonne fille » pour sa mère.

« Dans la famille, il y a  deux clans, dans celui des ‘pas bien’, il y a mon père et mon frère aîné, et dans le clan des ‘bien’, ma mère et mon 2° frère ; et moi, longtemps, je n’ai pas su où être »

Maintenant, elle peut prendre le risque de choisir son camp. La trahison est bien un passage à l’ennemi, elle rend explicite  les alliances en œuvre.

Les trahisons impossibles à agir

Désigner les « méchants » comme traîtres, trahir sa mère, d’accord, jusque là tout va bien. Mais l’image du père résiste.  G.ne peut désigner son père comme traître, ni comme lâche malgré les évidences qu’elle énonce.

« Ma grand-mère attendait une aide qu’on ne lui a pas donnée….. Mon père n’a jamais osé affronter ni son propre père, ni sa sœur. Il ne m’a pas laissé sortir Mamy. J’avais tout arrangé, ma  mère était d’accord, mes frères et mon copain devaient m’aider. C’est lui qui a tout stoppé.»

« Quand mon frère m’a menacé d’un couteau, c’est ma mère qui nous a séparés, mon père a augmenté le son de la TV »

Quand je lui demande ce qu’elle a  éprouvé alors, elle pleure : « Je n’en ai pas voulu à mon père, dit-elle avec une forte émotion, je l’aime comme il est »

Enfermée dans ses loyautés envers ce père qu’elle s’est donnée comme mission de protéger, de sauver, elle ne peut accéder à sa propre histoire.

Son couple l’aidera-t-elle à opérer la  trahison nécessaire au père?

Quand elle parle de son copain : « F. ne plait pas à mes parents ; ni à mon père, ni à ma mère. » à suivre….

Trahir suppose la perte de ses anciens points d’appui, l’infidélité à ses premiers objets d’amour. C’est un véritable saut dans le vide de l’inconnu, c’est en cela d’ailleurs que c’est créatif, mais bien périlleux. Quelque fois, on n’est pas trop de deux pour oser trahir ses parents.

4- Nos axes directeurs

Au-delà de cette vignette clinique, voici quelques uns de nos actes directeurs.

Le couple, au risque de l’infidélité

La question du couple interroge celle de la fidélité, mais celle-ci  ne se réduit pas seulement à la fidélité sexuelle A qui, à quoi être fidèle ?

On le sait, par une trop grande fidélité au passé, un couple peut se déserter lui-même. La fixation aux figures parentales fragilise ses fondations. L’impossibilité de trahir les modèles parentaux et les règles familiales entrave son évolution.

Mais le couple interroge aussi la fidélité à soi-même. Dans le  couple, l’identité est sans cesse «travaillée» par l’Autre, pour le pire et le meilleur.

« L’homme est miroir pour l’homme… c’est l’autre qui me donne mon visage. » (Merleau-Ponty)

Je suis en partie invisible à moi-même, et c’est toujours autrui qui me révèle une part de cet invisible que je porte. C’est autrui qui atteste que cette part lui est  visible. Dans la relation de couple cela prend une dimension centrale. Quand l’Autre fait de mon invisible seulement  le champ de ses projections, de ses désirs, la relation devient aliénation.

Mais ce regard de l’Autre peut aussi  opérer un étonnement de soi, toujours renouvelé. Il peut  m’aider à être plus présent à moi, à me cohérer davantage, à être plus moi-même.

Cela demande en tous les cas, que l’on révise notre illusoire et frileuse  volonté d’être fidèle à soi-même. Car nous ne sommes jamais tout à fait identiques à nous-mêmes.

Le couple, en tant qu’enveloppe psychique et  contenant affectif, peut permettre à chacun de trahir ce qu’il pensait être à la seconde précédente, ce qui paradoxalement favorise les processus d’individuation.

Jouer avec l’hétérogénéité de son être

Derrière le « Je », une multitude d’êtres se dissimulent. Nous existons dans une mosaïque de vécus De  chaque place où nous nous tenons, plusieurs identités campent en nous. Petite-fille… fille… mère… grand-mère… épouse… Sœur… cousine…

Toute cette mosaïque porte en soi inévitablement les stigmates de la trahison, avec son lot de conflits de valeurs, conflits de loyauté, évidemment, mais c’est au prix de ces intimes trahisons que nous pouvons exister sur plusieurs plans en même temps. La trahison donne du jeu à nos différents « Je », elle permet la fluidité entre les différents niveaux qui nous constituent.

Accepter l’inconnaissance de soi

Exister, c’est oser faire le saut dans l’inconnu de soi. « C’est dans l’indéterminé que je me trouve. » (Pontalis)

En tant qu’homme, je m’appréhende toujours dans l’angoisse du flou de ce que je suis, et toutes les représentations que j’ai de moi, que les autres ont de moi, n’épuiseront jamais l’être. Dés  que je pense m’avoir saisi, déjà, je ne suis plus le même.

Cet indicible, cet ineffable trahissent mon besoin de me connaître. Accepter cette trahison du savoir, nous ouvre sur notre potentiel. En effet, notre énigme, c’est le lieu où s’enracine notre liberté. L’être s’énoncerait dans un dire qui doit sans cesse se dédire, dans une mobilité incessante toujours à renouveler, nous mettant face au gouffre de notre liberté.

Retour au corps, si souvent banni ; ou comment réintégrer le corps si souvent posé comme un traître.

L’unité du corps et de la psyché n’est pas évidente, or cette intégration constitue une source et une ressource importante pour le sujet.

La présence à nous-même, à la totalité de cette insaisissable personne que nous sommes, s’effectue par cette habitation corporelle. On adhère à soi, en prenant corps en nous-mêmes, en faisant corps avec nous mêmes.

Notre corps, en effet, permet un double mouvement : habiter le monde et être habité par lui. Le corps est le foyer de notre engagement dans le monde, lieu de la réciprocité entre le monde et le sujet, terrain où s’articulent les mouvements entre intérieur et extérieur.

Le corps est le lieu du « chez soi », lieu clos, unifié dans ses transformations même et en même temps centre du partage. Résidence de la singularité la plus inaliénable, il est ce qui me met d’emblée en relation, en communication avec les autres et avec le monde. Il est le lieu unique de ma présence plurielle au monde.

En conclusion de cette première partie, que pouvons-nous dire ?

L’espace potentiel de la trahison

Un espace plein de promesses

Les trahisons nous ont fait découvrir un espace bien particulier. L’espace du « Entre », le lieu de l’intermédiaire. Elles se glissent « entre » le don et la dette, «entre » le mot et la chose désignée, « entre » la tradition et la transgression, « entre » le moi et le surmoi…..

Cet espace intermédiaire  évoque l’espace transitionnel de Winnicott, qui se trouve être aussi le lieu de la créativité.

Cet espace dans lequel nous nous mouvons tous, dés le plus jeune âge, dans lequel  l’imaginaire recrée le réel qui s’impose. Cet espace n’appartient à personne en particulier, et se redessine en fonction des acteurs en présence, se recompose selon les circonstances, en offrant à chaque fois de nouvelles perspectives. C’est un espace insituable, c’est un lieu  indéfini, toujours offert, qui  permet à chacun de trouver sa place, de l’ajuster et à ses besoins propres et aux contraintes contextuelles.

Ce lieu du changement  n’est ni En soi, ni par Autrui, il est « Entre Nous ». Il se trouve être le séjour du jeu, encore faut-il jouer la même partie, être sur le même terrain de jeu.

5- Le caractère transmissible de la trahison

L’exemple d’une expertise ordonnée par le Juge aux Affaires familiales après plus de 8 ans de procédures, va nous permettre d’illustrer le caractère transmissible de la trahison.

Dans cette affaire, nous avons eu 5 rencontres avec les protagonistes : 2 avec les grands-parents paternels, 2 avec les parents, 1 avec les parents et leur fille Virginie. Un rapport est ensuite envoyé au Magistrat et à chacun des avocats, dans ce cas, 3 avocats.

Monsieur et Madame se connaissent sur le lieu de travail où le grand-père paternel a aussi été le chef de service de Madame.

Nous avons peu d’informations sur le jeune couple. Ils déclarent de manière vague et générale que tout allait bien entre eux, mais rien de précis ne peut être saisi.

A tel point qu’au 4ème entretien, l’expert ne sait plus, en entendant Virginie parler bien distinctement de ce qu’elle fait le week-end avec sa mère et du peu de temps qu’elle passe avec son père, s’ils vivent ensemble.

Nous faisons l’hypothèse que le couple a du mal à se constituer, peut-être parce qu’il a eu du mal à se faire reconnaître par les familles d’origine.

Monsieur a 32 ans quand il décide de vivre avec Madame. Si nous savons peu de choses sur les relations entre Madame et ses parents, nous apprenons que Monsieur était très proche de sa mère, sa grand-mère maternelle et avait des relations difficiles avec son père.

L’année 1985 correspond à la mort de la grand-mère paternelle, à l’achat d’un appartement, au démarrage du concubinage de Monsieur et Madame.

Aucun conflit ouvert ne semble avoir lieu jusqu’en 1992.

A cette date, le couple décide d’avoir un enfant et au cours de la même année, un an après la mort de la grand-mère maternelle de Monsieur, les questions d’héritage commencent à être évoquées.

Nous aurions envie de dire qu’au même moment où Monsieur envisage d’avoir un enfant, il veut vérifier sa propre filiation en déclarant ce qui lui est dû d’un point de vue patrimonial.

Monsieur estimera qu’il est lésé, se déclarant insatisfait par rapport à la façon dont ses parents règlent l’héritage de leurs propres parents et la place qu’ils laissent à leur fils, Monsieur a besoin d’être rassuré sur les sentiments de son père et de sa mère à son égard et les démarches que ces derniers entreprendront fin 1994 à propos de la communauté universelle n’iront pas dans ce sens.

Ainsi, pendant deux ans, le couple gérera deux choses en même temps :

– La question de l’héritage de Monsieur,

– La possibilité de mettre au monde un enfant.

Malgré des difficultés de stérilité de la part de Monsieur, après fausses couches, grossesse difficile, Virginie arrivera à un moment où beaucoup de conflits fermés existent entre ses parents et ses grands-parents paternels.

C’est aussi une enfant très attendue par chacune des familles d’origine : quand la grand-mère maternelle déclarera à la grand-mère paternelle qu’elle s’occupera du bébé, cette dernière lui déclarera « nous serons deux « .

Cette enfant naîtra le 1er août 1994. Quatre semaines plus tard, elle est déposée en Lozère chez les grands-parents paternels.

Le couple dira qu’ils avaient besoin de se retrouver. C’est Monsieur qui insiste auprès de sa compagne pour laisser leur fille à ses parents – au cours de leur voyage, il appelle régulièrement pour avoir des nouvelles du bébé et le ton de la voix de sa mère l’inquiète. Il apprend que l’enfant ne prend pas de poids.

Quand ils reviennent en Lozère, Michel et Marie-Chantal constateront des « tâches blanchâtres cylindriques autour de l’anus, tuméfiées comme une main restée dans l’eau ».

C’est ce qui leur permettra quelques années plus tard d’accuser le grand-père de sévices sexuels sur Virginie.

A aucun moment, Monsieur et Madame n’évoquent une possible réaction psychique de la part du jeune bébé qui au bout de quatre semaines est séparé de sa mère.

Ceci n’est jamais évoqué par les parents. Il n’y a aucun doute pour eux : le grand-père paternel n’a pu être que mauvais, c’est lui le traître.

Il est évident que pour pouvoir évoquer l’éventualité de la souffrance psychique de leur fille, les parents devraient être capables de reconnaître, comme semble leur avoir dit un des médecins rencontrés, qu’ils se sont séparés un peu trop vite de leur fille.

Eux qui avaient déjà du mal à se légitimer comme parents ne peuvent pas admettre qu’ils n’ont pas correctement agi ; ce sont des traîtres qui s’ignorent.

Quand Madame parle de ses retrouvailles avec le jeune bébé, elle insistera beaucoup sur le sentiment qu’elle a : « J’avais pensé qu’elle était folle »… « Le corps n’était pas comme avant »… « Elle ne nous reconnaissait pas, pas de mobilité dans le regard »

En clair, elle a perdu le bébé qu’elle a trahi. Mais il est impossible de parler de tout cela, seuls des attestations, constats prennent le temps et l’énergie de tous.

Bien entendu, l’objectivité, même si elle est épouvantable, est plus facile à admettre que des suppositions, des affects, des positions psychiques vraisemblables.

A partir de là, Monsieur s’engage dans un processus interprétatif que d’autres plans vont venir alimenter.

– La déclaration du désir de communauté universelle sera vécue par Monsieur comme une basse vengeance de la part de ses parents,

– Les propositions d’argent seront vécues comme un moyen détourné pour retirer les plaintes.

Quand nous rencontrons Virginie, elle n’a pas encore 6 ans. C’est une enfant qui s’exprime parfaitement. Elle sait répondre à tout. Elle semble être curieuse au sens d’aimer savoir.

Nous avons été étonnés qu’une enfant ne pose aucune question sur l’existence, l’absence des autres grands-parents que sa mamie maternelle, puisque depuis l’automne 94, elle ne les a plus revus et nul ne lui a jamais parlé d’eux.

C’est d’ailleurs l’objet de l’expertise : les grands-parents paternels peuvent-ils revoir leur petite fille et si oui comment ? L’expert exprimera « ses craintes » aux parents :

1. que Virginie apprenne par un tiers l’existence de ses grands-parents alors qu’on lui envoie le message qu’ils n’existent pas,

2. que Virginie soit plus tard confrontée à des informations contradictoires. En ne lui parlant pas de ses grands-parents paternels, son père coupe avec sa famille d’origine et en même temps, en poursuivant la bataille pour l’héritage, il envoie le message qu’il ne veut pas renoncer à sa position de donataire.

Tout ceci peut créer beaucoup de confusion dans la tête d’une enfant.

Dans cette situation, les trahisons se succèdent et demeurent présentes à chaque génération. Il y a de la trahison à tous les étages.

– L’arrière grand-mère de Monsieur disait à sa fille, que son fils était prêt à tout pour de l’argent,

– Selon Monsieur, son père aurait trahi sa mère en l’empêchant de poursuivre une carrière prometteuse,

– Toujours selon Monsieur, sa mère l’a trahi, en ne lui donnant pas directement l’héritage de sa grand-mère maternelle,

– Virginie, enfin est trahie par ses parents quand ils lui font croire que ses grands-parents paternels sont morts.

Comme la personne trahie, devient le traître, l’enchaînement est parfaitement assuré.

Monsieur se sent trahi par ses parents, devient traître à l’égard de sa fille, quand par exemple il propose à sa compagne de confier leur jeune bébé à ses parents.

Mais il y a des trahisons dont la famille ne veut pas entendre parler.

Notre position d’expert nous amène à  établir un rapport au magistrat, outil d’une possible métacommunication. Ce récit des trahisons suffira-t-il pour enrayer le mouvement continu de la transmission ?

Dans ce sens, nous écrirons explicitement que le père et la mère ont trahi leur enfant en la laissant, à l’âge d’un mois, chez ses grands-parents.

Quand une trahison ne peut pas être verbalisée, elle a de grandes chances d’en préparer une suivante

Dans cette famille, personne ne se sent trahi par les mêmes choses, personne ne nomme la même trahison.

– Pour les grands-parents, le fils a trahi d’avoir pu imaginer qu’ils sont capables de violences sexuelles sur un bébé de 4 semaines.

– Madame considère que ses beaux-parents l’ont trahie quand ils ont refusé de participer financièrement à l’achat de l’appartement de ses parents, de condition plus modeste.

Il ne peut y avoir un récit unique, la parole demeure essentiellement éclatée, morcelée, c’est à dire qu’elle reste du même ordre, du même registre que la trahison.

Pour permettre d’arriver à un récit fédérateur, il faut peut-être parfois passer par des entretiens avec des sous systèmes si le travail avec le système dans sont entier présente trop de risque ou tout simplement est impossible à envisager.

Dans cette famille, la plus trahie, c’est Virginie. Et pourtant, elle ne semble même pas avoir encore conscience de la trahison subie.

– Trahie, si c’est vrai, par le grand-père,

– Trahie, si c’est faux, par ses parents, qui ne laissent aucune place au questionnement, donc à une quelconque ouverture et liberté possible.

Quoi qu’il en soit, Virginie n’échappe pas à la trahison. Celle ci est inscrite dans son corps, qui se trouve marqué d’une blessure qui restera inaccessible :

– Soit elle a été violée réellement, et en ne le reconnaissant pas, les grands-parents empêchent la preuve possible,

– Soit elle n’a pas été violée, mais les parents continueront à avoir des suspicions.

La blessure n’est pas nette, ne permettant pas le travail de deuil réparateur.

L’impossible nomination augmente le poids de la trahison.

Dans cette situation, le traître ne se reconnaît pas lui-même, il demeure voilé, masqué ;

– Les grands-parents n’ont pas le sentiment d’avoir trahi leur fils en changeant de régime matrimonial, en faisant auprès du juge des tutelles une demande de communauté universelle,

– Les parents n’ont pas l’impression qu’ils trahissent leur fille en cachant l’existence des grands-parents,

– Il n’a jamais pu être parlé au cours de l’expertise des relations entre le grand-père paternel, Monsieur et Madame, sur leur lieu de travail. Dans la 1ère page du rapport, l’expert, malgré la relecture, nommera à plusieurs reprise, Monsieur par le prénom du grand-père paternel.

En conclusion

La trahison trouble les frontières, les lignes de démarcation des appartenances. C’est un concept qui véhicule une grande ambiguïté, c’est sans doute  en cela que réside toute sa puissance. Il nous ouvre sur quelque chose qui demeure insituable chez  l’être humain, sans lieu défini.  A-Topos sur lequel nous ne manquons pas de buter dans notre pratique, quelque soit notre modèle épistémologique. Concept riche parce qu’il vient nous interroger au coeur même de nos convictions, il vient ébranler  nos habitudes et nous impose une pensée toujours en marche- en marge ?

Nous terminerons précisément sur les questions qui se sont posées à nous après la discussion menée avec les participants de notre atelier, et sur lesquelles nous aimerions maintenant réfléchir.

– Quelles sont les frontières conceptuelles entre loyauté- trahison- secret- transgression… ? Quel niveau de la relation ou de la subjectivation ces notions touchent-elles ?

– Que faisons-nous, en tant que thérapeute, des trahisons qui nous sont faites par nos patients ? Un exemple : dans une thérapie de couple qui dure depuis plusieurs années, Monsieur profite d’un retard de sa femme pour révéler au thérapeute qu’il la trompe depuis plusieurs années.

Car inévitablement, nous ne pouvons travailler qu’avec ce qu’ils veulent bien nous dire ou montrer.

– En proclamant qu’il fallait recevoir le patient désigné avec sa famille, la thérapie familiale prônait une certaine transparence. Or, nous sommes régulièrement  confrontés au surgissement de certaines formes de trahisons au cours de notre pratique, que ce soit en thérapie individuelle (notamment les thérapies d’enfant qui nous placent sans cesse devant la question de la place à accorder  aux parents) ou en thérapie familiale (secrets, mensonges d’un des membres du système…), quelle incidence cela peut-il avoir?

– Notre pratique interroge sans cesse nos positions éthiques, nos référents épistémologiques, nos concepts théoriques et nous amène à les trahir toujours peu ou prou. Que faisons-nous de ces infimes trahisons ? Sont-elles pour nous, thérapeutes, des leviers de changement, et d’évolution permanente ?

Le concept de trahison en clinique individuelle et familiale

co-écrit avec Bernard Prieur in Psychiatrie Française – « Les conférences de Lamoignon » – déc. 2005

1- La trahison comme paradigme de l’ambiguïté humaine

Des non-dits suspects

Le sentiment d’avoir été trahi, la peur de trahir émergent souvent au cours des thérapies. La trahison est omniprésente dans l’histoire des individus, comme dans celle de l’humanité. Elle apparaît comme une des plus fidèles compagnes de l’homme, ce qui est tout de même un comble pour cette adepte de l’infidélité.
Subie ou agie, avouée ou déniée, elle constitue une des expériences au monde les mieux partagées. Nul n’y échappe, ni la famille, ni la fratrie, ni le couple. On se trahit entre amis, entre collègues, entre Etats.

Pire encore, elle est là quoiqu’on fasse, ou qu’on ne fasse pas, quoiqu’on dise ou qu’on taise, elle est là dans nos mots, dans notre mémoire, dans notre corps. Bien souvent, on se trahit soi-même avant de trahir les autres. Le traître n’a quelque fois même pas le sentiment de trahir. C’est bien cette trahison agie à notre insu, malgré soi qui nous intéresse le plus, car c’est celle que l’on rencontre le plus souvent dans les familles.

Et pourtant, la trahison avance masquée derrière des non dits étonnants. Elle se drape derrière des silences sournois.

Les trahisons familiales, surtout, restent vierges sur le plan conceptuel. Quand nous avons commencé à travailler sur ce thème. Nous avons été surpris du peu de textes existants sur ce processus. C’est d’autant plus étonnant et regrettable que les trahisons peuvent avoir des conséquences lourdes, on le sait voire pathologiques (dépression, anorexie, suicide, ….) sur les hommes, les femmes, les enfants. Elles confrontent chacun à des pertes inexorables, à des deuils difficiles. Elles constituent, pour le moins une atteinte narcissique.

Pourquoi est-ce si difficile de la prendre en compte ? Finalement, ne trahissons nous pas quelque chose de l’humain quand nous ne voulons pas reconnaître cette part inéluctable du mal. Ne risquons nous pas de nous trahir nous-mêmes, en tant que cliniciens, si nous ne prenons pas le temps d’y regarder de plus prés.
La trahison n’est pas comme on a voulu nous le faire croire l’apanage des immoraux, des malades, elle n’est pas un accident de la relation. Elle fait partie intégrante de notre subjectivité, de nos liens, de l’inter-subjectivité.

Ouvrir le champ sémantique de la trahison, déconstruire un peu les évidences qui s’imposent, s’avèrent urgent quand on travaille en clinique.

Bien souvent, le terme de trahison à lui seul fait peur, il exerce comme une sidération. Le mot a une valeur à la fois déclarative et conclusive. « Il-elle m’a trahi(e) »- En lâchant cet aveu, tout semble dit, ce qui est une manière de ne rien dire du tout. La parole s ‘arrête comme suspendue. Et « la chose immonde », est d’autant plus dévastatrice qu’elle demeure hermétique comme un bloc monolithique et impénétrable. La charge morale lourdement attachée à ce concept inhibe, et empêche toute analyse critique.

Or, plus on maintient la trahison sur le registre de l’in-concevable, de l’ir- représentable, de l’in-nommable, plus on risque d’en renforcer le versant destructeur. Pour mobiliser les forces de rebond, il importe d’y mettre les mots justes. Bien sur, les trahisons ferment quelque chose, clôturent un temps révolu de manière violente, brutale, brûlante, mais elles peuvent aussi bien être engendrement, nouveau départ. Car oui, après la trahison, il peut y avoir une Re-naissance possible, voire un véritable accomplissement de soi. Plus on se familiarisera avec ce processus, plus on pourra en faire advenir les forces émergentes.

La trahison, comme processus d’évolution

Cependant, les choses ne vont pas être aussi simples.
Elle apparaît comme insaisissable, elle revêt des figures protéiformes, contradictoires, subtiles qui ne se livrent pas d’emblée. Elle glisse sans cesse entre les mots. Elle échappe et déborde les définitions les plus rigoureuses. Elle peut avoir l’air d’une infidélité, comme d’une trop grande fidélité. Toutes les figures de trahisons n’épuiseront jamais sa complexité.

Tentons une première approche étymologique

Trahir, vient de Tradere , qui veut dire en latin : livrer- faire passer.
Trahir signifiera par extension : abandonner, dénoncer, déserter. Retenons cette idée de passer d’un camp à un autre, assimilé rapidement à un camp ennemi.
Notons aussi que le même verbe Tradere, est à l’origine d’un autre mot en français : tradition- intéressant !

Tradere ici a un sens quelque peu différent : il signifie remettre, transmettre.
Il y a bien là aussi une idée de passage. Dans un cas, il ouvre sur un ailleurs antagoniste, il y a un dé-placement, qui implique une rupture des alliances, une fracture dans l’ordre des appartenances, une brisure temporelle. Dans l’autre cas, c’est un passage qui s’effectue à l’intérieur du camp- passages de savoirs, une transmission de valeurs, de savoir- faire, et qui renforce les liens internes, en les structurant à travers le temps et les générations. La transmission permet quelque chose de l’ordre de l’em-placement.

La trahison serait-elle l’autre versant de la tradition ?

L’évolution tant individuelle que familiale se tisserait-elle pas dans une dialectique entre tradition et trahison ? La transmission inscrit le sujet dans ses filiations et appartenances irréductibles, et la trahison le pose dans sa différence. La place de chacun- « chaque-un » ?-ne se constitue-t-elle pas dans une alternance sans fin entre emplacement et déplacement? Comment passons-nous de la place à laquelle les autres nous assignent, à la place à laquelle on aspire ?

Le changement peut-il faire l’économie de la trahison ? Trahir, c’est briser l’horizon donné, c’est une aventure toujours douloureuse qui parle d’une liberté humaine sans cesse à conquérir.

Entre innovation et immobilisme, entre conservatisme et changement, la trahison tisse la trame de l’histoire tant individuelle que sociétale. Elle est ce geste, qui inlassablement, oppose fidélité et mutation. Est-il vraiment possible de sortir de cette dialectique ?

La trahison met en évidence ce moment particulier où le sens se perd, mais aussi où il peut se refonder autrement. Et souvent en tant que clinicien, nous intervenons dans le creux de la vague, au moment où les chaînes associatives familiales sont perdues, où les liens ne font plus sens. Comment nous plaçons nous face aux déplacements de nos patients ?

L’ambiguïté essentielle de l’être humain

Arrêtons nous sur l’exemple de Judas, figure emblématique du traître. Tout est plus ambigu que cela en a l’air.

Ambigu, déjà du côté du trahi. Jésus sait qu’il va être trahi. Il l’annonce explicitement, à plusieurs reprises à ses apôtres : « l’un de vous est un diable… » … « Ce que tu as à faire, fais le vite….. »

Jésus sait donc, pourquoi reste t-il à la place de la victime ? Pourquoi ne se protége-t-il pas ? Fallait-il que le traître aille jusqu’au bout de son geste ? La trahison est-elle un acte fondateur indispensable ? En tous les cas, elle a bel et bien une fonction qu’il faut interroger.

A travers le jugement qu’elle porte à Judas, l’église va bâtir son empire moral, fondé sur le dualisme, le clivage irréductible du bien et du mal, incarné respectivement par Jésus et Judas.

Désormais, pour se protéger, se préserver, le groupe va devoir repenser les liens de ceux qui restent, les renforcer, reconsolider les pactes. L’acte aura finalement permis de refonder la cohésion interne du groupe, renforçant le sentiment d’appartenance de ceux qui restent.

Et le mythe du traître, l’ « autre » irrémédiablement mauvais, corrompu sans scrupules va servir de pierre angulaire à la construction, et au maintien de la morale défendue. Cela suppose que le crime soit rappelé sans cesse. A travers les récits, le mal est nommé, stigmatisé. L’interdit est rappelé. Le groupe peut se fédérer autour de l’horreur suscitée.

Le « mauvais » est externalisé ; le traître aura permis d’évacuer la dimension interne des conflits. L’exclusion du « Mal » devient alors une tâche sans relâche et justifiant le pire, s’effectuant quelques fois au prix de violences terrifiantes au regard desquelles le geste paria peut paraître dérisoire.
On le voit l’acte est une chose, et le récit qu’on en fait, en est une autre. La narration de la trahison quelque fois amplifie sa portée, lui donne une dimension idéologique très forte. La chronique de l’événement véhicule et propage tout un ensemble de valeurs, de modélisations. Le récit de la trahison se doit d’être édifiant.

En fait, c’est tout un système social, idéologique qui se raconte dans sa manière de délimiter les formes de trahison, de la désigner ou de ne pas la désigner.

Ambiguë aussi du côté du traître, son acte ne peut être réduit à une simple fourberie, Judas rendra les piastres reçues pour son forfait. Il se repentira, mais ne sera jamais pardonné. Judas ne semble pas avoir réglé son appartenance spirituelle. C’est peut-être avant tout un personnage tragique, déchiré, tiraillé entre ses deux filiations religieuses. Il ne peut se résoudre à choisir, à considérer que l’une de ses filiations serait « meilleure » que l’autre. Clivage de loyautés dévastateur.

Et puis, Judas s’est-il suffisamment senti accepté par Jésus ?

Judas Iscariote est le seul des apôtres à être originaire de Judée, les onze autres étaient des galiléens. Dans les Evangiles, son nom est le plus souvent cité en dernier, et flanqué d’un adjectif qui le dénonce comme infâme- avant même que son geste ait eu lieu. Placé d’emblée dans une position de traître, il a fini par le devenir.

Qu’est ce qui rend traître ? Qu’est ce qui pousse à trahir ? La trahison n’est peut-être qu’une réponse à une situation qui se présente comme une impasse.

Judas aurait-il trahi Jésus aussi, quand il a mesuré le péril que celui-ci représentait pour sa communauté d’origine, le peuple juif. Son acte serait-il une tragique fidélité à ses premières croyances. Il est celui qui ne s’assimile pas complètement et qui ne renie pas totalement sa foi d’origine. Il est resté au milieu du gué, du passage il ne peut choisir. Est-ce cela son plus grand crime ? Finalement, le tragique ne viendrait-il pas du fait qu’il n’a pas accompli sa trahison jusqu’au bout ?

Quoiqu’il fasse, ou ne fasse pas, il trahit.

Participant à deux groupes incompatibles, il est devenu un double étranger, un double infidèle, un double paria .Son existence trouble la clarté des lignes de démarcation entre le dedans et le dehors, entre sa famille d’avant et sa famille d’après la rencontre avec le Christ. La trahison interroge les limites et frontières incertaines et nécessaires, les ruptures inachevées et peut-être impossibles.

Nous sommes tous des Judas

Notre identité se structure autour de multiples appartenances, participant quelque fois à des systèmes de valeurs antagonistes, et qui ne peuvent éviter les conflits de loyautés.

La réflexion sur la trahison nous amène à prendre en compte l’hétérogénéité de l’être humain, à le situer dans sa globalité. C’est-à-dire à considérer l’homme comme sujet psychique,inscrit dans un corps , dans une sexualité, impliqué dans une famille,en tant que fils, petit fils, frère, mari, père, grand père, oncle, parrain…mais aussi participant à une société, une culture, une religion, une idéologie, une sphère amicale, un milieu professionnel, comme citoyen du monde,sujet écologique inscrit dans les sphères du vivant…

Derrière le « Je », une multitude d’êtres se dissimulent; Nous existons dans une mosaïque de vécus. De chaque place où nous nous tenons, plusieurs identités campent en nous. Le sujet n’est pas un, il est pluriel ; et cette pluralité entraîne inévitablement des déchirements.

Car toutes ces positions vécues en même temps génèrent inévitablement des conflits de valeurs, conflits de loyauté.

Cette mosaïque porte en soi les stigmates de la trahison. Etre mère, suppose que l’on soit un peu moins fille. Etre femme, demande que l’on soit un peu moins mère. Il y a sans cesse des négociations intérieures, des renoncements inévitables. Notre équilibre intérieur nous amène sans cesse à des compromis avec nous-mêmes, voire des compromissions entre la tyrannie des idéaux, nos forces pulsionnelles, les contraintes de la réalité.

Il y a donc toujours une partie de soi qui se sent trahie par une autre. Cela constitue une blessure pour le sujet à la recherche de son unité constituante.
Unité difficile voire impossible, brèche intime, sentiment troublant de non coïncidence à soi-même. Heidegger parlait de dis jointure du sujet.

Douloureux, bien entendu, mais pour E. Levinas « Exister, c’est briser l’unité »
La trahison à soi-même, ou plus exactement en soi-même, permet de mettre du jeu à ses différents « je », et de vivre sur plusieurs registres.

Soi-même comme un traître, ou le chemin de l’éthique

Oui, la trahison est du registre de l’ambigu, et c’est bien cela qui est intéressant.

Ambiguïté déroutante, à plus d’un point de vue, mais ambiguïté qui se révèle être le lieu insondable de la liberté et créativité, donc de la dignité humaine.
Resituer l’individu dans son côté énigmatique, dans son ambiguïté irréductible, me semble être un préalable à la rencontre éthique.

Si nous nous sommes intéressés à ce concept de trahison, c’est qu’il se présente comme un paradigme de l’étrangeté de l’homme, et en même temps comme un moyen de l’approcher, tout en la respectant.

C’est bien ce passage étonnant et paradoxal de la trahison à l’éthique qui se révèle quand on se libère de la représentation moraliste et réductrice de la trahison.

L’éthique serait cette conscience toujours renouvelée qui permet de mesurer que le traître est d ‘abord en soi, au cœur de notre pensée, de notre parole, de notre connaissance. L’éthique serait la conscience de notre vulnérabilité qui fait de nous, des hommes, des femmes fragiles qui nous croyons puissants.

Rester vigilant à cet affleurement de la trahison peut la rendre moins tragique à force de la savoir imminente. Peut être devenons-nous sujet quand nous mesurons précisément qu’elle est toujours virtuellement présente dans toute relation interpersonnelle, et qu’elle fait inexorablement partie de nous.

Peut-être la trahison terrorise-t-elle à ce point, parce que au fond, elle nous renvoie à une terrifiante responsabilité. Car être traître, ce n’est pas être lâche.

La trahison nous met face à la responsabilité incessible, irrémissible qui nous lie aux autres, parce qu’elle révèle les conséquences imprévisibles de nos actes, bien au-delà de nos intentions et dont nous avons à répondre, Judas ne devait pas se douter que son acte aurait des conséquences sur tant de générations. Se rendre compte que l’on a trahi, cela nous renvoie à cet engagement éthique qui nous déborde de toute part, au-delà même de nos projets, de nos désirs. Il y a toujours un au-delà de nos gestes, de nos paroles, que nous ne pouvons maîtriser et pourtant dont nous sommes responsables.

« Etre soi, c’est avoir toujours une responsabilité de plus… le nœud de la singularité, c’est la responsabilité » l’éthique, c’est la rupture de l’indifférence.

Affronter la responsabilité dans laquelle je suis engagée, au-delà même de mes intentions, même si ce n’est pas cela que j’ai voulu, c’est peut-être cela la rencontre éthique.

La trahison interroge les limites du savoir

Une réalité diffractée

On peut retenir ici, l’aspect kaléidoscope de la trahison, les jeux de miroirs qui la traversent. Ces jeux de miroirs la rendent difficilement repérable et en même temps la constituent.

Elle implique, au moins, trois lieux, trois moments, trois mouvements antagonistes ; ainsi elle ébranle les trois dimensions de l’existence : le temps, l’espace, la dynamique

Il y a le lieu que l’on quitte, qui correspond au temps de la séparation, de la rupture, et qui représente un mouvement vers l’extérieur.

Il y a le lieu de la transition, le temps de l’hésitation, de l’entre deux, qui représente un mouvement de va et vient.

Il y a le lieu que l’on veut rejoindre, le moment de la construction, de la nouvelle appartenance, mouvement de réintégration, d’un nouvel emplacement, la reconnaissance d’une nouvelle légitimité.

Le regard porté sur la trahison dépendra de la place d’où on se tient. On imagine bien que la personne abandonnée ne fera pas le même récit que celle qui sera rejointe ; elle n’aura pas le même regard sur celui qui opère le déplacement. Personne ne peut nommer et désigner de la même manière une trahison, personne n’éprouve la même trahison. Chacun n’en attrape qu’un bout, n’en vit qu’un aspect.

La trahison renvoie à une réalité qui ne peut être appréhendée, représentée que d’une manière diffractée, antagoniste ; que d’une manière déplacée –pourrait-on presque dire. En famille, le récit peut-il être unique ? Dans une famille, qui la désigne? Qui la juge ? Qui en fait le récit, qui en définit les frontières?
Ce qui rend plus difficile encore le repérage dans la famille, c’est qu’il n’est même pas besoin qu’il y ait un acte spectaculaire pour que le sentiment de trahison émerge.

Un simple déplacement du regard parental par exemple, quand naît un deuxième enfant peut-être vécu comme un abandon, un risque de remplacement, donc de trahison.

Les parents, en faisant une place au nouveau venu ne font rien d’autre que ce qu’ils ont à faire, et pourtant l’aîné peut le vivre comme une trahison. On le perçoit bien dans la clinique des rivalités fraternelles.

Tout récit de trahison reste donc partial, partiel. Mais n’est-ce pas le propre de tout récit ?

Quand nous croyons savoir, que savons nous au juste ?

Une page toujours manquante

Connaissez vous cette histoire juive- tirée des récits hassidiques de M. Buber ?
« Cela se passe dans une école rabbinique. Un élève demande au grand Rabbin : « Expliquez moi, comment se fait-il que dans le Talmud de Babylone, chaque traité commence à la page 2 ; il manque toujours la première page. »

Voici la réponse du Rabbin : « L’homme d’études, quelque soit le nombre de pages qu’il aura lues et méditées, ne doit jamais perdre de vue qu’il n’est pas encore parvenu à la première page »

Quand on croit savoir, en fait, on ne saurait rien encore. L’absence de cette première page rappelle sans cesse que nous ne sommes que dans une connaissance approximative, incomplète, inachevée.

Commencer systématiquement par le chiffre 2, par la page Deux, cela fait terriblement désordre. Tout se passe comme si l’absence de la page « Une » était faite pour nous inviter à une déconstruction permanente. Toute construction de discours appelle un recommencement incessant. Le réel s’énoncerait dans un dire qui doit sans cesse se dédire. L’absence du chiffre Un, serait un rappel permanent et irréductible de cette absence de fondement.

Car, ce n’est pas n’importe quelle page qui manque, ce n’est pas la dernière, ni celle du milieu, c’est la première, celle d’un commencement, d’une origine. La signification du texte prend appui sur une lacune originaire.

L’absence menace le savoir et en même temps il en surgit, c’est de ce non lieu qu’une parole advient. Ce qui s’écrit, s’écrit depuis une vacuité qui le précède et à la fois le supporte. La vie est ainsi posée comme une intrigue, le monde comme une énigme, le savoir n’épuise jamais ce qui est su, la pensée ne vient jamais à bout de ce qui est pensé, le vu renvoie sans cesse à ce qui est non vu. Le mystère n’est pas une manifestation du réel, il en est la condition même.
Très moderne, cette histoire. Très proche de ce que disait G. Deleuze : « On ne vit qu’à la pointe de son savoir, qu’à la pointe extrême qui sépare notre savoir de notre ignorance ». Finalement cette absence ouvre la possibilité d’inventer un logos toujours à la recherche de lui-même et sans cesse renouvelé.

Des représentations décalées

Et surtout très proche de M. Foucault. Dans « Les mots et les choses », il démontre que les savoirs se constituent dans des « nervures secrètes. Il parle du « sol premier des savoirs », de «point aveugle » des civilisations, de l’« identité noire » des cultures autant de mots pour désigner ces premières pages qu’il tente de mettre en évidence, car elles sont le lieu in sondé du pouvoir.
Premières pages qui sont en fait « l’espace d’ordre » parce qu’elles ordonnent la construction de la culture, et construisent les savoirs. Mais ces « Espace d’ordre », ces « sol premier » émanent d’un impensé, comme si cet impensé était la page « Une » que chaque civilisation, chaque époque avait besoin de se raconter pour déterminer ses lois, sa morale, sa médecine- C’est à partir de ce socle, impensé que les êtres vont être définis, classés, les uns fous, normaux, gardiens de prisons, homosexuels…, qu’une clinique se définira, dans une illusion de liberté.

M. Foucault s’appuie sur les positions de Nietzsche, qui sera le premier, en occident à nous parler de l’absence d’origine, l’absence de tout fondement, ce qui selon lui nous libère d’avoir à retrouver des vérités qui auraient été perdues, qui seraient à rechercher dans des commencements inaltérés ou dans une subjectivité pure. Pour lui, toute parole qui s’énonce comme vérité, est toujours la mise en œuvre d’une violence qu’on impose aux choses, aux êtres, au monde.

M. Foucault dégage trois grandes époques.

– La Renaissance, cette page Un évoquait une transparence du réel, une coïncidence entre le savoir, le monde, dieu, la révélation.

– A l’époque classique, cette page manquante met en évidence les représentations et l’écart qui existent entre les représentations et les choses, mais cet écart semble réductible, toujours grâce à la Raison qui doit se séparer des dangereuses passions et émotions.

– Après la révolution, jusqu’à l’époque moderne, on découvre qu’il y a un dehors de la représentation. La chose ne se livre pas toute entière dans la représentation.

L’espace potentiel de la trahison

C’est donc sur le mode du décalage, de l’inadéquation que se construit le rapport du sujet au réel.

Si inconfortable que soit cette non coïncidence, n’est-elle pas le lieu insondable de la liberté et de la créativité humaine ?

En tant qu’homme, je m’appréhende toujours dans l’angoisse du flou, de ce que je suis, et toutes les représentations que j’ai de moi, que les autres ont de moi, n’épuiseront jamais ce que je suis.

Bien entendu, cette non coïncidence, nous n’avons de cesse de tenter de la réduire.

Le mystère nous menace et dans notre besoin de rationalisation, nous n’avons de cesse de vouloir le cerner.

Il ne s’agit pas de rester ignorant, mais il s’agirait de savoir que tout savoir est déjà trahison.

« Toute connaissance suppose une inadéquation » Levinas « Le savoir sait les choses qui en tant que sues perdent leur altérité. En tant qu’ap-prendre la pensée comporte un prendre, une saisie sur ce qui est appris. La pensée est déjà possession, esquisse d’une mainmise »

La trahison est là : croire que l’on sait quand, en fait, on ne sait rien encore,
Nous serions toujours dans la tension existentielle suivante : l’être est réfractaire à toute définition et en même temps, en tant qu’homme, je ne peux pas ne pas chercher à thématiser, théoriser, prendre et apprendre.

Les trahisons nous ont fait découvrir un espace bien particulier. L’espace du « Entre », le lieu de l’intermédiaire. Elles se glissent «entre » le mot et la chose désignée, « entre » la tradition et la transgression, « entre » le moi et le surmoi…..

Cet espace intermédiaire évoque l’espace transitionnel de Winnicott, qui se trouve être aussi le lieu de la créativité. C’est une troisième aire immatérialisable et pourtant bien réelle, elle constitue une entité à part entière, qui n’est ni tout à fait la réalité subjective, ni seulement la réalité objective du monde.

« Il s’agit d’une aire qui n’est pas remise en question parce qu’on ne demande rien pour elle, sinon qu’elle existe en tant que place où l’individu peut se reposer, alors qu’il est perpétuellement engagé dans la tâche de séparer les réalités interne et externe pourtant liées entre elles… L’aire intermédiaire à laquelle je fais référence, est une aire dans laquelle le bébé peut se tenir entre la créativité primaire et la perception fondée sur l’épreuve de la réalité » »

C’est donc un espace dans lequel nous nous mouvons tous, dés le plus jeune âge ; qui permet d’articuler à la fois l’expérience subjective, et l’expérience de l’objectivité du monde, un endroit où l’imaginaire recrée le réel qui s’impose, le lieu où s’articule le dedans du sujet et le dehors de la vie.

Cet espace n’appartient à personne en particulier, c’est pourquoi il n’est pas contestable, et se trouve être en même temps partageable. Il se redessine en fonction des acteurs en présence, et se recompose selon les circonstances, en offrant à chaque fois de nouvelles perspectives.

C’est un espace insituable, c’est un lieu indéfini, toujours offert, à resculpter sans cesse, malléable comme une pâte à modeler ; et qui paradoxalement permet à chacun de trouver sa place, de l’ajuster et à ses besoins propres et aux contraintes contextuelles. Cet « espace transitionnel » est un véritable « espace potentiel ». Il se trouve être le séjour du jeu, c’est en jouant qu’on habite ce territoire immatériel.

Le lieu du changement n’est ni En soi, ni par Autrui, il est « Entre Nous », véritable lieu de l’altérité.

2- La relation interpersonnelle peut-elle faire l’économie de la trahison ?

Peut-on ne pas trahir ?

La vie nous est donnée, et ce don crée le lien.
Le bébé, dés sa naissance, et sans doute avant, reçoit toute une infinité de choses. Héritages impalpables mais puissants, invisibles mais agissants, qui constituent une assise originaire absolument indispensable, et qui soumettent l’enfant à d’importantes contraintes de développement.

Sa position de donataire le rend simultanément redevable. Il n’a pas sitôt poussé son premier cri qu’il croule instantanément sous les dettes, et sur ses frêles épaules s’accumulent d’importantes attentes.

Une bonne fée bien inspirée pourrait chuchoter : « Courage bébé, on peut très bien s’en sortir, à condition d’être vigilant et un peu traître sur les bords. »
En retour de tout ce qu’il reçoit, le bébé se trouve, en effet, lié par tout un système de loyautés, véritables liens éthiques qui structurent et régulent les relations intra familiales et assurent la continuité du groupe. Etre loyal implique d’intérioriser les attentes du groupe, et d’adapter un comportement conforme à ces attentes.

Ainsi, le don crée la dette, qui à son tour engendre des loyautés.
La question qui se pose à tout un chacun : jusqu’où être loyal ? D’une part, ce que reçoit un enfant est tellement incommensurable qu’il ne pourra jamais –quoiqu’il fasse -s’acquitter de sa dette. Le don est tellement profusion qu’il est sans commune mesure avec ce qui pourrait être « rendu ».

D’autre part, les attentes à son égard sont démesurées et imprécises, tenaces et improbables. Il faudrait être l’enfant idéal de papa, de maman, de grand-mère, de grand-père, de la grande sœur, du petit frère, de la nounou…… strictement illusoire !

Etre redevable envers les générations passées, constitue bel et bien une loi humaine. Qu’on le veuille ou non, nul ne peut « ramener » les compteurs à zéro. Au regard de cette insolvabilité, et de l’impossibilité de répondre aux attentes du groupe familial dans son ensemble, tout enfant est déloyal, mais en plus il le reste toute sa vie.

Entre le don, et la dette, la croyance, la loi, il n’y a pas de formes possibles d’équivalences, pas de convertibilité possible.

Ainsi, traîtres nous naissons, traîtres nous mourrons.

Immorales, donc les relations humaines, certes, mais pas dénuées d’éthique.
Pour E. Levinas (Entre nous ; P261) : « l’éthique serait le rappel de cette fameuse dette que je n’ai jamais contractée »

Une des spécificités du lien familial, consiste à « rendre » non pas à celui qui nous a donné, mais surtout aux générations futures. C’est devant l’avenir que nous sommes avant tout responsables. L’obligation majeure dans laquelle la vie nous place, c’est celle de transmettre à notre tour, d’engendrer un temps nouveau, en invitant d’autres êtres à être, que ce soit dans la famille, dans le travail, dans nos divers engagements.

Entre les mouvements descendants des dons, bien plus nombreux et les mouvements remontants des loyautés, existent une véritable dissymétrie, une certaine non réciprocité, ce qui garantit l’impulsion vers l’A-venir.

La trahison au cœur même du don

La trahison interroge la dimension du don. Qu’est ce nous faisons de ce qui nous est donné ? Que faire de nos héritages ?

Le don suppose la transformation imprévisible de ce qui fut donné. C’est cela qui parait essentiel.

Dans la chose donnée quelque chose prend corps en dehors de soi, dans une réalité désormais impossible à saisir, à maîtriser.
Transmettre, d’ailleurs ce n’est pas seulement donner, c’est accueillir la possibilité d’un autre sens, c’est accepter que le donataire vienne briser le sens que moi je donne aux choses et à la vie.
Le don est événement, il est rencontre du visage de l’autre dans ce qu’il a de plus irréductible.

Pour Derrida, un don qui ne s’oublie pas lui-même, qui n’oublie pas le fait qu’il est un don, n’en est pas un.
Là où il y a de la conscience de donner, le don ne peut être attesté. Il ne suffit pas de donner à fond perdu, en se disant qu’on n’attend rien, il s’agit de ne même pas avoir conscience de donner.
Là où je sais que je donne, où je dis »voilà je donne », le don est détruit. Parce qu’en disant je donne, déjà je commence à me remercier, sans parler des remerciements attendus de la part de l’autre.

Ainsi le mouvement de reconnaissance n’appartiendrait pas à l’expérience du don.
Si vous me donnez quelque chose, je commence par dire merci. Merci vient de Merces- marché, marchandise. Quand je dis merci, je commence à rendre. La reconnaissance esquisse déjà un mouvement de restitution, et la restitution, selon Derrida, détruirait le don. Le don appartient inéluctablement à l’élément de l’ingratitude.

Donner, transmettre, c’est peut-être avant tout se préparer à être trahi ?
Et du côté du donataire, grandir, c’est peut-être se préparer et apprendre à trahir.

L’héritage est peut-être avant tout un objet de trahison, un objet à trahir. Nous sommes inévitablement la résultante de notre passé, mais exister, c’est transformer sans cesse l’héritage en histoire, c’est-à-dire en futur à inventer. Grandir est toujours un acte violent. Grandir, c’est trahir. Car à bien des égards les gestes de trahison se révélent nécessaires.

Il n’est jamais trop tard pour trahir ses parents

A la mort de son père, Abram entend l’appel de Dieu : « Va vers toi ; de ta terre, de ton enfantement, de la maison de ton père, vers la terre que je te ferai voir quand tu y parviendras. » (Genèse 12-1)
Devenir soi s’effectue par l’abandon de ce qui nous a engendré : « L’homme abandonnera son père et sa mère, il s’attachera à sa femme. » (Genèse 2-24). C’est désormais à une autre voix que celle de ses parents qu’Abram va obéir .

S’ensuit pour Abram un long périple. Le sujet ne peut-il se trouver que dans une certaine forme d’exil ?

Cela permet au jeune adulte de transformer ses images parentales, d’y introduire de la mobilité. La névrose, c’est être figé dans la répétition de notre relation aux parents.

Abram rencontre Saraï, mais pas d’enfant à l’horizon de leur désir.
La trahison n’est-elle pas suffisamment accomplie ? Dieu en personne le pousse à rompre avec l’ancienne alliance familiale pour contracter avec lui une nouvelle alliance. Celle ci s’effectuera par la chair, puisqu’elle se concrétisera par la circoncision.

Saraï reste toujours stérile.
Il faut encore un pas de plus. IL faudra changer de nom. Abram devient Abraham. Saraï, devient Sarah. Un « H » qui change subtilement le sens de l’identité de chacun. Abram , voulait dire « père élevé » – inaccessible ? Hautain ? Abraham signifie « père d’une multitude ». Saraï voulait dire « ma » princesse, Sarah « La princesse ». La possession faisait obstacle.

Ainsi quand Abraham et Sarah, peuvent se reconnaître dans leur souveraineté, mais aussi dans leur capacité de renouveler leur identité respective, de se créer mutuellement, alors la promesse de l’engendrement peut se réaliser. Même très âgés – Abraham avait 100 ans, Sarah, 90 ans, le couple peut enfanter.

En ayant un nouveau nom, Abraham accède à une nouvelle identité.
Je rapprocherai cela d’une phrase de R. Char: « Il n’y a pas de progrès, il n’y a que des naissances successives. »

Ce que montre ce mythe, c’est que les naissances successives ne sont pas des auto-fondations du sujet, tel que le suggère le cogito de Descartes – je pense, donc je suis ; ce n’est pas la pensée qui fonde le sujet. Mais Abraham nous montre à quel point l’intersubjectivité est fondatrice ; et nous révèle toute la profondeur de l’altérité. Il ne s’agit pas seulement de reconnaître l’autre dans sa différence, son individuation, mais il s’agit d’une véritable dialectique dans laquelle le soi s’expose à l’autre, et se laisse transformé. Sans cette modification mutuelle est-on en relation ?

Prendre le risque de ne plus être fidèle à soi-même

Cette analyse prend appui sur une conception de l’individu inspirée de certains phénoménologues – Levinas, Ricoeur, Merleau-Ponty.

Ce dernier déclarait : « L’homme est miroir pour l’homme… c’est l’autre qui me donne mon visage »

Je suis en partie invisible à moi-même, et c’est toujours autrui qui me révèle une part de cet invisible que je porte. C’est autrui qui atteste que cette part lui est visible. Et cela aboutit au pire et au meilleur de la rencontre. Quand l’Autre fait de mon invisible seulement le champ de ses projections, de ses désirs, la relation devient aliénation.

Mais ce regard de l’Autre peut aussi opérer un étonnement de soi, toujours renouvelé. Il peut m’aider à être plus présent à moi.
Etre soi, suppose et implique une mobilité, un déplacement ontologique incessant. Tout le paradoxe de l’humain se dévoile: On ne se trouve, qu’en étant toujours un autre. L’homme n’est pas, il est en devenir incessant. Il n’existe que dans l’émergence de figures nouvelles ; dans une altération constante de soi-même.

Pour exister dans sa dignité d’être vivant, il faut sans cesse se défaire de ce qu’on est.
Cette conception nous amène à réviser notre illusoire et frileuse volonté d’être fidèle à soi-même. Car nous ne sommes jamais tout à fait identiques à nous-mêmes. Ne pas être adéquat à son image, briser l’enfermement de la fidélité à soi-même, c’est refuser sa finitude

Tout le paradoxe de l’humain se dévoile: On ne se trouve, qu’en étant toujours Autre.
La trahison s’impose donc déjà comme un vécu intime. Le traître, ce n’est pas toujours Autrui. La trahison est inscrite au cœur même de notre subjectivité, tapie dans notre pensée, notre connaissance, de notre parole, de nos représentations. Sous cet angle là, elle apparaît comme consubstantielle à l’humain, dans un lieu insituable de la subjectivité mais d’où peut émerger des renouvellements de soi incessants.

3 -Trahison et clinique

En quoi cette réflexion peut-elle être utile en clinique ?

Parce qu’il est dérangeant, ce concept peut aiguiser notre vigilance vis-à-vis de notre pratique. Notamment en nous aidant à clarifier et à approfondir notre conception de l’homme et nos positions éthiques.

Que fait-on de la trahison, subie ou agie, quand elle surgit dans la vie de nos patients ? Quand elle s’insinue dans le contexte même de la thérapie ? Dans les thérapies d’enfant ou d’adolescents, la question est quasi présente. On sait bien que ce qui est le plus difficile, c’est l’interface avec les parents. Peut-on leur parler sans trahir l’enfant, sans trahir le processus thérapeutique ? Peut on se taire sans trahir leur confiance ? A chaque cas sa théorie, et donc sa réponse comme disait M. Erickson.

Sans aucun doute, ce concept résonne-t-il différemment pour un thérapeute individuel et pour un thérapeute familial. Nous ne travaillons pas sur les mêmes trahisons, ni sur les mêmes moments de sa manifestation.

Processus d’individuation et trahison en thérapie individuelle

L’histoire de Gisèle : un enchevêtrement de trahisons dont la famille s’est fait le théâtre. Gisèle a 27 ans, quand elle consulte pour une thérapie individuelle.
Elle évoquera d’emblée ce qui apparaît comme sa problématique centrale: La trahison à elle-même.

« Il y a longtemps, quelqu’un est mort. Quand cette personne est morte, tout s’est effacé, ce que j’ai vécu avec lui a complètement disparu de ma mémoire. A un moment donné, je ne savais même plus mon âge. Comme si avant la mort de Philippe, j’avais une ligne de vie, et puis il y a eu ça, et après, c’est comme si ma vie avait pris un itinéraire bis. »

Voici énoncée la douloureuse trahison à elle-même, véritable désertion, elle s’est absentée d’elle, de sa propre existence. Elle a passé toute une partie de sa vie à ne pas y être, à ne pas exister, marchant à côté d’elle-même. « J’en ai marre d’être une fille, je voudrais être une femme » Habiter son corps de femme, incorporer sa propre histoire, semble être sa profonde demande, à quel prix peut-elle y parvenir ?

Gisèle évoquera rapidement aussi les trahisons « subies » par elle-même et par les autres membres de la famille dont elle se sent proche.
Ces trahisons subies, sont douloureuses, on ne peut le nier. Elles constituent une menace existentielle, une blessure narcissique, elles fragilisent la sécurité affective de Gisèle.

Pour autant, nous faisons l’hypothèse que ce ne sont pas les trahisons subies qui sclérosent l’individuation mais plutôt celles qui se révèlent difficiles à désigner et, encore plus, celles qui se révèlent impossibles à agir.

Petit à petit, certaines trahisons vont être agies par Gisèle. A la fin de la 1° séance, elle lance une dernière phrase : « J’ai toujours cru avoir la violence de ma mère, or je crois que j’ai la violence du côté de mon père. » Amorce-t-elle une rupture par rapport à sa filiation maternelle ?

A la 2° séance, Gisèle évoque d’emblée la légèreté qu’elle retrouve depuis quelques jours.
« Je me sens comme au printemps de ma vie. Depuis quelques jours je réintègre ma vie, mon corps, je refais du sport.
– Qu’avez-vous envie de faire de ce printemps ?
– Apprendre une autre langue, une autre langue que ma langue maternelle…..J’ai aussi envie de vider mon studio et d’en faire un nouveau lieu ; de jeter surtout tout ce que ma mère m’a refilé. Il y a des reliques d’il y a 10 ans. »
Trahir sa mère, c’est être prête à se sentir perdue comme « bonne fille » pour sa mère.

« Dans la famille, il y a deux clans, dans celui des ‘pas bien’, il y a mon père et mon frère aîné, et dans le clan des ‘bien’, ma mère et mon 2° frère ; et moi, longtemps, je n’ai pas su où être »

Maintenant, elle peut prendre le risque de choisir son camp. La trahison est bien un passage à l’ennemi, elle rend explicite les alliances en oeuvre.
Certaines trahisons restent cependant encore impossibles à agir.

Enfermée dans ses loyautés envers ce père qu’elle s’est donnée comme mission de protéger, de sauver, elle ne peut accéder à sa propre histoire. Son couple l’aidera-t elle à s’autonomiser ? Elle part vivre avec son compagnon en Province……

Trahir suppose la perte de ses anciens points d’appui, l’infidélité à ses premiers objets d’amour. C’est un véritable saut dans le vide de l’inconnu, c’est en cela d’ailleurs que c’est créatif, mais bien périlleux. Exister, c’est oser faire le saut dans l’inconnu de soi. « C’est dans l’indéterminé que je me trouve. » Pontalis.

Travailler avec un adulte, un jeune adulte, bien souvent, nous amène à travailler sur les moments de désappartenance, de désalliance, qui sont quasiment des instants de déliaison, représentant un risque tant intrapsychique que relationnel. Sans les favoriser nécessairement, nous les accompagnons.
Quitter un lieu pour en rejoindre un autre constitue un saut, et ce saut ne peut éviter le vide, le patient se trouve inévitablement à un moment donné, perdu au milieu d’un gué. Il s’agit de l’aider à traverser cette angoisse fondatrice, le gouffre de sa liberté, et de lui permettre d’oser traverser une certaine forme de chaos avant de parvenir à poser les repères qui lui seront utiles.
Winnicott nous invite clairement à nous perdre nous aussi, en tant que thérapeute, dans ce non sens, à y plonger. Pour lui quand le clinicien est « capable d’entendre le chaos du patient. » Mais l’entendre surtout « sans avoir besoin de cohérer ce non sens ». « Le patient peut alors se rassembler, et exister comme unité et non plus défense contre l’angoisse » ; sinon le patient « aura manquer une occasion de se reposer, de ce type de repos d’où émerge la créativité. »

L’accompagnement du patient vers sa liberté interroge fortement notre capacité à vivre et traverser notre liberté de clinicien.
« La liberté ne s’appuie sur aucun référent, aucune certitude, aucune compétence…..malgré une longue expérience, malgré ce qui a été engrangé, assimilé, les mains du thérapeute sont vides…. A travers la solitude qu’impose cette voie, elle nous mène avec sûreté vers l’angoisse …. Mais cette liberté touche la vie dans son jaillissement. » F.Roustang

Comment les trahisons risquent de faire vaciller la position du thérapeute

En thérapie de couple et en thérapie familiale, la trahison-en tant qu’infidélité sexuelle, tromperie, n’est pas forcément révélée et nous n’avons pas toujours les indices nécessaires pour détecter l’outsider.

Pierre est venu consulter-seul- 2 ans et demi après la fin de sa thérapie de couple. Il annonce alors qu’il trompait sa femme depuis plusieurs années et qu’il voulait à présent être aidé pour parvenir à choisir entre sa femme et sa maîtresse. Au cours de la thérapie de couple, plusieurs formes de trahisons avaient été évoquées, mais jamais celle-ci. Dans de tels cas, l’objet de la demande de thérapie n’est pas la trahison et pourtant elle constitue un problème dans la vie du couple.

Le thérapeute est trahi à son insu. Il est maintenu dans une position forcément inconfortable tout au long de la thérapie de couple. S’il commence un travail individuel avec Pierre, il peut être considéré comme un traître par la femme. S’il refuse, ne se pose-t-il pas alors comme le garant moral du couple ? Et de quelle morale est-il question ?

En thérapie de couple et thérapie familiale, la trahison peut être agie devant nous.

Patricia, une anorexique de 28 ans se plaint des relations avec ses parents. Au cours d’une séance familiale, elle entendra sa mère dire qu’elle n’a eu d’amour que pour sa propre mère. Elle explique qu’elle a choisi de se marier tardivement après sa mort et que même dans sa tombe, elle n’a d’yeux que pour sa mère. Cette femme fait cette déclaration au moment où elle exprime sa difficulté à transmettre à sa fille une maison qui a appartenu à sa mère. Patricia qui, depuis des années, fait tout pour retenir l’attention de ses parents, voir même d’aller jusqu’à mettre en danger sa vie avait peut-être compris qu’elle devait s’approcher de sa tombe pour espérer enfin un regard de sa mère.

Devant ces trahisons qui se manifestent et s’explicitent en direct devant lui, le thérapeute peut avoir tendance à intervenir pour diminuer les effets insupportables de la trahison. Il peut avoir une position de soutien du trahi au détriment du traître. Cette attitude peut très vite devenir à forte connotation morale, le soutien du faible contre le méchant fort. Il rentrera alors dans un jeu d’alliance qui ne va pas lui faciliter la tâche.
Si, au contraire il tente de rester équidistant, sans prendre parti, sans rentrer dans ce jeu du bourreau et de la victime, il ne fera rien pour bloquer cette trahison agie devant lui, qui continuera de se développer.

Il n’y a pas que les gens trahis qui viennent demander de l’aide à un thérapeute familial. Des « traîtres » aussi viennent consulter.
Le thérapeute peut alors être mis dans la position de celui qui est chargé de désigner la trahison, de la réparer.

Si notre position éthique est interpellée, notre position théorique ne l’est pas moins.

L’éthique du clinicien, à quoi être loyal ?

En thérapie de couple et de famille, les moments de désalliance et de désappartenance ne sont pas toujours clairement marqués.
Les individus hésitent, les trahisons sont en cours – il n’y a pas 3 lieux, 3 moments, 3 mouvements, mais on est plutôt dans le temps du va et vient. Et c’est précisément parce que rien n’est tout à fait déterminé que l’on peut agir utilement. Car quand les moments de désappartenance et de désalliance sont agis, la thérapie familiale peut-elle entrer en action ?

Yvan Bozormeinyi-Nagy définit ainsi la loyauté : « La loyauté est une attitude positive de sincérité et de fidélité à l’égard de l’objet de sa loyauté… sans cette réciprocité, la survie est compromise. »

Dettes et injustices se sont accumulées au travers des générations. Il faut les réparer. Aussi longtemps qu’on se soucie suffisamment de détecter et de réparer l’injustice, on sauvegarde la fiabilité de la relation et on permet que la relation puisse continuer.
La loyauté est une force régulatrice des systèmes.

Même si Bozormeinyi-Nagy reconnaît que « loyauté et conflits de loyauté sont les 2 faces inséparables d’une même réalité », « un membre peut apparemment se comporter comme un traître alors qu’en vérité cela traduit une loyauté invisible »
Tout vise la loyauté. La déloyauté est présentée comme un accident de parcours de la loyauté.
Mais cela pose au moins deux questions :

– Le thérapeute familial est-il toujours au service de l’appartenance ? (et de la loyauté)

N’est-il pas dangereux de l’être ? En travaillant ainsi, on risque de faire du maintien du couple, notre unique objectif thérapeutique, ce qui est parfois dangereux au vu des situations cliniques.
Dans ma position de thérapeute, si je suis au service de l’appartenance, je vais ressentir les phénomènes de déloyautés comme des incidents de parcours momentanés des individus concernés et je vais bien sûr aider à la remise en place des loyautés..

Si en tant que Thérapeute de couple, je ne suis ni au service de l’appartenance, ni au service de la désappartenance, mais surtout au service de ce que les protagonistes peuvent vivre ensemble à moyen et à long terme, je ne ressentirais plus la déloyauté comme un incident de parcours mais comme un éventuel besoin pour l’individu concerné et comme une souffrance que l’autre doit ressentir vis à vis de laquelle je dois le soutenir.

– Quelle place le thérapeute peut-il prendre face aux nouvelles formes de constellations familiales ?

Bozormeinyi-Nagy l’a d’ailleurs bien pressenti : « Par la nucléarité de la famille, cette fonction (la loyauté) de la famille étendue a disparu du moins en apparence. Par l’affaiblissement du lien, cette dimension est devenue invisible pour les personnes concernées et leur entourage ». Dans les nouveaux types de familles types familles recomposées, homoparentales, adoptives, les phénomènes régulateurs sont ils les même que dans les familles dites classique.
Nous pensons que non.

Dans certaines situations de séparations conflictuelles, la loyauté ne peut pas être un phénomène régulateur. N’est ce pas au contraire la déloyauté assumée qui peut permettre de dépasser des situations bloquées ?

S’il on considère que la période de trahison est un moment instable pour le système, il faut forcément qu’il retrouve l’état stable. Mais bien entendu, non pas l’état antérieur qui n’était que pseudo stable.
Dans les séparations conflictuelles, considérer encore l’existence du couple parental alors que père et mère ne vivent plus ensemble, c’est préserver de manière explosive des loyautés perturbatrices.

Si au contraire nous tentons de travailler avec les nouveaux systèmes auxquels l’enfant est confronté, peut-être se sert-on positivement de la séparation pour permettre un nouveau système de loyautés à se constituer.
Du coup, la trahison initiale (le père ou la mère qui est partie) se transforme.
Toute la question pour le thérapeute : à quel moment il peut se permettre de pousser la trahison jusqu’au bout.
Sil la pousse trop, le système réagira.
S’il l’évite, le système peut s’en satisfaire pour ne pas mettre en place l’énergie nécessaire pour affronter les changements.

Il faut considérer la trahison comme une chance qui nous est offerte pour mieux envisager les changements possibles dans la famille.
Ainsi, plus la liberté du thérapeute est mise en difficulté, plus celui-ci doit trouver les moyens de la mettre en œuvre. En tentant :
– D’être moins au service de l’appartenance
– D’être moins dans la moralité et plus dans l’éthique des systèmes

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